Maison indépendante

TSUKIJI, UN SPECTACLE JAPONAIS.

 

 

 Camille Poiret |

 

 

J’esquive un, deux, huit chariots élévateurs qui roulent à gauche, et à pleine vitesse. Un vélo, un scooter, un autre scooter tentent de me renverser. Le policier planté au milieu de ce carrefour infernal tend son bâton rouge fluorescent et siffle en continu.

Je suis à l’entrée de Tsukiji, le marché aux poissons de Tokyo (donc le plus grand du monde), et j’essaie d’accéder au marché proprement dit. Je suis encore dans la zone de déchargement, d’où l’affluence d’engins motorisés.

On trouve autour du marché aux poissons un premier marché où l’on vend notamment des couteaux merveilleusement aiguisés, indispensables pour les sushi et les sashimi, mais aussi des tee-shirts souvenir – rarissimes à Tokyo – preuve de la fréquentation touristique du lieu. Un premier policier m’a remis à l’entrée un guide de bonne conduite, ce qui n’a rien d’incongru quand on voit comment fonctionne l’endroit – et quand on sait que tous les guides touristiques en recommandent la visite… Mais il s’agit d’abord de passer cette barrière de véhicules qui semblent ne jamais arrêter de surgir de tous les coins et dans tous les sens possibles. Heureusement, il n’a pas vu que je porte des nu-pieds, totalement interdits. Jamais de ma vie je ne m’étais encore sentie aussi peu à ma place, tellement « touriste ».  Après avoir pensé mourir cent fois, je réussis enfin à accéder au marché des poissons.

On trouve soudain un chaos ordonné et relativement propre ; un monde d’hommes, un monde brut, rapide, effréné et parfois sanglant. Pour résumer ce qu’est Tsukiji, il est tentant de dire que le marché n’est qu’une synthèse de Tokyo. Comme dans la ville, il y a à la fois des constantes et des éléments uniques ; comme dans la ville, y règne une hiérarchie sociale fort subtile et indéniable, et un grand conformisme. Enfin, à l’instar de Tokyo, tout ceci fonctionne parfaitement car même l’élément perturbateur (en l’occurrence, l’embarrassant touriste venu mitrailler) est résorbé par la mécanique si parfaitement rôdée du quotidien. Comme souvent à Tokyo, l’étranger est toléré et la courtoisie d’apparence reste de mise, mais ici, on le tient dans un dédain qui confine à l’ignorance – si ce n’est au mépris.

Pour la première fois de mon séjour, et sans doute de ma vie, je me sens très visible, aussi repérable que si l’on m’avait mis un écriteau clignotant « attention, touriste ! » sur le front. Pour moi qui aime observer sans qu’on me remarque, c’est mal parti. Je me sens presque malmenée, toujours dérangeante. Cela ne m’empêche toutefois pas de regarder avec une avidité non feinte. Partout, des étals de poissons et de fruits de mer, partout des gens en train de décharger ou charger des palettes de marchandise, d’autres en train de trancher des thons entiers. Je suis au spectacle, littéralement – et quel spectacle captivant.

Qui s’attendrait à être assailli par des odeurs à l’avenant des étalages marins serait déçu. Tsukiji ne sent rien de particulier, si ce n’est peut-être la mer et l’iode. Un certain nombre de poissons et de coquillages bougent toujours, les autres sont dans la glace et d’une fraîcheur telle qu’il est impossible qu’ils émettent quoi que ce soit.

Je me dois de dire ici que je n’aime pas du tout les fruits de mer. Ils ont même tendance à me dégoûter, voire m’effrayer, surtout lorsqu’ils sont entiers et vivants. Je ne suis pas une grande peureuse, mais je trouve ces animaux repoussants. Ce n’est pas ici que mon ressenti a changé. Je suis pourtant fascinée par le spectacle qui se joue sous mes yeux, qui du fait même de son horreur me fait vivre de puissantes émotions contradictoires. Des yeux morts, partout. Des crabes de sortes étranges. Des espèces de coquillages très laids. Des tentacules rouges vifs. Une tête de thon à moitié découpée dans un panier. Laide et pitoyable à la fois.

Tout cela, en me dégoûtant, me provoque des sensations intenses. Je ne peux m’empêcher de regarder, sans cesse. J’en veux plus. Rarement dans ma vie j’ai ressenti comme ça un tel mélange d’émotions pures.

Des hommes qui manient d’énormes couteaux. Des hommes qui fument, qui plaisantent. Les chariots qui foncent, encore. Les femmes tiennent les caisses dans de petites cabanes en bois à côté des étals. De rares sont aussi poissonnières. Un sac Goyard pend à un étal. L’argent. Aucun fugu à l’horizon. Nul doute que leur vente est très contrôlée – et leurs vendeurs très riches. En 2013, Tsukiji fermera définitivement ses portes, ou plutôt le marché quittera Tsukiji. Le gouvernement, ou la municipalité, a décidé de le réimplanter sur une île moins centrale.

A l’extérieur, les gens font la queue devant des restaurants qui servent sans nul doute les sushi les plus frais et parmi les meilleurs du monde. Les amis avec qui je suis débordent d’enthousiasme à l’idée de manger des sushi aussi frais, ce qu’ils ne se privèrent pas de faire dès notre sortie.

Je quitte le marché ébranlée, sonnée, dans un état second, mais nullement affamée. Définitivement terrienne.