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PLEIN FEU SUR CAMERA OBSCURA : « UN ALBUM AMÉRICAIN À LA MÉLANCOLIE TRÈS ÉCOSSAISE ».

 

 

Entretien réalisé par Valentine Boivin

 

 

Rencontrer les deux filles du quintette écossais Camera Obscura – Tracyanne et Carey – c’est comme entrer dans un magasin de fripes : tu découvres un univers vieillot mais tu te laisses surprendre par la modernité de la coupe de certaines pièces. Rien de péjoratif là-dedans. L’alliance est juste déroutante. Un look et une allure vintage, et des mélodies pop avec des idées rock. Leur cinquième album Desire Lines, sorti le 4 juin, est donc un concentré de pop que l’on écoute sans s’étonner des transitions. Tantôt frais, tantôt mélancolique, tantôt acide, tantôt suave… Vous tenez votre bande son de l’été.

 

Desire Lines sont les chemins que l’on emprunte lorsque l’on souhaite dévier des sentiers officiels. D’ordinaire, il s’agit des chemins les plus directs et les plus faciles pour atteindre deux points. Avec cet album, quels étaient les deux objectifs que vous souhaitiez atteindre rapidement ?

Tracyanne – Bon… C’est une sacrée question pour commencer. Je pense, rien et beaucoup de choses à la fois. D’abord, ce titre et l’idée nous plaisaient. Mais plus on veut se démarquer, moins on y arrive ou l’on devient grotesque, non ? Alors, comme pour les autres, le fait de nous retrouver pour jouer ensemble nous a motivé avant tout. Je pense aussi que l’on a voulu traduire notre idée de la musique. On essaye modestement d’explorer des terrains inconnus, des thèmes universels sous différents angles. Je n’ai rien de grand à dire, je m’inspire juste des évènements qui m’entourent pour raconter des histoires en musique, et faire passer des émotions.

Carey – Le véritable but était que nous nous retrouvions afin de réaliser un nouvel album avec nos inspirations du moment.

Mais en choisissant ce titre, vous révélez votre souhait de casser les codes… ou de rester dans une forme de tradition de l’univers de l’indie-pop. Comment pensez-vous avoir cassé les règles du milieu ?

Carey – Nous avons clairement décidé ici, de ne faire que ce dont nous avions envie. Depuis quatre ans, les ventes de disques s’effondrent et l’on ne peut plus en vivre. La crise du secteur du disque, tout le monde la connaît… Alors, être écouté, c’est une chose, mais il faut que nous séduisions suffisamment notre public pour qu’il vienne à notre rencontre et donc nous voir sur scène, afin de s’assurer la production d’un prochain album.

 

 

« Faire quelque chose de différent tout en conservant l’essence du groupe »

 

 

Vous l’avez enregistré à Portland… qu’est ce que cela a changé pour vous ? Pourquoi cette ville ?

Tracyanne – Bien, Portland s’est imposé à nous car c’est là où se trouve le studio de Tucker Martine et nous voulions travailler avec lui, alors….Pour ce premier album «américain », l’inspiration du pays est très forte, tout en se mêlant assez bien à notre mélancolie très écossaise. Les États-Unis, pour nous, c’était ce pays aux paysages si différents mais tous impressionnants, cesroad trips avec des autoroutes sans fin qui vous font prendre conscience de la route, et surtout, le berceau de la musique pop. Nous nous sommes inspirés des lieux, mais aussi nourris des personnes sur place. Les habitants de Portland que nous avons rencontré ou ceux avec lesquels nous avons travaillé étaient si cool. En moins d’un mois, nous avions notre disque, celui que l’on voulait. Je pense que nous avons décidé que ce serait mieux de travailler dans un endroit inconnu, de se mettre en danger avec quelqu’un de nouveau et de faire quelque chose d’un peu différent tout en conservant l’essence du groupe.

Carey – Ou justement, pas exactement, nous avons laissé plus de place à l’improvisation que d’habitude sur quelques morceaux. Nous avons tenté d’enregistrer une chanson par jour, pour ensuite prendre un peu de recul et les retravailler si le besoin s’en faisait sentir, contrairement à ce que nous faisions en Suède où tous les morceaux étaient live. La vie à Portland est vraiment agréable. Tout y est abordable, les gens n’y sont pas prise de tête, parlent facilement. On y vit bien rapidement et facilement.

Tracyanne, vos paroles sont la plupart du temps très cyniques et sarcastiques. Mais cette fois-ci, dans cet opus, vous semblez un peu plus… douce. Que s’est-il passé ?

Tracyanne – (Malicieuse) Ou alors, je semble moins sarcastique pour faire diversion et en réalité, en dire plus encore sans paraitre rabat joie. L’amour, cela va, cela vient. Les bonnes nouvelles laissent place aux mauvaises, et vice versa. Mais globalement, il est vrai que je me sens un peu moins révoltée, un peu moins en rébellion avec tout ce qui peut se passer. L’âge sans doute, amène à cette forme de résignation. (ndlr. Tracyanne est enceinte)

 

 

« L’indie pop est suffisamment fourre-tout pour que nous puissions tout aborder sans jamais redouter le résultat »

 

 

Quelles furent vos principales sources d’inspirations ?

