Maison indépendante

TROIS FILMS DE LA « QUINZAINE DES RÉALISATEURS » 2013.

 

 

 | René Gilbert |

 

 

Trois fantômes planaient cette année au dessus de la quarante-cinquième édition de la Quinzaine des réalisateurs. Celui d’un film, celui d’un père et celui d’une mère. Trois récits de filiation donc, sur fond d’absence, ou plutôt, sur fond de présence lointaine, sur fond de soleil noir. Comment vivre après ? Comment vivre avec ? Comment vivre sans ? Tout comme les questions, les réponses sont ouvertes…

 

I. Chronique d’un naufrage… et portrait d’un Empereur.

 

JsDuneposter

 

Jodorowsky’s Dune, le documentaire de Frank Pavich, est un peu le Lost in la Mancha de la science fiction. Tout comme l’adaptation de Cervantes par Terry Gilliam, celle d’Herbert par Alejandro Jodorowsky n’aura jamais vu le jour. Et pourtant, le film s’attèle à démontrer l’impact qu’elle a eu sur le genre, en retraçant la généalogie de ce projet fou (porté par un artiste-cinéaste chilien[1] connu pour El Topo et La Montagne sacrée) qui ne passera jamais les barrières d’Hollywood, malgré un casting démentiel (avec en tête, Salvador Dali, mais également Mick Jagger ou encore Orson Welles).

En convoquant des images de Star WarsAlien, et d’autres classiques du genre – et en les confrontant aux épreuves, esquisses et autres story-boards réalisés par l’équipe du réalisateur (dont le travail sera plus ou moins récupéré par les studios pour concevoir les films précités) – le film parvient à soutenir sa thèse de façon éclatante. Jodorowsky’s Dune ravira en cela les adeptes de la science fiction, mais pas seulement… Ce qui élève le film au-dessus d’une banale « chronique sur l’échec » rest encore le portrait de l’homme dessiné en creux, bien derrière celui de son projet avorté.

Un homme aux ambitions folles, animé notamment par celle d’ouvrir les esprits, de réaliser un film-prophète. Un homme accordant une valeur immense à l’humain, considérant ses collaborateurs comme autant de guerriers qu’il emmènerait au combat. Un homme qui même après le refus des studios, fait le choix de la vie en la donnant à son projet sous une forme autre que celle qui lui a été refusée. Un homme, enfin, dont on aurait beaucoup aimé voir le Dune, mais dont on décourira prochainement le dernier film en salle (mais c’est une autre histoire).

 

 

II. Itinéraire bis : amour.

 

215663-Alejandro-Jodorowsky-La-Danza-de-la-Realidad-The-Dance-Of-Reality

 

La danza de realidad est un objet curieux, plein de joie et de mélancolie, à la fois surréaliste et politique, jeune et crépusculaire. C’est aussi bien le récit d’une enfance, celle du réalisateur, incarné par son petit-fils, que le portrait d’un père, toujours le réalisateur, joué par son fils. L’entrelacs des générations est annonciateur : il s’agit d’un exercice autobiographique dont on ne cernera jamais vraiment dans quelle mesure celui-ci colle au réel. Au-delà de l’histoire d’un fils et du portrait d’un père, c’est aussi une visitation du passé menée à rebours, un récit de filiation envisagée par le prisme des souvenirs diffractés d’une enfance que le réalisateur-narrateur porte en lui et embrasse dans toute son incomplétude et sa féérie trompeuse.

