Maison indépendante

C. MÉLOIS ET LE DETOURNEMENT LITTÉRAIRE : « JE NE SUIS PAS ANTI-ART, JE SUIS ANTI-CHAPELLES ! »

 

 

Entretien avec Clémentine Mélois

réalisé par Tara Lennart

 

 

Plasticienne ou farceuse ? Ou farceuse, comme la plupart des plasticiennes ? Ou simplement artiste ? En attendant, Clémentine Mélois se joue joyeusement des étiquettes et des cases. Sa pratique favorite ? Le détournement. Son support de création ? Les livres. De l’art, de l’humour et des livres ? Mais que demander de plus !

 

Le détournement et les calembours étaient des moyens d’expression chers aux Situationnistes. Cette mouvance artistique vous inspire-t-elle ?

Elle m’intéresse beaucoup. Leurs détournements d’images et leurs calembours étaient utilisés comme des armes politiques, à des fins révolutionnaires. En ce qui me concerne, bien sûr, il n’y a pas de message aussi fort à transmettre. Godard disait qu’on peut « faire des films politiques ou faire politiquement des films »… le choix de me tourner vers des œuvres multiples, largement diffusables, dans une volonté utopiste de démocratisation, est pour moi une façon de faire politiquement de l’art. L’humour utilisé à la façon des situationnistes est quelque chose de rare et j’y suis très sensible.

Pensez-vous qu’il y a des gens qui ne comprennent pas vos jeux de mots ? C’est rare, l’humour intello avec des références… Pensez-vous que les gens vont aller vers les livres, après avoir vu vos œuvres ?

J’imagine que certains de ces jeux de mots ne sont pas immédiatement compris par tous, il faut chercher un peu et cela fait aussi partie du plaisir de la découverte. Il s’agit de jeux de mots très simples, avec les références qui sont les miennes, celles issues de la littérature, des arts, mais aussi des médias ou de la musique… pour comprendre « Jack London, Calling », il faut avoir entendu parler des Clash,« Georges Bataille, mon fils », il faut avoir en tête les paroles de la chanson de Daniel Balavoine… peut-être cette recherche aura-t-elle permis à certains de découvrir des titres (ou des chansons de variété  et des mots de verlan!) qu’ils ne connaissaient pas.

Avez-vous l’intention de transformer le concept en oeuvres d’art ? De réaliser des pièces uniques et de les exposer ou les vendre ?

Pour moi, une œuvre d’art ne se définit pas par son unicité. Le projet sous la forme que vous connaissez, des livres tenus à la main et photographiés sans précautions particulières, afin de leur donner une matérialité, a été conçu pour internet. Je suis en train de préparer une seconde version qui paraîtra sous forme de livre chez un éditeur. Que ce soit l’une ou l’autre forme, dématérialisée ou imprimée, cette idée fait partie intégrante de mon travail artistique. Je travaille depuis plusieurs années avec cette notion de multiple, précédemment évoquée, et plus particulièrement avec le livre d’artiste,  genre né dans les années 60 où le livre se rapproche le plus possible, du moins dans son aspect extérieur, d’une édition« ordinaire » (voir des artistes comme Ruscha, Closky, Broodthaers, Filliou, Roberto Martinez, Hubert Renard…) La forme est mise au service d’une idée, d’un sens, dont l’édition est le support. J’ai ainsi fabriqué de nombreux livres avec des moyens de production qui sont à ma portée : impression numérique, photocopie, internet… afin d’obtenir un « original reproductible ». On y perd « l’aura » de l’œuvre dont parle Walter Benjamin, mais on y gagne une autonomie dans la production et la possibilité de dons, d’échanges et de circulation des œuvres. C’est également un moyen de s’affranchir de la spéculation du milieu de l’art et de sortir des lieux institutionnels d’exposition.

Cette circulation via internet est, pour moi, dans la continuité de ce questionnement autour de l’œuvre multiple. Il m’arrive d’exposer mon travail, mais un autre intérêt du livre réside dans le fait que l’exposition commence lorsqu’on l’ouvre (cf. les actes du colloque Publier/Exposer, les pratiques éditoriales et la question de l’exposition, que j’ai organisé à l’école des beaux-arts de Nîmes en 2011 : http://www.nimes.fr/fileadmin/directions/ecole_beaux_arts/2012-publi-exposer-publier-catalogue.pdf)

Quel est le détournement dont vous êtes la plus fière ? Comment avez-vous eu cette idée, d’ailleurs ?

Celui que je préfère reste « Maudit Bic », pour deux raisons : la contrepèterie associée à l’image de couverture est celle que je trouve la plus évidente et amusante, et l’œuvre originale,« Moby Dick », est l’un de mes livres fétiches.

Je serais bien incapable de dire comment l’idée m’est venue : comme pour les autres, tout à coup elle était là, je l’ai saisie au vol et mise en image.

Voyez-vous la culture comme un moyen d’amener le rire ou inversement ? N’êtes-vous pas un peu anti-art, à la Duchamp ?

Je ne suis pas anti-art, je suis anti chapelles. Je pense qu’on peut s’intéresser à des choses très différentes, y croire terriblement sans se prendre au sérieux, aimer l’art conceptuel et la bande dessinée, Manchette et Balzac, les Dead Kennedys et Richard Gotainer, le jambon-beurre et le caviar…

Les avant-gardes cherchent à remettre en question l’art officiel, établi, Duchamp interrogeait la notion même d’œuvre d’art… j’essaie modestement de garder intact le désir de faire, en accord avec moi-même, avec humour, dérision ou sérieux selon les circonstances, le plus librement possible et sans me préoccuper de ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire pour être à le mode en ce moment.

Quel est votre livre préféré ? Pourquoi ? Vous lisez beaucoup ?

Je lis beaucoup, oui. Je croule sous les livres… en désigner un comme étant mon préféré signifierait exclure les autres, c’est une question difficile. S’il fallait malgré tout en choisir un, ce serait « Moby Dick », grandiose, épique, pour sa symbolique, l’univers clos, le style d’écriture… en poésie, « Le parti-pris des choses » de Francis Ponge… « La promesse de l’aube », de Romain Gary… En ce moment, je lis « L’œuvre », de Zola, un formidable tableau de la création artistique.

 

 

Crédit Photos : Clémentine Mélois.