Maison indépendante

LE SIÈCLE DES LOUPIOTES.

 

 

 

François Michel et Sébastien Thibault |

 

 

BORDEL D’AQUEDUC ! Je me suis tapé la fête de la musique, comme vous, in situ, parmi les gueulards et les drogués. Sauf qu’il y avait à mon sens beaucoup trop de gueulards et trop peu de drogués. Une telle inversion dans le rapport de force ne peut être fortuite : c’est un cri lancé à la gueule du Cosmos (cette grande pastèque). Un cri qui siffle, qui perce, un cri qui reste. D’ordinaire ce grand orfèvre n’obéit qu’aux ordres cycliques de ses ronronnements, pas celui des gueulards. Imaginez un instant que Platon ait placé dans sa cité idéale les philosophes-rois au travail et les artisans à l’Académie. Au lieu d’aboutir sur une idée juste, celle faisant cohabiter le pouvoir et la philosophie, on aurait eu droit à une entourloupe abominable : l’alliance entre la politique et le travail.

MAIS DIEU MERCI le vingtième siècle était là pour ça. La professionnalisation des affaires publiques a créé des écoles (ou plutôt deux1) pour apprendre de 0 à 20 les biais constitutionnels, l’anti-manière de rééquilibrer un budget ou ce qu’il faut retenir (en trois lignes) de Rousseau, Voltaire, Diderot et tous les plus beaux garçons du XVIIIe siècle. Je sais d’ailleurs qu’on y apprend à mélanger tout ça façon shaker, sans savoir qu’ils se chiaient tous copieusement à la gueule, que tous croyaient au mythe fondateur ou encore à l’idée que les grands garçons beaux gosses de l’avant 1789 avaient dit au peuple ignare et crasseux que le libéralisme était la solution. Aujourd’hui encore, la même soupe au quotidien : le libéralisme politique des grands beaux gosses des Lumières serait bel et bon, il n’aurait rien à voir avec l’affreux libéralisme économique dont Thatcher et Reagan ont constitué les rejetons. Quelqu’un pour leur dire que non ? Ou simplement, comme l’a écrit Jean-Claude Michéa2, que « La philosophie libérale s’est toujours présentée sous la forme d’une pensée double ou, si l’on préfère, d’un tableau à double entrée : d’une part, un libéralisme politique et culturel (celui, par exemple, d’un Benjamin Constant ou d’un John Stuart Mill) et, de l’autre, un libéralisme économique (celui, par exemple, d’un Adam Smith ou d’un Frédéric Bastiat) » ? Et que surtout, SURTOUT, « Ces deux libéralismes constituent, en réalité, les deux versions parallèles et (ce qui est le plus important) complémentairesd’une même logique intellectuelle et historique » ? Non, ce serait du mauvais esprit.

Alors ça court les plateaux télé avant de sortir se bourrer la gueule à la fête de la musique, comme tout le monde, pour oublier le ronron d’une vie trop terne. Et ça se défend en invoquant les grands garçons du XVIIIe, dont on oublierait presque qu’ils étaient gavés de morpions, et qu’ils devaient sacrément puer l’ail. « HA mais je ne vous permets pas, monsieur, vous oubliez ce que nous a donné le libéralisme ! EH QUOI, préféreriez-vous Brejnev ? Staline ? La Corée du Nord ? DITES ! » Allons, à la vérité, je vous le dis, tous à la trappe, à la lanterne, et que Dieu reconnaisse les siens. L’an deux-mille-treize sera sanglant. L’humanité augmentée s’y déploie avec des greffes électroniques en poche et des cernes sous les yeux, hagarde, désireuse de se perdre plutôt que de comprendre. Ils tournoient sous l’emprise de la musique et de la bière bas de gamme, et moi je pense soudainement à Jacques Brel et je me dis que décidément j’ai HORREUR de tous les flonflons, de la valse musette et de l’accordéon. Je finirai pourtant par aller à Paris, et rien que d’y penser, le grand Jacques me semble infiniment plus désirable que tous les costumés des plateaux télé ou que tous les grands beaux gosses des Lumières. Mais peut-être que moi aussi, au fond, j’ai trop bu.

 

 

1 Science Po Paris (la petite) et l’ENA (la grosse petite).

Professeur de philosophie et philosophe (par la même occasion).