Maison indépendante

THE STONES KEEP ROLLING… ET TOUJOURS À HYDE PARK. [2]

 

 

Pierre Kieken |

 

 

Et ça y est, chacun des Stones entre sur scène. La foule exulte et manifeste sa joie devant ce moment tant attendu.

Charlie Watts s’installe à sa batterie, égal à lui-même. L’élégance incarnée. Doyen du groupe du haut de ses 72 ans, c’est la force tranquille qui se prépare à donner les pulsations essentielles de la musique pendant plus de deux heures.

Puis Ronnie Wood et Keith Richards prennent place, respectivement à droite et à gauche de la scène. Guitares en mains, ils s’apprêtent à fusiller le public de leurs riffs et de leurs incomparables entrelacs de guitare.

Pour finir, Mick Jagger, le roi du Rock arrive à l’avant-scène, filiforme, à presque 70 ans. Tout de noir vêtu, il est la toute puissance incarnée. Physique et vocale. Charismatique. J’ai lu quelque part que le pote d’un journaliste du New Yorker avait dit : « dans le domaine des êtres humains, Mick Jagger est n ° 1. » On peut difficilement le contredire.

 

Ils sont maintenant sur scène, ces quatre individus, au-delà de l’humain, au-delà du génie, et qui totalisent à eux quatre, 276 années de Rock’n’Roll.

Un regard en coin, un geste, et Keith Richards balance le riff d’intro de Start Me Up pour chauffer la foule. Il foire les premières notes avec un sourire qui en dit long et les gens se regardent, s’interrogent. Il avait déjà fait la même chose, une semaine plus tôt, ici même au premier concert à Hyde Park, et, forcément, on se demande s’il le fait exprès.

Mais très rapidement, ça n’a plus aucune importance. Tout simplement parce que les Stones sont sur scène et qu’ils sonnent comme s’ils avaient 30 ans. Ils donnent tout ce qu’ils ont et c’est tout simplement prodigieux. Start Me Up se termine et Jagger a à peine le temps d’un « Thank you, thank you very much ! How you doing ?!  » que Keith lui coupe la chique d’un coup de guitare pour balancer It’s Only Rock’n’Roll.Et tout le monde, dans le public, reprend d’une même voix quand vient le refrain « I know, it’s only Rock’n’Roll but I like it ! » Ce n’est peut-être que du Rock’n’Roll, mais putain qu’est-ce qu’on aime ça !! Bilan au deuxième morceau : Jagger est déjà en feu. Richards et Wood donnent tout ce qu’ils ont. Quand Keith monte à l’avant-scène pour son premier solo, tout le monde se met à hurler ! Jagger qui nous gratifie d’un« Fantastic to see you guys in London, Hyde Park ! » Et ils enchaînent maintenant avec Tumbling Dice. Après ce classique, pour la première fois en Europe, les Stones jouentEmotionnal Rescue. Titre génial d’un de leur album douteux des années 80. Jagger y chante d’une voix de fausset impensable pour un homme de son âge. Il suffirait de fermer les yeux pour être persuadé que c’est un petit gars de 25/30 ans qui envoie la sauce, depuis la scène.

Viennent, alors, successivement Street Fighting Man et Ruby Tuesday. Deux de leurs plus gros hits de la fin des années 60. Les pavés de la révolte avec la première chanson, et l’amour nostalgique avec la seconde. De là où je me trouve, je suis scié de voir la facilité qu’ils ont de passer d’une chanson à l’autre. Des accords rageurs aux mélodies douces et enlevées.

Après cette immersion dans le passé, Jagger attaque les premiers accords de Doom & Gloom. Avec décontraction. Preuve qu’à 70 balais, ils sont encore capables d’écrire des hits qui claquent.

Entre deux chansons, Jagger sort de scène deux minutes et revient habillé d’un kimono blanc, clin d’œil à la robe qu’il portait 44 ans plus tôt. C’est ainsi vêtu que les Stones attaquent Paint It Black, autre brûlot génialissime des sixties. C’est déjà le huitième morceau et les Stones sont toujours concentrés, efficaces et incisifs. Ils poursuivent leur set avecHonky Tonk Women et son riff d’intro reconnaissable entre tous. Preuve supplémentaire, si besoin était, que Keith Richards est le génie de la six cordes.

A la fin du morceau, il n’y a plus que Jagger sur scène. Il présente les musiciens qui sont là, ce soir, pour nous montrer que la musique peut toujours atteindre des sommets insoupçonnés.

« Lisa Fischer ! Bernard Fowler ! Tim Ries ! Bobby Keys ! Darryl Jones ! Chuck Leavell !

 

You can’t see the wood for the trees, Mr RONNIE WOOD, on ! And from the far North of London, somewhere in Wembley, Mr CHARLIE WATTS ! And…On guitars and now on vocals KEITH RICHARDS »

C’est maintenant au tour de Keith de prendre possession de la scène. « Hello London ! It’s taking a while but we got back ! » nous dit-il avec cet air espiègle qui le caractérise. L’air de celui qui a tout vu, tout fait, tout vécu. L’air d’un homme qui a vécu dix vies.

