Maison indépendante

A. PITTAVINO, GALERISTE : « SURPRENDRE LES VISITEURS AVEC DES ARTISTES PEU EXPOSÉS ».

 

 

Entretien avec Alice Pittavino

réalisé par Sébastien Thibault

 

 

Dans notre dossier « Ils font la culture« , je demande Alice Pittavino. Cette galeriste niçoise de 26 ans n’a pas attendu le couronnement de ses études aux Beaux-arts pour tenter d’exister : tous les deux mois depuis un an, elle expose des artistes prometteurs et peu connus afin de communiquer une certaine idée de la photographie. L’essence d’une telle initiative ? Faire de ses collaborations artistiques des expériences singulières – de celles qui comptent et qui nourrissent. Impressions.

 

Ta galerie est située à Nice et s’appelle l’Area*. D’où vient ce nom ?

Á vrai dire j’ai beaucoup cherché… Je voulais un nom court, simple et prononçable en plusieurs langues. Il n’y a pas une longue histoire derrière ce nom ; en réalité, j’ai aimé la façon dont il sonnait à l’oreille, en me disant qu’il collerait bien à un espace d’exposition. Car « The area » signifie la « zone » en anglais, ce qui donne L’Area, zone d’exposition.

Comment s’est construit ton projet ? En combien de temps ?

A l’origine, j’ai étudié aux Beaux-arts où je me suis principalement exercée à la photographie et à la vidéo. Or déjà l’idée de travailler en galerie faisait son chemin. J’avais découvert de nouvelles boutiques et galeries présentant des photographies à Paris relevant d’un concept. si j’avais aimé l’idée, je regrettais le côté profondément commercial : les photographies devenaient des objets de décoration au détriment de leur portée artistique (qui implique notamment un tirage limité à maximum 30 exemplaires). Je me suis donc inspirée de ce que j’avais vu en  retravaillant l’idée comme je l’entendais, avec l’optique de faire découvrir d’autres aspects de la photographie contemporaine. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler dans différentes galeries avant d’avoir eu l’opportunité de me lancer à mon compte, en préparant mon projet sur une dizaine de mois. L’Area est ouvert depuis le 26 avril 2012.

Comment s’est passée (et continue de se passer) ton immersion dans un monde réputé hautain et élitiste ?

Ce monde hautain et élitiste, j’y ai été confrontée quand je travaillais pour d’autres galeries. Il existe une sorte de « faune » qui vient au vernissage pour boire un verre et profiter du buffet, c’est vrai. Ces gens-là on les retrouve souvent, et qui sait vraiment ce qu’ils regardent : les œuvres ou la couleur du vin… Mais en quelque sorte ça fait partie du jeu. Et ce n’est pas non plus systématique. Depuis l’ouverture, je trouve ma clientèle passionnée. Chacun prend plaisir à venir rencontrer les artistes et à discuter des expositions. C’est peut-être parce que je ne propose jamais à manger… Cela permet de faire des événements avec plus de simplicité, quelque chose qui me ressemble plus.

 

 

« Aux Beaux-arts, ma vision de l’art était beaucoup plus fermée »

 

 

Sur ton site Internet est écrit : « Exposition et vente de photographie d’art ». C’est quoi une photographie d’art ?

C’était important pour moi de préciser « photographie d’art » car je propose des œuvres en tirage limité, signées par l’artiste. Quant à définir une photo d’art, d’un point de vue esthétique, ce n’est pas évident… Je conçois cette question de façon plus légère et plus ouverte désormais. J’aime les différents styles : de la photographie assez classique en noir et blanc à la photographie plus conceptuelle… Quand j’étais encore étudiante, étrangement, ma vision de l’art était beaucoup plus fermée. Je pouvais même répondre à cette question précisément, avec de vrais critères, mais aujourd’hui je l’approche de manière plus sensible. Je vais parfois rechercher une belle image, et cela suffit. Ou bien pencher pour quelque chose de moins accessible, qui fait réfléchir, et me pousse à m’intéresser aux intentions de l’artiste, à ce qu’il met derrière. J’aime l’idée d’avoir la liberté d’apprécier toutes ces images de façon différente.

