Maison indépendante

« LA GRANDE BELLAZZA » de SORRENTINO : CYNIQUE ET (INFITÉSIMALEMENT) HUMAIN.

 

 

 | René Gilbert |

 

 

Quand La Sainte demande à Pep Gambardella, l’anti-héros deLa Grande Bellezza, pourquoi il s’est arrêté d’écrire après son premier roman, celui-ci lui répond, en contemplant un ersatz de cigogne recréée par ordinateur, qu’il l’aurait fait, si seulement il avait trouvé cette « grande beauté » qui donne son titre au film. Ce moment constitue l’une des rares scènes où, sur deux heures et demie de film, le personnage s’exprime vraiment, n’étant le reste du temps qu’un témoin-acteur de ce monde si laid qui nourrit pourtant celui des élites intellectuelles, culturelles et politiques de l’ère post-berluscionienne. Un monde où chacun vit en représentation afin de maintenir son rang, une inclination qui semble constituer pour tous un objectif de premier ordre.

Ainsi faut-il sauver la face pour ne pas perdre sa place, une place conquise en vue d’accomplir une certaine destinée que les personnages continuent d’occuper par le goût du pouvoir, par paresse aussi, et avec complaisance.

Le film est construit de manière à souligner la vacuité de l’existence de Pep Gambardella et de ses consorts. L’enchaînement des séquences apparaît moins comme les phases successives d’un rêve hypothétique que l’emploi du temps d’un ministre du Rien, gonflé tel un carnaval à bout de souffle d’évènements répétitifs et mondains qui marquent les étapes d’une parade infinie et monstrueuse. De dîners en performances, d’enterrements en fêtes organisées sur les toits, la caméra – en mouvement quasi perpétuel pour mieux donner la nausée au spectateur – ne s’attarde jamais sur les personnages. Quant au montage, en enfilant les plans à la manière d’une farandole ivre, celui-ci se charge d’accentuer l’impression de toujours glisser sur des coquilles vides. Une façon de montrer à quel point ces êtres-là, figés par leurs rictus et leurs poses, et ô combien parés de costumes bigarrés, ne valent pas mieux qu’une pléiade de clowns fardés. Ogres à l’extrême.

Par moment pourtant le film s’octroie quelques langueurs. Il s’attarde et donne à voir ce qu’il reste d’humain derrière les masques, au détour d’une conversation calme, d’un slow à l’écart d’une garden party, d’un dîner en tête à tête. C’est dans ces moments là, au cœur de pauses toujours avortées mais éloquentes, que l’on comprend toute la sympathie que ressent, en vérité, Sorrentino (le réalisateur) pour ses personnages. C’est là précisément que le bas blesse, et que ressort toute l’ambiguïté du film : esquisse-t-il le constat critique de la décadence d’une élite déshumanisée – un énième brûlot – ou bien dresse-t-il, plus encore, le portrait cynique d’une génération aux illusions perdues, n’en finissant plus d’aller de bitures en gueules de bois pour oublier ses peines existentielles ? Les deux visiblement. Et ce, même si le mouvement du pendule tend bel et bien vers le cynisme – sinon pourquoi pointer, par ce titre éloquent, l’écrasement sous cette vie de gala de la si noble ambition ? En poussant ses personnages à s’excuser d’avoir succombé à la tentation des paillettes (avec cet argument  convenu qu’en avoir conscience est déjà bien suffisant), le réalisateur entend les absoudre en nous dévoilant cette petite parcelle d’humanité qu’il voit encore en eux, laquelle nous invite (tout chrétien qu’il est) à la grande pitié.

Mais le film se piège lui-même, son mérite réside en l’existence d’un personnage singulier,  Romana, incarné par Sabrina Ferilli. Dès son apparition dans la boîte de strip-tease dans laquelle elle officie toujours malgré son âge, quelque chose cloche. Il suffit d’observer la manière qu’elle a de désirer Jep, de lui parler, ou d’être fatiguée, pour comprendre ce qui se joue devant nos yeux. Elle est là, entière, sans l’once d’une représentation. Même son visage lifté/botoxé/siliconé n’est qu’un masque. Lors d’une soirée, en particulier, elle se pare d’une combinaison couleur chair incrustée de diamant. En apparence, il ne s’agit que d’un accoutrement. Et pourtant  cette tenue, ce fourreau, ne dissimule rien de la vieillesse qui s’annonce. C’est un costume transparent, et pour cela, il dérange celles qui en la voyant disent de Jep qu’il est en train de sombrer. Ce qui les choque, c’est la présence pure de cette femme ; la fausse note qui, parce qu’elle est un cri, révèle quelque chose de l’être malgré tout.

Et cela déteint. Lors d’un enterrement, Romana observe Jep faire ce que, dans la séquence précédente, il lui a exposé comme étant le comportement défendu : pleurer. Mais voilà qu’au milieu de tous, pris dans le vaisseau de la nef, il ne peut s’en empêcher. On penserait alors que devant la démonstration éclatante de son hypocrisie, Romana romprait. Or le regard qu’elle porte sur lui montre qu’elle est tout autant scandalisée que fascinée ; une ambivalence magnifiée par la séquence suivante : une promenande main dans la main, et silencieuse. Loin de la vierge-pute effarouchée, en réalité, elle muscle l’apparente rondeur du film. Si bien que le mépris provoqué par La Grande Bellezza devient in fine la source d’une fâcherie  acceptable.