Pierre de Beauport apporte une guitare acoustique et Keith se lance dans une version de You Got The Silver à vous faire pleurer toutes les larmes de votre corps. Une telle émotion est presque impensable. Le chant de Keith, la slide de Ronnie, tout, dans cette version, concourt à sa réussite.

On a à peine le temps de redescendre qu’il nous lance « Let’s get HAPPY! » et qu’il attaque la chanson du même nom. Et effectivement, mission accomplie, ce soir Keith Richards et les Stones nous rendent heureux.

Au retour de Jagger sur scène, c’est la débauche de tubes qui s’abat sur nous et ça commence par Miss You, et sentir 65 000 personnes qui dansent et qui chantent, est une expérience indescriptible. Et quand Jagger nous fait tous chanter « Ouhouhouhouh ouhouhouhouh ouhouh ouhouh », ça vire à l’indicible. La chanson se conclut par un solo de basse de Darryl Jones, puis de sax de Bobby Keys. Et ça continue comme ça, jusqu’à la fin du morceau et c’est un sentiment orgiaque qui prend possession de la foule.

J’ai l’impression de faire un catalogue de ressentis et de chansons, mais c’est plus que ça. Un concert des Stones, c’est la sensation d’être transporté vers quelque chose d’autre. Vers un ailleurs. Les vibrations sont tellement fortes, qu’il est bien possible qu’on ne touche plus terre, sans s’en rendre compte.

Mick Taylor débarque en méga guest star, 44 ans après son premier concert avec les Stones et ces derniers passent de 4 à 5 pour nous balancer Midnight Rambler en pleine poire. Le sentiment soudain d’être en 1972, à la grande époque, et voir les joutes musicales entre Jagger à l’harmonica et Taylor à la guitare est, ni plus ni moins, un voyage dans le passé, à la grande époque du groupe. Plus de dix minutes de blues crasseux et lascif.   

Sans transition et, pour rester dans le ton, c’est maintenant au tour de Gimme Shelter. Et, enfin, le plaisir de voir Lisa Fischer chanter. Le duo donne tout son sens à la chanson, en live, aujourd’hui, en 2013. Les voir, tous les deux, au bout du catwalk, collé serré, dans une communion intime et enflammé. C’est une claque définitive, et on ne serait pas étonnés de voir le concert se terminer sur cette chanson.

Il n’en est rien…

Jagger continue de nous demander si tout va bien, comme s’il pouvait en aller autrement. Et bam, c’est avec Jumpin’ Jack Flash que les Stones nous prennent à la gorge. Aucun répit. C’est la débauche sonore. Les guitares sont acérées, la voix de Jagger est d’une précision monumentale. Rien ne peut altérer cette alchimie qui les anime. Ceux qui osent dire que les Stones sont finis depuis 1972 sont des cons.

A présent, la foule se met à entonner les « Ouh ouh, ouh ouh » de Sympathy for the Devil. Jagger revient sur scène avec une longue fourrure noire et débite ses couplets sur les faits d’armes du diable avec une décontraction totale, pendant que Keith et Ronnie discutent à coups de solos – eux aussi – endiablés.          

Puis intervient Brown Sugar, Messieurs Dames, excusez du peu. Le titre phare de Sticky Fingers. Jagger chante et danse d’un bout à l’autre de la scène, Richards pilonne le riff sur Miwcaber, sa Telecaster légendaire, et Bobby Keys enflamme le tout de ses solos de sax. Je me déhanche, je chante, je lève les bras, je lévite.

Et la chanson prend fin. Tous les musiciens sortent de scène. Sauf Watts, Wood, Richards et Jagger, qui nous lance : « You’ve been a fantastic audience ! This is the last show of this tour. We want to thank you for coming to see us for all these years, we really appreciate, thank you so much. » Non, Mick, c’est nous qui te remercions.

Deux chœurs entrent en scène, et You Can’t Always Get What You Want se fait entendre. C’est la première tournée sur laquelle les Stones font cette chanson avec des chœurs. Unique.  

Enfin, le feu d’artifice final, au sens propre comme au figuré.Satisfaction. Quelques huit minutes d’explosion rock. Les Stones donnent tout ce qu’ils leur restent d’énergie et d’impulsion. Et ils nous donnent entière satisfaction. La satisfaction d’avoir passé deux heures complètement hors du temps, à vivre un moment unique et incomparable. D’avoir pris une claque dans la gueule, en bonne et due forme. D’avoir passé un moment qui, à n’en pas douter, s’inscrira dans l’histoire du groupe et de la musique. Le retour des Stones à Hyde Park.

La chanson se termine et les Stones saluent, tous ensemble – avec Mick Taylor. Nous sommes 65 000 à hurler, dans l’espoir d’une prolongation.  

A présent, la fête est bel et bien finie, je marche comme un canard boiteux vers la sortie et je me prépare à crapahuter pendant des plombes pour retrouver mon hôtel. Mais ça, tout le monde s’en fout. Et moi le premier. Parce que, après un tel concert, en définitive, rien n’a la moindre importance. Et, tant que les Stones continueront de rouler, ça roulera pour nous…