Maison indépendante

« ÊTRE LÀ OÙ LES NOUVELLES FORMES SE MODÈLENT, OÙ LES NOUVELLES CHOSES SE CONSTRUISENT ». [CANNES 2013]

 

 

Entretien avec Natacha Seweryn (d’Un certain regard)

réalisé par Sébastien Thibault

 

 

 

Dans notre volonté de montrer les artisans « invisibles » de la culture, il est des profils et des personnalités que l’on aimerait voir se hisser en haut de l’affiche. Profondément passionnée, car profondément humaine, Natacha Seweryn nous raconte son expérience et son attachement au Certain Regard, une section de la sélection officielle du Festival de Cannes. Immersion.

 

 

Si tu devais expliquer « Un Certain Regard » à un profane, que dirais-tu ?

Le Certain Regard a été créé en 1978 par Gilles Jacob, actuel président du Festival. C’est un volet de la sélection officielle, l’autre étant celui de la compétition (là où se retrouvent les plus « gros films », les auteurs déjà très reconnus – les places les plus convoitées). Le Certain Regard est né de la volonté de dédier une sélection à des films qui n’avaient pas complètement leur place en compétition, des films plus fragiles. Ces films-ci développent une approche nouvelle, originale et inédite du cinéma. On appelle souvent le Certain Regard l’antichambre de la Compétition.

Quels sont les (grands) cinéastes révélés par le Certain Regard ?

Baz Luhrmann y était en 1992 ; Amat Escalante, prix de la mise en scène cette année, est lui aussi passé par là. Hou Hsia Hsien, Paul Thomas Anderson, Alexandre Sokourov, Rithy Panh sont par ailleurs contenus dans l’annuaire (de luxe) des anciens élèves du Certain Regard, avec Abel Ferrara, Hal Hartley, Jacques Doillon, Hong Sang-soo…. Regarder les sélections qui remontent à 10 ans montre à quel point cette sélection est importante en sa qualité de tête chercheuse.

En général et en particulier, en quoi consiste ton rôle ?

En général, j’assiste la directrice du Certain Regard et veille, en particulier, à ce que les gens y soient heureux. Cannes est un grand chaudron dans lequel se fondent tous les égos et toutes les perversités. La violence de Cannes – pour ceux qui donnent un crédit à cette fiction – est très forte pour les films montrés en compétition. L’idée est donc de protéger les équipes qui n’y sont pas toujours préparées. Mais le travail commence bien en amont : avant le festival, il s’agit d’anticiper leur venue en relation avec les différents « acteurs » du film sélectionné (producteur, distributeur, attaché de presse), puis, une fois sur place, avec la directrice du Certain Regard, nous mettons en place la présentation des films, les répétitions techniques et leur agenda cannois. 

Si le réalisateur était un avion, mon rôle s’apparenterait à celui d’un hub.

A quel moment as-tu le sentiment du travail bien fait ?

Quand une équipe est contente, se sent suffisamment bien et (même si je n’y suis pour rien) quand le public comprend le film, s’en émeut et se l’approprie. C’est quelque chose qui me bouleverse toujours. Quand l’émotion déborde des gens que je ne connais pas. Je trouve ça bizarre, et exceptionnel.

 

 

« la contemporéanité de notre monde est une de mes motivations premières »

 

 

Qu’est-ce qui te plaît le plus ?

Avoir l’impression de contribuer à la bonne réception d’un film, et contribuer à aiguiser la pointe de la tête chercheuse de l’histoire du cinéma. Chercher les réalisateurs aux regards qui façonneront demain a toujours été mon obsession. Être là où les nouvelles formes tentent de se modeler, là où les nouvelles choses se construisent, me rend très heureuse. Trouver des nouvelles formes d’expression sur lacontemporéanité de notre monde est une de mes motivations premières. Cette année, par exemple, L’Inconnu du Lac peut justifier toute la fatigue du festival.

Y’a-t-il quelquefois de mauvaises fatigues ?

J’étais peut-être très naïve, mais j’ai un temps pensé que le cinéma rendait les gens meilleurs. Le stress, le manque de passion ou la non distance par rapport à ce milieu sont des choses qui peuvent m’agacer – même si je comprends aisément que tout ça est stressant.

Dans le cinéma, y’a-t-il un poste (que tu imagines) spécialement fait pour toi ?

Je n’ai pas d’ambition précise, à part vouloir être au plus près des films que j’aime. Être au Certain Regard est une chance. Je me sens également proche des choix de la sélection faite lors des dernières éditions par le Festival de Belfort et celui de Locarno. Et pour l’instant, je suis très heureuse et très fière de programmer le Festival Premiers Plans à Angers, pour lequel je travaille le reste de l’année.

Quelles starlettes rencontrées t’a fait un effet fou ?

Je n’ai pas de désir pour les stars. Ca ne m’attire pas du tout. Si elles commencent à parler, alors elles peuvent m’attirer : le désir naît pour moi dans le mouvement et la rencontre. La star est trop loin. Et je ne peux pas la voir, je suis myope.

Maintenant que le Festival est fini, quelles sont les « belles choses » que tu gardes en tête ?

Le stylo à bille que j’avais laissé dans mes cheveux pour les attacher. Mais aussi les philippins transsexuels qui se baladaient dans le palais, dont une se faisait appeler « la reine ». Ils agissaient avec nous très librement, et étaient vraiment gentils. Ils n’avaient pas de distributeur, pas d’attaché de presse, pas de vendeur. Par choix. Et leur film dure quatre heures. Le réalisateur me répétait à chaque fois que j’étais grande, et qu’il voulait – comme les autres – faire la queue pour aller voir les films (alors que tout le monde cherche l’ultime badge qui pourra lui conférer une priorité). C’est cette humilité-la qui m’a le plus touché. Comme si le fait de représenter le monde et le monde lui-même n’avait pas de distinction de statut.

 

 

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