Comment découvres-tu tes artistes ?

Avant d’ouvrir la galerie j’ai lancé beaucoup d’appels à candidature, sur le web notamment. Cela m’a permis d’avoir mes premiers contacts et d’avoir un retour rapide pour voir s’il y avait une vraie demande de la part des photographes. Aujourd’hui je continue de recevoir des candidatures spontanées, mais je recherche aussi activement. Il arrive que des artistes de la région viennent directement à la galerie pour me présenter leur travail.

Au-delà de tes goûts éclectiques, as-tu une ligne artistique définie?

La seule ligne que je me suis fixée, c’est d’exposer des œuvres qui me plaisent et me parlent. J’aime aussi surprendre les visiteurs en présentant des artistes qui n’ont pas beaucoup, voire jamais, exposé dans le but de promouvoir de nouveaux talents. J’ai à ce titre un critère très important, celui de travailler avec des gens simples, qui ont envie d’exposer et à qui cela fait plaisir.

Est-ce la condition d’une exposition réussie ?

Avoir une bonne entente entre photographe et galeriste, c’est indispensable. Il y a aussi un évènement important qui structure et oriente la réussite d’une exposition : c’est le vernissage. Il permet de prendre la température sur le retour des visiteurs, de connaître ce qui leur plaît, ce qui les dérange, ce qui les émeut… Chaque exposition dure deux mois en moyenne, ce qui m’aide à récolter différents avis pour ensuite en parler à l’artiste. Si au cours de nos conversations on s’aperçoit que l’on est tous les deux contents, alors je peux dire que l’exposition a été réussie. Mais évidemment, plus les tirages sont vendus, plus on est satisfaits. C’est une vraie reconnaissance pour eux, d’abord, mais également pour moi.

 

 

«  C’est comme entrer dans un univers différent tous les deux mois »

 

 

A ce propos, en quoi consiste ton travail au quotidien et dans la durée ?

En plus d’être constamment à la recherche de nouveaux photographes, il y a surtout l’élaboration des expositions et de l’emploi du temps. L’idée est d’arriver à enchaîner au mieux chaque exposition sans tomber dans la précipitation. Pour chacune d’entre elle il faut gérer, point par point, la mise en place du contrat avec l’artiste, l’accrochage, le vernissage, etc. Il y a ensuite tout un travail de communication visant à faire connaître la galerie et les photographes exposés dans le but de trouver sa clientèle. C’est la tâche qui revient le plus au quotidien.

Qu’aimes-tu particulièrement dans ce métier ?

Déjà c’est la liberté. J’ai voulu travailler à mon compte pour avoir la liberté de collaborer avec les personnalités et les esprits créatifs qui me nourrissent. J’aime aussi l’excitation des nouvelles expositions, le stress du vernissage, le contact avec les visiteurs, le partage des ressentis sur les œuvres… C’est vraiment un métier riche car chaque exposition signifie un échange singulier avec le ou la photographe. C’est comme entrer dans un univers différent tous les deux mois !

Y a-t-il des aspects que tu redoutes ?

Il y a bien sûr l’aspect financier, c’est difficile d’ignorer ce point-là. Les ventes varient forcément d’un mois sur l’autre, c’est toujours un peu la surprise, l’attente… Faire tourner une galerie est de ce point de vue un véritable défi… Il faut durer.

Quel est jusqu’à présent ton meilleur souvenir ?

Je crois que mon plus beau souvenir, c’est l’ouverture ! C’était un moment de stress intense, je ne savais pas du tout si les gens allaient venir ou ce qu’ils allaient penser… C’était le grand saut dans le vide ! J’exposais alors l’artiste Kalel Koven, qui fêtait également sa première exposition dans une galerie. Tout s’est finalement très bien passé, il y a eu beaucoup de monde. Plus les gens rentraient, plus je souriais. L’aventure était lancée !

 

 

* La galerie L’Area se situe au 5 rue Barberis à Nice. Tous les deux mois, une  exposition est mise en place et un espace boutique propose une sélection de tirages des expositions précédentes. Informations complémentaires sur le site Internet [http://l-area.com/] et la page Facebook [https://www.facebook.com/area.nice?fref=ts].