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« TOUR DE FRANCE, TOUR DE SOUFFRANCE » D’ALBERT LONDRES : LA ROUTE DES GÉANTS.

 

 

 | Valentine Boivin |

 

 

A l’occasion du cent vingt-cinquième anniversaire d’Albert Londres, il semblait intéressant de se pencher sur l’œuvre du père du grand reportage, celui qui a donné ses lettres de noblesse aux investigations d’ampleur grâce à son style si particulier, savant mélange d’humour, d’humanisme et de critique qui a fait sa renommée. Le choix est vaste et hétérogène. Via les titres, nous sentons une âme de Tintin dans ce Monsieur Londres qui examine les travers de nos civilisations et voyage sans cesse. Poursuit-il un but précis ? Est-il en quête de vérité ? Une chose est sûre : ce globe-trotter a la bougeotte : Afrique, France, Amérique du sud, Asie… et un goût prononcé pour les zones d’ombre : le bagne, l’asile, le colonialisme… Toutefois, parmi ces thèmes et ces pérégrinations, un titre a retenu mon attention : Tour de France, tour de souffrance. Celui-ci sonne comique tant nous semblons être proches du mélodrame. Rime pauvre avec un important penchant pour le pathos, ce titre dissimule-t-il de l’ironie ?  ou une moquerie au premier degré ? Voyons voir ce qu’il en est et approchons nous des roues au plus près…

Eté 1924, un restaurant de la porte Maillot, des arlequins s’agitent en tous sens et savourent leurs derniers moments d’innocence : le départ est proche. Tels des condamnés, ils jouissent de joies simples : le dernier verre, le dernier repas assis, le dernier regard adressé à la famille avant le long, le grand voyage. A l’extérieur, l’heure est pourtant à l’effervescence. La foule, euphorique et admirative, salue ses géants, ces cent cinquante-sept hommes qui ont décidé de parcourir la France sur leurs vélos, pour le meilleur et surtout pour le pire. Les cyclistes ne sont pas là pour profiter du paysage ou encore jouir de la belle ambiance qui règne le long des routes. Ces hommes sont là pour pédaler. A en casser leurs chaînes, à s’en rompre les boyaux.

Les étapes se suivent et non, définitivement, elles ne se ressemblent pas. Sauf en un point : la ferveur du public. Rien ne les effraie, rien ne les rebute. La France profonde, la France populaire est dans les rues, dans les campagnes, pour acclamer, encourager et admirer ses héros qui endurent ce que même un animal ne pourrait souffrir. Comme le dénoncent justement les frères Pélissier, l’aventure peut rapidement prendre une sordide tournure. Chloroforme, cocaïne, absurdité de certaines règles et pilules en tous genres rythment leur quotidien et s’avèrent nécessaires pour poursuivre les quinze étapes qui n’ont, selon les frères, rien à envier aux quatorze stations du chemin de Croix. La blasphème est là, ces hommes ne redoutent plus rien, n’invoquent plus personnes et ne peuvent compter que sur deux choses : eux-mêmes et leurs vélos. Que Dieu leur vienne en aide…

Le peuple est présent… les cyclistes sur les routes… mais où se cache la « tête pensante » ? Quelle est la personne qui parvient à faire passer un calvaire pour une sinécure ? Un homme dont le nom ne peut que rimer avec cruauté : Baugé, le commandant en chef des coureurs cyclistes. Il s’agit ici du seul passage où Albert Londres délaisse véritablement sa fausse naïveté et nous livre certainement le meilleur passage du livre : une retranscription sans concession des propos tenus par un homme mettant sa passion au-delà du bon sens et en dépit de la raison. Baugé est un meneur de troupes, un vrai. De ceux qui exhortent leurs compagnies à grands coups de discours et d’idéaux qui expliquent le caractère insipide de l’argent, le caractère psychique de la santé et la toute-puissance de l’honneur et de la fierté. Mais… lui aussi est passé par ces routes. Aurait-il tout oublié ?

Le tour de France est sans doute l’aventure humaine la plus populaire où les français et les sportifs sont étroitement liés : Albert Londres en est ici le catalyseur. Il s’émeut du sort de ces athlètes, dénonce les absurdités de l’organisation, manipule habilement les stéréotypes, rit de certaines mésaventures… tout ceci afin de nous montrer la face humaine (et cachée) d’hommes qui courent mais pour qui ? Quelle peut-être la motivation d’hommes, d’apparence sains d’esprits, pour endurer de telles souffrances ? L’amour du sport sans doute, car la foi, certainement plus.

Ces géants de la route qui rêvent du maillot jaune… Ce dernier, symbole de la victoire mais qui n’est plus que la maigre récompense de la poussière, de la sueur, des larmes et des désagréments gastriques. Albert Londres dresse ici le portrait d’hommes humbles et courageux qui ne courent ni après l’argent, ni après une gloire nationale mais surtout pour l’esprit sportif. Existe-t-il meilleure raison ? Il nous livre les coulisses de l’événement de l’été avec tout ce qui l’a distingué. Son écriture au charme désuet qui, comme les sportifs de haut niveau, ont ce talent de nous faire penser et voir qu’ils accomplissent l’effort avec une telle aisance que nous pourrions en faire de même. Albert Londres accomplit le même exploit… nous faire penser, sans prétentions, que ces chroniques, nous aurions pu les écrire, que ces émotions, nous aurions pu les ressentir et que ces coups de gueules, nous aurions pu les pousser.

Leçon d’humilité également, car cet ouvrage est la preuve que l’apparente simplicité et la drôlerie peuvent s’accorder avec un travail de journalisme sérieux car oui, nous flirtons à chaque chronique avec la France populaire, la vraie, celle que l’on verrait aujourd’hui Pastis à la main, pancarte dans l’autre, casquette vissée et surtout… le plaisir gravé sur son visage.