Maison indépendante

« MEMENTO » ET PHILOSOPHIE : À LA RECHERCHE DU SOUVENIR PERDU.

 

 

Sébastien Ashkar |

 

 

Une photo, un polaroïd, du sang le long d’un mur, un meurtre par balle. La scène est brève, incisive et filmée à rebours. Le décor est posé, vous venez d’embarquer pour une virée dans la peau de Léonard Shelby, amnésique chronique sorti tout droit de l’imagination prolifique de Christopher Nolan. Bien avant Batman The Dark Knight et Inception, ce réalisateur d’envergure signe un polar qui reste à mon sens sa plus grande réussite.  Memento, en français « souviens-toi », est bien plus qu’un polar haletant fondé sur une pathologie rarissime. Il constitue une réflexion profonde et complexe sur la quête d’identité et la raison d’être d’un individu égaré dans un monde qui ne fait plus sens. Mais aussi original soit la condition de Léonard Shelby, ses valeurs et ses choix éclairent pourtant certaines de nos faiblesses les plus coupables.

 

”Memories can change the shape of a room, it can change the color of a car and memories can be distorted. They’re just an interpretation, they are not a record.”

 

 

Memento est avant tout une réflexion sur ce que chacun appelle « réalité ». Nolan nous rappelle que chaque instant de notre existence est guidé par le passé et les souvenirs qui le peuplent. Notre héros met en doute la confiance que l’on porte dans les présupposés – conscients ou non – qui constituent les opinions, les croyances et la connaissance du monde extérieur. Descartes fait référence à un « malin génie » qui s’évertuerait  à se jouer de nos sens. « Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. » Léonard est sans cesse hanté par ce « malin génie » incarné par sa maladie. Il s’en sert néanmoins pour se conforter dans la conviction de la réalité de son existence qui n’est, elle, jamais remise en cause. Ce doute radical permet certes à Lenny de prendre une distance salvatrice avec ses souvenirs défaillants mais cet état d’esprit contraste pourtant étonnement avec le besoin qui est le sien de se raccrocher aux faits tangibles. “[Memories] are irrelevant if you got the facts.” Léonard accorde plus de crédit aux faits « avérés » qu’à sa propre mémoire, cependant il apprend rapidement à ses dépens que les faits sont eux aussi trompeurs. Cette réalité que Léonard prend pour acquise n’est en réalité qu’un château de carte qui s’écroule peu à peu au fil de l’intrigue.

 

Just because there are things I don’t remember doesn’t make my actions meaningless.”

 

Un seul et unique objectif guide l’existence de Léonard : sauvegarder sa mémoire évanescente afin de rester aux commandes de son existence. Il faut bien admettre que sa condition n’est pas des plus enviables. Notre héros n’est pas en mesure de se souvenir de ce qu’il vient de faire il y a encore quinze minutes. Il trouve néanmoins le moyen de contourner ce handicap en prenant son entourage en photo et en utilisant une technique que Michael Scoffield se réappropria à son compte. Ce qui est tatoué sur son corps, ce qui est écrit de sa main sur ses clichés, Léonard ne le met jamais en cause. Sa vie est fondée sur la confiance qu’il s’accorde à lui-même et aux sens qu’il donne à l’univers qui l’entoure.

Notre amnésique chronique est un empiriste, ou plus exactement, est contraint à l’empirisme. Le fondement de sa connaissance découle de son expérience. Léonard fait d’ailleurs référence à Berkeley lorsqu’il se demande à plusieurs reprises si un monde existe belle et bien en dehors de son esprit torturé. Le rapport de Léonard au monde réel est singulier et direct. A chaque scène nouvelle, il doit faire preuve d’une d’intuition sans égale pour déterminer dans quelle situation et dans quel endroit il se trouve. Suivant Bergson, cette intuition constitue « une expérience, sensible, temporelle, immédiate » du monde réel.

 

“You don’t want the truth, you make up your own truth.”

 

 

 

On trouve dans Memento une très forte influence sartrienne. Pour Léonard, « l’enfer, c’est les autres », et à juste titre puisque les intentions véritables de Teddy et de Natalie apparaissent rapidement bien plus intéressée qu’altruistes. Suivant Sartre, « nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté ». C’est à la fin de l’intrigue que cette influence philosophique resurgit avec force. Teddy convainc Léonard qu’il est en réalité Sammy Jenkins, meurtrier involontaire de sa femme. Cette information tragique, Léonard est libre de s’en rappeler, au risque de mettre fin à la quête du meurtrier de sa femme, et par la même occasion, à toute raison de vivre. Il prend alors la décision de désigner Teddy, alias John G, l’assassin de sa femme  pour s’enfermer dans une quête absurde de ce meurtrier fictif. La froide vérité poursuivit par notre héros amnésique durant tout le film s’avère finalement trop cruelle à supporter. Comme certains d’entre nous, Léonard désire une vérité bien particulière et ne peut se résoudre à accepter une réalité plus inattendue. Sartre considère que l’Homme choisit parmi les événements de sa vie, les circonstances qu’il décidera déterminantes. Il a ainsi le pouvoir de « néantiser », c’est-à-dire de combattre, les déterminismes qui s’opposent à lui. Léonard est dans cette logique : Il décide de fermer les yeux sur un traumatisme de son passé qui dispose potentiellement d’une influence dramatique sur son devenir. Il  choisit dès lors de préserver sa liberté et, par la même occasion, sa santé mentale, au prix de la responsabilité qui devrait lui incomber.

 

“So you lie to yourself to be happy, there’s nothing wrong with that, we all do it!”

 

En un mot, Memento est une réflexion ontologique sur le mal-être d’un être très humain. Tel Sisyphe condamné au châtiment éternel, Léonard Shelby espère trouver un jour la rédemption qui l’affranchirait du lourd fardeau que représente son existence. “You don’t know who you are.” lui lance Teddy avant de se prendre une balle entre les deux yeux. Léonard, comme beaucoup, est déchiré entre sa quête d’identité et l’incapacité de jeter un regard lucide – et douloureux – sur sa propre existence. Sa condition est d’autant plus inhumaine, qu’il ne peut avoir aucune confiance dans le monde qui l’entoure. Ce n’est que pour supporter ce destin tragique que Léonard fait le choix, étrange et pourtant si répandu, de se mentir à lui-même.