Maison indépendante

LE DAILY DENISE… À CANNES : UN JOURNAL MYTHOMANE. [INTEGRALITE]

 

 

Tara Lennart

François Michel

Sébastien Thibault

 

 

Jour 1

 

Gatsby oh Gatsby! Si tu étais réel, je te demanderais ta main. Toi, héros tourmenté et ténébreux, mystérieux et galant, amoureux et damné, tu sais comment conquérir une femme. Le cinéma ne pourra jamais rendre palpable la magie d’un fantasme. Deviendrais-je un jour cette héroïne incarnée par une jeune comédienne pulpeuse ? Ou resterais-je un mythe enfoui dans le cœur de mes conquêtes ?

La pluie perturbe mes projets de coiffure, et de tenue. MERDE. J’aurais été divine en égérie Art Déco, robe noire et blanche, fume-cigarette et coupe à la garçonne. A en faire pâlir les camarades de Léo, qui me snobe en entrant dans la salle. A-t-il oublié qui lui a appris à distinguer un cigare cubain d’un français et à placer correctement un nœud papillon ? Oublié qu’on aurait pu m’appeler Zelda, comme ma mère. Ou mon arrière grande tante. Enfin. Les hommes sont ainsi. Oublieux et inconséquents. Sauf quand ils ont l’accent délicieux de Mr Waltz, qui ne manque jamais de me faire le baisemain quand nous nous croisons. J’en tremble.

Allons, il est temps de noyer la culture dans le champagne ! Buvons, buvons jusqu’à oublier ce monde en crise, où l’on ne sait plus danser le twist, et où les génies se retournent dans leur tombe.

 

Jour  2

 

Je me souviens d’une époque où il faisait beau, à Cannes. Où, derrière des lunettes noires, je prenais mon petit-déjeuner à la terrasse du Martinez, une aspirine dans mon verre de jus d’orange et une Dunhill mentholée à la bouche.

Je n’ai pas le droit de fumer dans ma chambre, il tombe des hallebardes ce matin et je ne retrouve pas mon aspirine. J’espère que Robin Wright a plus mal à la tête que moi, elle n’aurait pas dû me défier au champagne après avoir mis Nicole Kidman KO. Il faut que je m’habille, j’ai des films à voir, MERDE. Les plus intéressants sont encore une fois sur la liste d’un Certain Regard et de la Quinzaine des Réalisateurs. J’attends tout de même avec impatience de découvrir Vénus à la Fourrure, dont je pourrais vous parler longuement, ainsi que de Roman Polanski, dont j’aime beaucoup la femme. Sofia Coppola, elle, me complimente sur mes escarpins à la fin de son film mignon et pétillant. Il y a beaucoup de sérieux dans cette sélection, beaucoup de beauté, aussi, et de tristesse. Reflet d’un temps qui ne croit plus aux bienfaits de la futilité en art.

 

Jour 3

 

C’est en me réveillant vers 19h30 que je découvre la nouvelle : un coup de feu a retenti sur le plateau du Grand Journal… BFM se fout du patrimoine cinématographique français et montre l’image en boucle : DANIEL AUTEUIL S’EST FAIT DESSUS !

Pour oublier pareil outrage, je décide de prendre de la drogue en écoutant ces petits jeunes de C2C abîmer des vinyles et lever les bras en l’air. Gatsby oh Gatsby, tu devrais pas m’laisser la nuit. J’peux pas dormir, j’fais qu’des conneries.

 

Jour 4

 

Mes trois premières journées cannoises étaient une réussite, je prenais pied dans la ville et commençai à lui trouver des points communs avec mes histoires d’amour. Il y avait là-dedans de la surprise, de l’inattendu. Comme ce joli matelot au teint hâlé qui me fit monter de force dans sa voiture alors que le soleil tardait à percer les nuages. Il me fit l’amour sur le bas-côté de la route, puis ce fut le trou noir. Le blackout. Je n’essaye jamais de me rappeler de mes rêves, je vis bien assez sans eux.