Á propos de son film, Alejandro Jodorowsky déclare : « M’étant séparé de mon moi illusoire, j’ai cherché désespérément un sentier et un sens pour la vie. » Nous voilà au coeur d’une opération de déconstruction du moi : l’histoire cohérente que l’on est tenté de s’écrire, mais également l’acceptation d’un héritage que l’on reçoit dans ses premières années et qui nous suit. Dans le film, la mère est dépeinte comme une madone, cantatrice pieuse, qui, parce qu’elle voit en son fils la réincarnation de son père mort trop tôt, décide de l’aimer comme une fille aimante. Le père, lui, devient une moustache, celle de Staline, son modèle, celle du dictateur qui tient le pays sous sa coupe, son Némésis. Une caricature de l’être au sens noble du terme, un trait de caractère précipité dans un artifice, qui met au jour de la manière la plus simple, et la plus directe, le combat de cet homme contre celui qu’il voudrait être. Autour d’eux gravite également une myriade de personnages à propos desquels il ne faut pas trop en dire. Cela reviendrait à dévêtir d’un geste brusque ce film qui s’offre à nous de manière  pudique et impudente, telle une danseuse de cabaret burlesque et tape-à-l’oeil qui s’effeuillerait lentement sous son épaisse couche de fard et les mille dorures de tulle de sa robe versicolore.

On peut dire néanmoins, sans ne rien déflorer au film, que la quête qui le nourrit est accomplie de la plus belle des manières. Le sentier en question est celui sur lequel nous marchons déjà, celui sur lequel il nous est permis, en nous retournant, d’entrevoir les regards de ceux qui nous ont aimé, formé, quitté, et grâce auxquels l’on s’engage aux côtés de ceux que nous aimons, formons, et quitterons. Quant au sens de la vie, il s’impose de lui-même : il est celui que l’on se donne en choisissant une traversée de l’existence libre, malgré l’ordre, le chaos, la réalité, car c’est bien entre gens qui s’aiment que se dansent les rêves les plus beaux.

 

 

III. Femmes, je vous aime !

 

les-garcons-et-guillaume-a-table

 

N’insistons pas sur la difficulté de passer du théâtre au cinéma, ni sur celle (aussi grande) de passer de l’autre côté de la caméra, pour en venir au fait : Les Garçons et Guillaume, à table !  n’est peut-être pas un film qui révolutionnera la comédie, mais tout de même, il reste une belle déclaration d’amour. De l’acteur-réalisateur à sa mère, d’abord, qu’il incarne (presque) de bout en bout et à qui il rend le plus beau des hommages – de ceux que rendent à leurs égéries ces hommes qui se font « plus femmes que femmes ». Une incarnation, en effet, car cela se joue tout autant dans la chair que dans les mots, de celle dont il est la chair de la chair, avec cela de troublant que par la magie du trucage on peut contempler dans un même moment la statue du Commandeur et l’enfant qui la regarde amoureusement. C’est donc le récit d’un fils à maman, qui par amour pour sa mère, s’efforce d’être la fille qu’elle n’a jamais eue. Mais plus le fil du film se déroule, plus on comprend que c’est surtout le récit d’un apprentissage. De la féminité d’abord, puis des femmes. Car pour devenir une femme, Guillaume les observe, et se rend alors compte qu’il les aime toutes. Jusqu’à n’en plus aimer qu’une seule : Amandine, sa femme.

Une telle reconstitution, à grands traits, de la trame et du cheminement du personnage de Guillaume est nécessaire pour comprendre la beauté de la déclaration d’amour dont est dépositaire le film. Celle-ci tient à son ampleur et à la façon dont elle nous apparaît. C’est tout le contraire d’un règlement de compte qui finirait dans la réconciliation. C’est un homme qui dit : « Maman, je suis ton fils, et je t’aime, et étant ton fils et t’aimant, j’ai tenté de devenir ce que je pensais que tu voulais que je sois, et pour ce faire, j’en ai regardé d’autres que toi, et je les ai aimées elles aussi, passionnément, jusqu’à rencontrer celle que j’aime aujourd’hui, et c’est un peu grâce à toi. » Une déclaration d’amour extensive, donc, de celles qui n’englobent pas tout le monde, c’est à dire personne, mais bel et bien chacune de celles à qui elle est adressée. La déclaration d’un homme, en somme, qui apporte la preuve qu’on a le cœur aussi grand que toutes celles (et tous ceux !) qu’on y laisse entrer.

 

 


[1] Soutenu par un producteur français, Michel Seydoux.