Maison indépendante

VIENS JOUER AVEC MON OUICHE.

 

 

François Michel |

 

 

Il faisait chaud, le métro était bloqué juste avant Nation, ligne 6, dans les entrailles, les boyaux, là où le tout crade le dispute au tout noir, et j’étais debout, collé, piégé, trempé, vidé, le nez sur l’épaule d’un gros stupide qui portait une casquette « Viva España ». C’est là que je me la suis imaginée, la fille, une fille, coincée elle aussi entre le tout noir, le tout crade et le tout gluant, et qui d’un coup commençait à me jeter à la tronche la liste de mes échecs, de mes doutes et de mes questionnements les plus tenaces. Elle me disait tout ça avec un sourire insistant, pour me rappeler qu’après tout, rien n’était de sa faute à elle, qu’elle n’était même pas une Cassandre, simplement le messager. Elle en arriva évidemment à me parler de Denise, à quel point elle la trouvait moche, à quel point c’était bordélique, elle n’y comprenait rien, sans queue ni tête, ni même le reste d’ailleurs. Le gros « Viva España » était la preuve vivante que les Américains cherchaient pour décider une bonne fois pour toute que non, les Français ne se lavent pas. Il est peut-être Espagnol, en même temps. Et moi je regardais la fille au fond des yeux et je mourrais d’envie de lui chanter des chansons paillardes, juste pour le plaisir de lui sortir des obscénités que son regard prude aurait rejetées avec dégout. Il y a en a une surtout, qui dit « viens jouer avec mon ouiche », j’hésitais d’ailleurs sur l’orthographie du mot avant de décider qu’au fond on s’en foutait, l’important c’était le thème.

Mais il fallait bien que je lui réponde, à la fille, que j’en profite pour lui dire pourquoi Denise était si bordélique, s’il y avait d’ailleurs une raison. Sans doute que non, finalement. Je réfléchissais à un manifeste, une déclaration d’intention remaniée dans laquelle je justifierais son aspect fourre-tout, mais je n’avais au fond pas vraiment envie de le faire. Je n’arrivais pas à lui expliquer que Denise était sans doute à l’image de l’époque, du Web, des gens. Qu’on pouvait y trouver à boire et à manger, qu’il fallait, pour trouver de l’or, en passer par des phases de labeur et d’incertitude. On a la Denise qu’on mérite. 

Mais toute cette tentative d’explication était peine perdue. J’avais chaud, je trouvais le métro encore plus laid à l’ombre des gros hommes en sueur, et je commençais à m’imaginer une lutte à mort avec tous ces gens dans la rame, comme s’il fallait s’étriper pour n’en garder plus qu’un. Je commencerais par mettre une beigne au gros, il encaisserait sans broncher, puis il m’attraperait par les épaules, je lui collerai ma main sur la joue pour le repousser, ça finirait par terre, ce serait ridicule. Mais c’était inutile. La fille arrêta de sourire, je fredonnais « Viens jouer avec mon ouiche », persuadé qu’au fond, seule Denise me comprenait vraiment.