Quand je refis surface, samedi, le soleil ne s’était toujours pas levé, et je sentis dans l’air un parfum étrange, comme de l’anis, ça piquait les narines. On entendait le bruit sourd d’une fanfare, un peu plus loin. Je ne reconnus pas même les rues où je déambulais au hasard. Le beau matelot avait dû verser quelque breuvage inconnu dans mon verre, pour sûr. Des crapules, les marins, je l’ai toujours su. J’évite les ports, d’ordinaire, mais ils se rappellent à moi, comme la mer rappelle les matelots. Sur ma droite surgit un temple romain, impassible sous la grisaille, témoin tranquille des millénaires de l’histoire des hommes. Le premier autochtone qui me tomba sous la main me regarda au fond des yeux, qu’il avait brillants, tout en essayant immédiatement de me toucher les fesses. Il avait une allure de gorille, et des bras puissants et velus. « Où suis-je », c’était ce que je me demandais à moi-même, et que je finis par répéter à haute voix. « ’tain, mais t’es à Nîmes », me répondit-il, vexé sans doute, mais intrigué encore davantage. Il comprit mon étonnement mais ne s’en émut pas lui-même, il m’embarqua aussitôt dans une cavalcade effrénée à travers les rues de la ville. Il était de toute évidence intégralement saoul, mais il n’en avait pas perdu son endurance ni sa langue, qu’il essayait à toute force de me coincer au fond de la gorge. Il répétait des phrases laconiques et entonnait des chants à toute berzingue, « Ici c’est la Feria, putaing », il appuyait la fin de ses mots d’un pointu tout à fait charmant, et remplaçait fréquemment les « e » par des « a » ou des « o », « ma Denise-O, tu es belle-A comme une princesse-O. » Les rues de la ville lui ressemblaient, bruyantes, sales et bourrées de vie, comme désireuses de tout cracher en une fois pour ne plus avoir peur du lendemain. Tous les boulevards dégueulaient de monde et d’alcool au propre comme au figuré, et je me sentais moi-même partir dans la cohue générale. La nuit était tombée, tout vibrait et collait sous mes pieds comme un immense tapis de frénésie et de couleurs. « Té, regardes, s’il est bourré », me dit mon gorille alors que nous dépassions un type écroulé dans le caniveau. « Té, viens, on va dans une bodega ».

Je n’arrive pas à maîtriser complètement l’accent de Nîmes, il est plus pointu sur le nez que celui de Marseille, et beaucoup moins sur le palais que celui du Sud-Ouest. Quand à Montpellier, mon gorille ne cessait de les envoyer « se faire enculer » pour de sombres rivalités de bouteille et de ballon. Je finis par être aussi saoule que lui, il avait réussi à me rappeler ma jeunesse, à l’époque où je pouvais boire de l’absinthe sans craindre pour mes lendemains. Je trouvais l’anis presque aussi agréable, et j’y mettais du sirop d’orgeat pour le sucré, ce qui ravissait mon gorille : « t’aimes la mauresque, putaing. » Il ne comprit pas vraiment d’où je venais mais était ravi de m’avoir trouvée. Je ne comprenais à vrai dire pas non plus ce que je faisais là, mais mes pieds finirent par me ramener de la Maison Carrée aux Arènes, après avoir arpenté une quinzaine de fois les boulevards, et toutes les ruelles engorgées de pisse et de sangria, qu’une pluie insistante nettoyait à mesure. J’étais ivre, trempée et heureuse, mes yeux ne me permettaient guère de distinguer les détails de cette nuit où rien ne comptait que l’oubli de moi-même, pour quelques heures de tranquillité. Je savais que c’était pour ça que les hommes buvaient depuis la nuit des temps, pour ces quelques moments de répit où l’ivresse fait oublier le reste. Quand le jour pointa son nez sur les Arènes, mon gorille avait disparu, et tout semblait soudain plus calme. Il me sembla voir sortir des arches des toreros portés en triomphe par la foule, dans une clameur où l’on entendait parler espagnol sur un air de Bizet. Il y avait du rouge, beaucoup de rouge, et il faisait chaud.

 

Jours 5, 6, 7

 

Les jours qui suivirent furent à tel point de plomb. La débauche me passa sur le corps comme une longue gorgée de bière. C’en fut fini.

Le long de l’avenue qui conduisait à la gare, beaucoup rentraient comme moi, épuisés et hagards, dans la lueur incertaine du matin, celle qui fait voir le monde plus nettement qu’à l’accoutumé. Dans le train vers Marseille, je repensais à Nîmes, aux taureaux et à mon gorille, buveur d’anis et à comment son haleine en était parfumée. Mon cerveau cognait contre les parois de mon crâne, maudissant les excès passés et à venir…

Je repassais en Provence, retour au bercail, et au point mort. Demain, j’arrête de boire.

 

Jour 8

 

J’ai donc arrêté de boire. Et pour en être sûre je décroche mon téléphone depuis le Martinez pour commander un triple sec. Le groom arrive deux minutes plus tard. Le salaud qu’il est moche : cheveux gras plaqués, des boutons violets et un regard de jeune premier envieux de plaire. Je décide (d’un geste calme) de lui claquer la porte au nez après lui avoir fait une moue immobile. Pour une seconde, j’ai voulu l’égorger. Ou plutôt l’éventrer que ses boyaux noirs lui donnent enfin du boudin (il était maigre comme du papier). J’étais vraiment mal lunée mais pas surprise : Cannes sait être exécrable. Seul l’azur si bien levé derrière ma fenêtre parvint à m’apaiser. Puis arriva ce SMS, un message affreux, qui déchira l’horizon : « Denise I’m sorry, I won’t be coming tonight. Love. Ryan ». Quoi ? Ryan ne vient pas ?! RYAN GOSLING NE VIENT PAS ??!! CET ENFANT DE PUTE NE VIENT PAS ???!!! Alors même que pour une fois entre lui et moi, c’était entendu : les marches, son film, sa soirée, notre soirée, ses bras marins, ma bouche danseuse. Voilà que ma joie meurt. Ma joie morte sous mes pieds ! Et au dehors l’azur béant, un gouffre amer s’installe soudain. Des grands yeux apparaissent. DES GRANDS YEUX BLANCS s’avancent vers moi, puis m’absorbent, puis m’enferment, et me recouvrent de leurs paupières. C’est la nuit. L’éclipse totale. La solitude me frappe comme une évidence. Je ne veux plus vivre. Je ne veux plus tuer. Non ! Je veux reboire.

