Maison indépendante

« AVEC UN FILM AUTO-PRODUIT ET INDÉPENDANT… RIEN N’EST SIMPLE ». [CANNES 2013]

 
 

Entretien avec Enguerran Prieu

réalisé par Sébastien Thibault

 
 

« Le cinéma, c’est l’affaire de tous ! ». Ce truisme, s’il en est, n’en touche pas moins au cœur une fois à la rencontre des autres – les« petits» – pour qui « se faire une place au soleil» ou « survivre » constitue un seul et même moteur. Enguerran Prieu est de ceux-là. Auto-produit donc endetté, il nourrit aujourd’hui l’espoir de vendre son film à qui voudra bien croire en son idée d’un cinéma étrange, hybride et culotté. Rencontre.

 

 

Peux-tu te présenter et nous dire ce que tu fais là ?

Je m’appelle Enguerran Prieu, j’ai 27 ans et je viens de Montpellier. Je suis à Cannes pour présenter mon premier long métrage, Rock & Roll Over. C’est un film que j’ai commencé il y a quatre ans. Á l’origine, c’était un court métrage comme ça, pour le fun, puis c’est devenu un long à force de rencontres et d’imprévus.

Quelle fut la trajectoire du film ?

Il a débuté comme une fiction, puis, de réécritures en réécritures, j’ai fini par inclure plusieurs parties en dessins animés et une partie documentaire, ou plutôt « rockumentaire » (comme on dit), avec des Rock Stars et des personnalités du milieu.

Des interviews faites par toi ?

Oui, mais tout s’est fait un peu par hasard. Grâce au film, j’ai d’abord rencontré Michel Lâg qui est un grand fabricant de guitares. Après m’en avoir fait une pour le film, il m’a présenté Phil Campbell (le guitariste de Motörhead) et, à partir de là, j’ai eu l’idée d’intégrer du documentaire et des interviews. Du moment que l’on arrive à avoir une grosse personnalité, tout se débloque ensuite.

Un projet qui est devenu hybride en cours de création, donc…

Exactement. Les parties en dessins animés se sont plus ou moins imposées. Au départ, le court-métrage aurait dû être tourné en deux semaines, mais suite à de nombreux problèmes techniques, le tournage à du être reporté. Entre-temps l’actrice principale, Livja Pjetra était partie dans une école d’art à Cherbourg. Et comme je n’avais pas de budget pour retourner les scène déjà tournées avec elle, je lui ai demandé de revenir une fois par mois le week-end. Le problème, c’est qu’elle n’était plus du tout en raccord… alors je me suis dis, allez, tu montres les années 1970, c’est les années « Sex, Drug & Rock n’ Roll », il faut tenter quelque chose. C’est alors que j’ai décidé de rajouter une séquence « trip LSD » pour justifier les faux raccords et le changement de look… Au final, c’est à la fois à cause et grâce à elle que le film a pris une autre dimension. Sont ensuite venus Michel Lâg et sa guitare, ce qui m’a motivé pour mettre plus de guitares dans le film et, avec l’interview du guitariste de Motörhead, j’ai su que je tenais quelque chose. Tous ces hasards ont finalement changé le projet initial.

 

 

« Je fais dans le thriller, l’expérimental et les meurtres à l’arme blanche »

 

 

Alors avec tous ces évènements – si tu devais le réduire à un discours, ton film, il parle de quoi ?

Il raconte l’histoire d’un groupe londonien des années 1970,The Giallo Queens, dont les membres jouent masqués à l’exception de la chanteuse. Ces types, qui existent vraiment, jouent depuis 1976, et sont toujours en activité. Seulement, on ne sait toujours pas qui ils sont. Tout ça est un grand mystère, alors j’ai pensé, tiens, je vais faire un court-métrage plus ou moins fictif racontant pourquoi ils sont masqués. Je commence alors à m’imaginer une vieille histoire de secte (je suis un peu parti dans mes délires), mais après avoir contacté leur manager pour une question de droits musicaux, il m’a finalement annoncé que cette histoire les avait fait marrer, et ils ont dit oui. En plus ils comptent faire une tournée Opéra-Rock pendant laquelle ils en profiteraient pour promouvoir le film – c’est un terrain d’entente assez complémentaire pour eux et moi.

Mais ce groupe n’est qu’une partie de l’histoire, quel est le pitch plus général ?

Tout est lié, en fait. C’est l’histoire d’une fille qui, en regardant la télévision, découvre qu’une ancienne collègue du conservatoire est devenue la chanteuse du groupe en question. Aussitôt elle se demande pourquoi l’autre a réussi, et pas elle, alors qu’elle était bien meilleure.

