Maison indépendante

LE DAILY DENISE… À CANNES : UN JOURNAL MYTHOMANE [ÉPISODE FINAL, RYAN FUCKING GOSLING]

 

 

| Denise Sébastien Thibault Labouche |

 

 

Jour 8

 

 

J’ai donc arrêté de boire. Et pour en être sûre je décroche mon téléphone depuis le Martinez pour commander un triple sec. Le groom arrive deux minutes plus tard. Le salaud qu’il est moche : cheveux gras plaqués, des boutons violets et un regard de jeune premier envieux de plaire. Je décide (d’un geste calme) de lui claquer la porte au nez après lui avoir fait une moue immobile. Pour une seconde, j’ai voulu l’égorger. Ou plutôt l’éventrer que ses boyaux noirs lui donnent enfin du boudin (il était maigre comme du papier). J’étais vraiment mal lunée mais pas surprise : Cannes sait être exécrable. Seul l’azur si bien levé derrière ma fenêtre parvint à m’apaiser. Puis arriva ce SMS, un message affreux, qui déchira l’horizon : « Denise I’m sorry, I won’t be coming tonight. Love. Ryan ». Quoi ? Ryan ne vient pas ?! RYAN GOSLING NE VIENT PAS ??!! CET ENFANT DE PUTE NE VIENT PAS ???!!! Alors même que pour une fois entre lui et moi, c’était entendu : les marches, son film, sa soirée, notre soirée, ses bras marins, ma bouche danseuse. Voilà que ma joie meurt. Ma joie morte sous mes pieds ! Et au dehors l’azur béant, un gouffre amer s’installe soudain. Des grands yeux apparaissent. DES GRANDS YEUX BLANCS s’avancent vers moi, puis m’absorbent, puis m’enferment, et me recouvrent de leurs paupières. C’est la nuit. L’éclipse totale. La solitude me frappe comme une évidence. Je ne veux plus vivre. Je ne veux plus tuer. Non ! Je veux reboire.

 

Jour 9

 

 

Dear Fucking Ryan,

 

I AM NOT MAD. I AM NOT DRUNK. I even ended up seeing your movie last night, although you stood me up like a BITCH. Let me tell you one thing asshole: the story is shit, you are shit, and I think it’s wrong to put your hands in the uterus of your disembowled mom. You fucker, you owe me big time!

 

Call me, don’t call me.

I need you, I don’t need you.

 

Denise

 

Jour 10

 

 

Le petit matin reflète sur les murs de ma chambre. Je fais le choix d’aller mieux. Puisque nous sommes vendredi, je pars profiter une dernière fois des joies du marché du film, notamment ses stands. Et pas n’importe lequel puisque j’atterris au « Cinéma du monde ». Située sur le bord de mer entre le tapis rouge et la Croisette, cette cabine installée pour promouvoir le cinéma antillais propose sur sa terrasse nacrée des « Home made smoothies », avec ou sans alcool. Je m’y précipite comme à chaque fois, sauf qu’aujourd’hui, le soleil boxe dans ma cervelle. LE MAL PAR LE MAL. Pourvu que je ne finisse pas comme les deux anglais au comptoir – la gueule vermeille et le nez cloqué. Mais à choisir, je préfère encore ces roastbeef-là que les trois Ben & Jerry sur ma gauche. Entre postures sérieuses et marades superficielles, les américains sont la démonstration parfaite de ce qu’il convient de faire dans cet environnement semi-professionnel où travail et loisirs deviennent les deux fils d’une même terre. Á bien les regarder, je comprends tout de leur méthode : une confiance « à l’italienne », tape-à-l’œil et assumée, doublée d’une légitimité de vendeur de voiture allemande. Ils me dégoutent, je me casse. Ou non, je prends exemple. « Je suis forte, belle et désirable ». « Je suis forte, belle et désirable ».  J’appelle Ryan.

 

Jour 11

 

 

Ce n’est pas tant ma nuit blanche à la Villa Schweppes que je regrette, mais le silence de l’homme absent qui fait de moi une ruine brûlée. Me sentirais-je vieille pour la première fois ? Quinze appels manqués sont donc assez pour tout remettre en cause. Je me débats maintenant face au reste du monde, solitaire et souillée.

Cannes m’aura applaudie. Cannes m’aura tuée.

 

Jour 12

 

 

Cérémonie de clôture, Palais des Festivals. Assise et impatiente, Léa Seydoux me regarde sans trop y croire. Je la rassure d’un œil vif, et me revois à son âge : une beauté forte, de pleine nature, puisant dans la rondeur des sentiments. Tout comme moi, je sais qu’elle mènera une vie de triomphes (jusqu’à devenir la nouvelle Catherine Deneuve). Je continue de la regarder avec délectation, puis c’est au tour d’Audrey Tautou de prendre ses beaux quartiers. C’est aussi le moment que je choisis pour guetter les faits et gestes de Bérénice Béjo, merveilleuse de fragilité dans Le Passé. Serais-je en train de la trouver belle pour la première fois ? Conquise, je décide de savourer la remise des prix comme une gamine. Mais tout va trop vite. Les rois et les reines défilent. Les discours s’enchainent. Il suffit d’à peine trente minutes pour effacer un monde.

Á ma sortie du Palais, la danse des nuages repeint la mer en bleu-gris tandis que les plages redessinent les contours de la terre. Je sens l’apaisement rejaillir en moi comme une lave légère. Je repense comme dans un rêve à Léo, à mon gorille, à Ryan. J’ai toujours été ainsi. Dans l’excès sentimental le plus vilain, le plus beau, le plus humain. J’ai toujours été plus vivante que la vie. J’imagine alors le jour où tout se révèlera à moi : les raisons de mes choix, les amours perdues, les conquêtes, et je sais que lorsqu’il viendra je m’étendrai nue à même le sol, amoureuse du destin, amie du cosmos, en accord parfait avec ma nature pensive et bonne. 

Ce jour-là, je l’entends. Il respire. 

Il resplendit.

 

 

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