Carey – Nous en avons en pagaille…Mais disons que les principales furent Billy Joel, Don Henley avec la chanson « The boys of summer », tout l’univers Flashdance et celui de notre enfance, beaucoup de groupes commeEverything but the girlMy Morning Jacket, y compris des groupes belges. La scène pop-indie bouge pas mal là-bas, il faut les suivre.

Comment travaillez-vous à la réalisation de vos albums ? Comme une sorte de famille, chacun avec un rôle et des tâches précises ?

Tracyanne – Au début, nous essayions de faire quelque chose de très participatif, chacun pouvant mettre sa pierre à l’édifice. Mais sérieusement, la démocratie… ça ne marche pas ! C’est le bordel. Alors, celui qui est le plus compétent ou le plus inspiré dans son registre prend les décisions, et les autres suivent. Enfin bon, c’est aussi dans l’improvisation que nous avons eu de belles surprises sur cet album. Alors on est rigides, mais pas trop. On laisse quand même sa chance au hasard ou à la fulgurance de l’inspiration de chacun.

Vous écrivez à propos de thèmes et d’émotions universels. L’indie-pop était le parfait moyen de mélanger ces sujets avec des mélodies pop très efficaces. Seriez-vous tentés d’aller dans une toute autre direction ou ce choix est-il le meilleur pour justement, ne pas prendre de décisions ?

Tracyanne – C’est vrai. L’indie pop est suffisamment ouvert et fourre-tout pour que nous puissions tout aborder sans jamais redouter le résultat. Et puis, prendre des décisions, c’est devenir adulte, c’est exclure tout le reste. Or effectivement, on ne veut pas se fermer la porte à d’autres expériences ou tentatives de genres musicaux. Alors, pour le moment, on se sent bien dans ce registre que l’on maîtrise tant bien que mal, mais il n’est pas impossible que nous ayons envie, pour le prochain album, d’essayer des choses nouvelles afin de surprendre, mais aussi de séduire un public un peu plus large.

Carey – Moi, cela me fait peur, rien qu’à y penser. Sérieusement, c’est déjà tellement difficile de trouver son public. Avant, pour nos premiers albums, les gens ne nous connaissaient pas et venaient à nous presque par hasard. Maintenant que l’on nous connait un peu plus, les gens ont des attentes spécifiques, et donc, ils nous attendent plus ou moins au tournant. On ressent une certaine pression.

 

 

« L’univers français a ce quelque chose d’inexplicable »

 

 

Avant 2009, la musique était votre passion mais vous deviez travailler en même temps pour subvenir à vos besoins. Maintenant, c’est votre job à temps plein. Qu’est ce que cela a changé pour vous ?

Tracyanne – Bien… pour être honnête, c’était le cas. Mais maintenant, nous ne sommes plus que deux à pouvoir vivre de notre art. Trois d’entre nous ont dû retourner au travail, alors même pour les concerts ou partir en tournée, cela n’est plus aussi facile qu’avant. il faut faire en fonction des emplois du temps de chacun et des disponibilités. Comme précisé avant, le secteur est vraiment devenu très difficile. Les tournées permettent de gagner un peu d’argent et de vivre de grands moments, mais tout est ephémère. Pour ceux qui veulent se lancer dans l’aventure aujourd’hui, je leur conseille de s’accrocher et d’être prêts…

Enfin, en parlant de concerts, je vois l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Espagne… et rien en France. Pourtant, votre album French Navy, votre chanson Cri du coeur…

Tracyanne – On adorerait jouer ici et faire quelques dates ou un festival mais pour l’heure, nous attendons de voir l’accueil que vous nous réservez. C’est notre maison de disques 4AD qui décidera. Tu sais, l’univers français a ce quelque chose d’inexplicable. Chez nous, les personnes qui utilisent des expressions françaises pour ponctuer leurs phrases se croient au-dessus du lot car ils « manient » la langue de Molière. Ce côté snob me fait toujours rire, alors j’ai voulu me moquer des prétentieux, sans vraiment savoir ce que cette expression signifiait véritablement. D’ailleurs, qu’est ce que cela veut dire ?

C’est un élan de spontanéité. Bon, c’est aussi une chanson d’Edith Piaf. Mais c’est une pensée, un sentiment que l’on ne peut réfréner.

Tracyanne – Effectivement, même ceux qui l’utilisent ne connaissent pas la véritable signification. Ils sont touchants. En voulant adopter une posture dramatique, ils m’inspirent d’autant plus. C’est ça qui me plait et entretient mon cynisme. Les perceptions des uns qui se confrontent à la réalité des autres.