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C. PERRIOLLAT : « LE TATOUAGE EST UN CHARME QUI PERSISTE PAR SA TRANSMISSION D’UN SAVOIR PRESQUE EXCLUSIF ».

 

 

Entretien avec Cyril Perriollat

réalisé par Sébastien Thibault

 

 

S’il est parmi les jeunes une visite désormais plus répandue qu’un rendez-vous à Pôle Emploi, c’est bien chez le tatoueur. Véritable mode urbaine confirmant ce que les sociologues du corps nomment une “réappropriation du moi en société” [1], le tattoo n’est plus tabou. Autrefois le privilège des seuls taulards et de quelques punks, la pratique s’est aujourd’hui démocratisée au point d’en faire ce que les (mauvais) journalistes appellent “un phénomène de société”. Pour en savoir plus, nous avons rencontré l’artiste tatoueur Cyril Perriollat, 26 ans, qui s’est construit en à peine sept ans une solide réputation sur la Côte d’Azur.

 

Les tatoueurs ont pour réputation d’être flippants. Avec des dreads, une barbe de bucheron et plein de couleurs sur la peau, tu te situes où ?

Disons que je suis une accumulation de beaucoup d’influences et de recherches. Tout comme dans mon travail, mon style évolue suivant les rencontres, mon corps se remplit petit à petit de pièces aussi importantes et diverses les unes que les autres : un tournesol bleu, quelques portraits dont Beethoven, Hp LoveCraft, Tom Waits, des super héros ou encore un pélican en gravure. Même avec les locks et un style vestimentaire qui laisse vraiment à désirer, je pense que les gens me voient plus comme un gars gentil qu’un gros biker en Harley.

Raconte-nous ton parcours : quand et comment as-tu appris à tatouer ?

J’ai commencé vers 19 ans, après un baccalauréat en littérature. Je n’avais aucun plan de vie, si ce n’est le dessin. J’ai croisé mon mentor à l’occasion de mon premier tatouage et, une chose en amenant une autre, j’en suis venu à piquer au sein de Kahuna Studio (où je travaille encore aujourd’hui).

Tu te souviens de ton premier tatouage ?

Je m’en souviens comme si c’était hier ! J’ai eu la chance, contrairement à la plupart des tatoueurs, d’avoir eu une formation complète tant au niveau du tattoo que de l’hygiène. J’étais assez serein et confiant grâce au soutien de chacun. C’est d’ailleurs dans ces moments-là que l’on voit les amis !

Quelle sensation ça fait de piquer une peau pour la première fois ?

L’adrénaline ! Une nouvelle dimension et un tournant capital pour ma vie. J’ai bizarrement toujours été peu sensible à cette douleur qu’on fait subir aux gens. J’y ai tellement vu ce côté positif et irréversible qu’une fois mon premier tattoo achevé, l’envie de passer à la suite était tout ce que j’avais en tête.

En principe, quel type de clientèle vient te voir ?

Au cours de ces sept dernières années, j’ai récolté une clientèle très fidèle et réceptive à mon investissement. J’aime beaucoup le côté fin et féminin du tattoo. Du coup, beaucoup de gens à la recherche de finesse, de détails et de graphisme viennent prendre rendez-vous, ce qui me permet de m’exprimer avec beaucoup de liberté.

 

 

“Depuis trois ans, je remplis mon ami avec uniquement des superhéros. J’en suis à 150h.”

 

 

Tu n’as pas envie d’égorger tous les effarouchés qui te demandent si « ça va faire mal » ?

Pour l’instant ça va ! J’aime beaucoup parler avec mes clients. C’est presque légitime de transférer sa peur sur le pauvre tatoueur (rires).

En général, les clients débarquent avec des idées précises (photos à l’appui) ou t’arrive-t-il de proposer directement ?

C’est assez varié, à vrai dire. J’adore travailler d’après des photos pour le réalisme, mais sinon, c’est beaucoup de freehand et d’inspiration au moment venu.

Acceptes-tu tout, partout ?