 

Jour 9

 

Dear Fucking Ryan,

 

I AM NOT MAD. I AM NOT DRUNK. I even ended up seeing your movie last night, although you stood me up like a BITCH. Let me tell you one thing asshole: the story is shit, you are shit, and I think it’s wrong to put your hands in the uterus of your disembowled mom. You fucker, you owe me big time!

 

Call me, don’t call me.

I need you, I don’t need you.

 

Denise

 

Jour 10

 

Le petit matin reflète sur les murs de ma chambre. Je fais le choix d’aller mieux. Puisque nous sommes vendredi, je pars profiter une dernière fois des joies du marché du film, notamment ses stands. Et pas n’importe lequel puisque j’atterris au « Cinéma du monde ». Située sur le bord de mer entre le tapis rouge et la Croisette, cette cabine installée pour promouvoir le cinéma antillais propose sur sa terrasse nacrée des « Home made smoothies », avec ou sans alcool. Je m’y précipite comme à chaque fois, sauf qu’aujourd’hui, le soleil boxe dans ma cervelle. LE MAL PAR LE MAL. Pourvu que je ne finisse pas comme les deux anglais au comptoir – la gueule vermeille et le nez cloqué. Mais à choisir, je préfère encore ces roastbeef-là que les trois Ben & Jerry sur ma gauche. Entre postures sérieuses et marades superficielles, les américains sont la démonstration parfaite de ce qu’il convient de faire dans cet environnement semi-professionnel où travail et loisirs deviennent les deux fils d’une même terre. Á bien les regarder, je comprends tout de leur méthode : une confiance « à l’italienne », tape-à-l’œil et assumée, doublée d’une légitimité de vendeur de voiture allemande. Ils me dégoutent, je me casse. Ou non, je prends exemple. « Je suis forte, belle et désirable ». « Je suis forte, belle et désirable ».  J’appelle Ryan.

 

Jour 11

 

Ce n’est pas tant ma nuit blanche à la Villa Schweppes que je regrette, mais le silence de l’homme absent qui fait de moi une ruine brûlée. Me sentirais-je vieille pour la première fois ? Quinze appels manqués sont donc assez pour tout remettre en cause. Je me débats maintenant face au reste du monde, solitaire et souillée.

Cannes m’aura applaudie. Cannes m’aura tuée.

 

Jour 12

 

Cérémonie de clôture, Palais des Festivals. Assise et impatiente, Léa Seydoux me regarde sans trop y croire. Je la rassure d’un œil vif, et me revois à son âge : une beauté forte, de pleine nature, puisant dans la rondeur des sentiments. Tout comme moi, je sais qu’elle mènera une vie de triomphes (jusqu’à devenir la nouvelle Catherine Deneuve). Je continue de la regarder avec délectation, puis c’est au tour d’Audrey Tautou de prendre ses beaux quartiers. C’est aussi le moment que je choisis pour guetter les faits et gestes de Bérénice Béjo, merveilleuse de fragilité dans Le Passé. Serais-je en train de la trouver belle pour la première fois ? Conquise, je décide de savourer la remise des prix comme une gamine. Mais tout va trop vite. Les rois et les reines défilent. Les discours s’enchainent. Il suffit d’à peine trente minutes pour effacer un monde.

Á ma sortie du Palais, la danse des nuages repeint la mer en bleu-gris tandis que les plages redessinent les contours de la terre. Je sens l’apaisement rejaillir en moi comme une lave légère. Je repense comme dans un rêve à Léo, à mon gorille, à Ryan. J’ai toujours été ainsi. Dans l’excès sentimental le plus vilain, le plus beau, le plus humain. J’ai toujours été plus vivante que la vie. J’imagine alors le jour où tout se révèlera à moi : les raisons de mes choix, les amours perdues, les conquêtes, et je sais que lorsqu’il viendra je m’étendrai nue à même le sol, amoureuse du destin, amie du cosmos, en accord parfait avec ma nature pensive et bonne.

Ce jour-là, je l’entends. Il respire.

Il resplendit.

 

 

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