C’est un peu l’histoire de Katy Perry, la nana archi nulle en musique qui finit pop star...

Ouais voilà, cette fille va devenir jalouse et va chercher, elle aussi, à connaître son quart d’heure de gloire…

Je parie que ton film est plutôt violent et sexuel, non ?

C’est du Giallo, il faut connaître : ça mélange thriller, érotisme et meurtres à l’arme blanche. C’est un genre littéraire à la base qui a été adapté au cinéma dans les années 1960-1970 par des cinéastes comme Dario Argento, ou Mario Bava. Ces films donnent un rendu très graphique, très expérimental, et j’ai voulu m’en inspirer pour leur rendre hommage.

L’intertextualité semble jouer un rôle central dans ton film. Quelles sont tes références ?

Phantom of The Paradise, par exemple, le film de De Palma. Il y a là des références au Portrait de Dorian Gray, à Faust, auFantôme de l’Opéra… alors par extension, elles sont aussi devenues les miennes. Je m’inspire également du Hard Rock des 70′s : Black Sabbath, Alice Cooper, Deep Purple, Kiss (je me suis même amusé à créer un faux groupe à la Kiss), sans oublier les films de la Hammer des années 1950 ou encore àThe Wall des Pink Floyd pour le côté animation complètement fou et déjanté. Le tout est très coloré, très graphique… Ce film, en fait, est un ovni !

Tu l’as montré ici ?

Il y a eu une projection au marché du film samedi 18 mai. Il faut comprendre que c’est un film auto-produit, indépendant… rien n’est simple. C’est pour ça que j’ai pris un stand ici dans le but de trouver des distributeurs.

 

 

« La France n’est pas un pays Rock n’ Roll »

 

 

Où en es-tu aujourd’hui ?

J’ai fait énormément de contacts, j’ai pris énormément d’infos. J’ai l’impression que beaucoup de distributeurs sont intéressés, mais le film est encore en post-prod, il est fini à 95%. Il y a encore un peu du travail dans la mesure où il prétend montrer Londres dans les 1970 alors qu’il a été tourné à Montpellier ! C’est vraiment un gros défi, sans compter qu’il a été tourné en anglais… Il faut donc encore peaufiner le montage car les potentiels intéressés veulent voir le film dans sa version définitive avant de se prononcer. C’est normal.

Quelles sont les prochaines étapes ? Tu as prévu de faire d’autres festivals ?

Je vais tout d’abord devoir leur envoyer un screener (un lien vidéo privé) pour voir si le film les intéresse ou pas. C’est quitte ou double. Puis bien sûr, je vais le faire tourner dans les festivals. Ça serait bête d’avoir passé quatre ans sur un projet pour que le film pourrisse sur une étagère. Non, il faut le faire vivre et je pense qu’il arrivera à vivre car il y a vraiment des choses intéressantes.

Il t’ a couté cher ?

Comme dans tout projet il y a des dépenses et des dettes. Mais le plus important est que j’y crois, et je veux aller jusqu’au bout.

Et pour dénicher un stand au marché du film à Cannes, il faut sortir combien ?

Pour la première fois, le marché du film proposait des minis stands à moitié prix (2 000 euros les huit jours au lieu de 4 000 – mais les gros en terrasse, attention, ils peuvent monter jusqu’à 20 000 !). Alors c’est un investissement, j’en suis bien conscient, mais ça permet d’attirer certains acheteurs, et en plus, on est à côté du stand de la Troma. Eux ça fait presque 40 ans qu’ils existent. Alors c’est un coup de bol monstrueux car, grosso modo, c’est le même public qui s’arrête. Donc être à côté d’eux, c’est parfait.

Sinon, tu profites de Cannes ?

Un peu les soirées, mais souvent je suis fatigué. Je suis ici de 9h à 19h, non stop. C’est aussi pour ça que j’ai hâte de finir le film, pour que tout se lance et on verra bien où ça mènera. Malheureusement en France, on n’aime pas trop les films un peu bizarres.

Tu vises quels pays ?

L’Angleterre, les States, l’Allemagne et le Japon.

Pas la Scandinavie ?

Il y a quelques pays intéressés, c’est vrai. Mais le problème reste la France, c’est pas un pays Rock n’ Roll !

Eh merde…

Ouais…

 

 

 (Pour voir les deux bandes-annonces du film d’Enguerran Prieu, Rock & Roll Over : http://vimeo.com/41927207 + http://vimeo.com/56577484)

 

 

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