Évidemment, non. Je déteste tatouer des mineurs. Aussi pertinents que soient leurs discours, c’est une lourde responsabilité pour moi, au point de me sentir très mal à l’aise. Je refuse également, et méprise, tous les signes fascistes. Je ne m’épanche pas non plus sur les zones qui ne tiennent pas pour un tattoo, comme les mains, les lèvres, etc. 

Combien d’heures a pris ton plus long tatouage ?

Depuis trois ans, je remplis mon ami avec uniquement des superhéros. Je crois que j’en suis à 150h… Je continue la cuisse d’ailleurs dans peu de temps.

Est-ce ton tatouage le plus “fou” ?

Eh bien je crois que oui. C’est une expérience unique que de recouvrir un corps entièrement. J’ai fait 100 % de ses tattoos et je me sens très fier, très impliqué, dans ce long projet. Je peux dire que j’ai évolué en même temps que les pièces prenaient formes sur son corps. J’essaie d’ailleurs de ne pas trop revenir sur les anciens afin de garder ce côté progressif, preuve d’accomplissement.

 

 

“On compte autant de tatoueurs que de chemins pour y parvenir.”

 

 

Comment définirais-tu ton style ? Où le puises-tu ?

D’écrire mon style serait faire une liste de tous les artistes qui m’inspirent au quotidien, mais je pense avant tout qu’il provient de mon parcours : on retrouve beaucoup de dessins, d’illustrations, de portraits, de croquis. Je suis aussi influencé par mes peintures, plutôt sérieuses et sombres en raison de mes anciennes influences hardcore et métal. Puis il y a mes vidéos, presque poétiques, inspirées de mes réalisateurs favoris tels que Lars Von Trier, Larry Clark ou encore Almodovar.

Compte tenu de ta polyvalence artistique, penses-tu être différent des autres tatoueurs ?

Je dirais que j’ai toujours été le même tout en étant différent. J’ai eu la chance d’avoir été entouré par des gens tellement distincts les uns des autres que je n’ai jamais eu à me poser cette question. Je n’ai pas vraiment l’impression d’être unique, mais plutôt d’avoir une envie de partager et de connaître en permanence des choses nouvelles, aussi éloignées soient-elles.

Est-ce que les tatoueurs sont “tous copains” ?

J’en connais trop peu pour le dire, mais en France on aperçoit beaucoup de très bons tatoueurs très amis entre eux. J’ai déjà partagé des repas avec plus d’une vingtaine de tatoueurs venus de tous les continents. Les conventions de tattoos sont aussi des “checkpoints” où l’on retrouve des artistes groupés entre amis et des forums importants où chacun échange ses idées, son travail et ses expériences. Evidemment, ce n’est pas le pays des bisounours : le milieu du tattoo reste tout de même un milieu exigeant où chacun entretient sa vision propre.

As-tu entendu parler de l’École Française de Tatouage ? Sa création en 2009 a démarré une vive polémique entre les partisans d’un apprentissage sérieux et académique (notamment des règles de l’hygiène) et ceux qui dénoncent le risque d’un formatage artistique qui stigmatiserait, sur le long terme, les tatoueurs sans diplôme. Qu’en penses-tu ?

Je suis absolument contre. J’ai suivi l’histoire de près et je pense, comme beaucoup d’autres, que le tatouage reste un métier pointu et accaparant. Il y a derrière tout ça un charme qui persévère par cette transmission d’un savoir presque exclusif. On compte autant de tatoueurs que de chemins pour y parvenir. Chacun arrive à devenir artiste tatoueur à la suite d’un long d’apprentissage.

Dernière question : entre-nous, un tatoueur ça drague énormément ?

Ah ! Certainement plus qu’un conducteur de bibliobus !!

 

 

 

 [1] Lire à ce propos l’ouvrage de David Le Breton intitulé La Peau et la Trace. Sur les blessures de soi publié aux Éditions Métailié en 2003.

 

 

Pour découvrir ou contacter Cyril Perriollat :