Maison indépendante

LE DAILY DENISE… À CANNES : UN JOURNAL MYTHOMANE. [EPISODE II, LA FERIA DE NÎMES]

 

 

 | Denise François Michel Labouche |

 

 

Jour 4

 

 

Mes trois premières journées cannoises étaient une réussite, je prenais pied dans la ville et commençai à lui trouver des points communs avec mes histoires d’amour. Il y avait là-dedans de la surprise, de l’inattendu. Comme ce joli matelot au teint hâlé qui me fit monter de force dans sa voiture alors que le soleil tardait à percer les nuages. Il me fit l’amour sur le bas-côté de la route, puis ce fut le trou noir. Le blackout. Je n’essaye jamais de me rappeler de mes rêves, je vis bien assez sans eux.

Quand je refis surface, samedi, le soleil ne s’était toujours pas levé, et je sentis dans l’air un parfum étrange, comme de l’anis, ça piquait les narines. On entendait le bruit sourd d’une fanfare, un peu plus loin. Je ne reconnus pas même les rues où je déambulais au hasard. Le beau matelot avait dû verser quelque breuvage inconnu dans mon verre, pour sûr. Des crapules, les marins, je l’ai toujours su. J’évite les ports, d’ordinaire, mais ils se rappellent à moi, comme la mer rappelle les matelots. Sur ma droite surgit un temple romain, impassible sous la grisaille, témoin tranquille des millénaires de l’histoire des hommes. Le premier autochtone qui me tomba sous la main me regarda au fond des yeux, qu’il avait brillants, tout en essayant immédiatement de me toucher les fesses. Il avait une allure de gorille, et des bras puissants et velus. « Où suis-je », c’était ce que je me demandais à moi-même, et que je finis par répéter à haute voix. « ’tain, mais t’es à Nîmes », me répondit-il, vexé sans doute, mais intrigué encore davantage. Il comprit mon étonnement mais ne s’en émut pas lui-même, il m’embarqua aussitôt dans une cavalcade effrénée à travers les rues de la ville. Il était de toute évidence intégralement saoul, mais il n’en avait pas perdu son endurance ni sa langue, qu’il essayait à toute force de me coincer au fond de la gorge. Il répétait des phrases laconiques et entonnait des chants à toute berzingue, « Ici c’est la Feria, putaing », il appuyait la fin de ses mots d’un pointu tout à fait charmant, et remplaçait fréquemment les « e » par des « a » ou des « o », « ma Denise-O, tu es belle-A comme une princesse-O. » Les rues de la ville lui ressemblaient, bruyantes, sales et bourrées de vie, comme désireuses de tout cracher en une fois pour ne plus avoir peur du lendemain. Tous les boulevards dégueulaient de monde et d’alcool au propre comme au figuré, et je me sentais moi-même partir dans la cohue générale. La nuit était tombée, tout vibrait et collait sous mes pieds comme un immense tapis de frénésie et de couleurs. « Té, regardes, s’il est bourré », me dit mon gorille alors que nous dépassions un type écroulé dans le caniveau. « Té, viens, on va dans une bodega ».

Je n’arrive pas à maîtriser complètement l’accent de Nîmes, il est plus pointu sur le nez que celui de Marseille, et beaucoup moins sur le palais que celui du Sud-Ouest. Quand à Montpellier, mon gorille ne cessait de les envoyer « se faire enculer » pour de sombres rivalités de bouteille et de ballon. Je finis par être aussi saoule que lui, il avait réussi à me rappeler ma jeunesse, à l’époque où je pouvais boire de l’absinthe sans craindre pour mes lendemains. Je trouvais l’anis presque aussi agréable, et j’y mettais du sirop d’orgeat pour le sucré, ce qui ravissait mon gorille : « t’aimes la mauresque, putaing. » Il ne comprit pas vraiment d’où je venais mais était ravi de m’avoir trouvée. Je ne comprenais à vrai dire pas non plus ce que je faisais là, mais mes pieds finirent par me ramener de la Maison Carrée aux Arènes, après avoir arpenté une quinzaine de fois les boulevards, et toutes les ruelles engorgées de pisse et de sangria, qu’une pluie insistante nettoyait à mesure. J’étais ivre, trempée et heureuse, mes yeux ne me permettaient guère de distinguer les détails de cette nuit où rien ne comptait que l’oubli de moi-même, pour quelques heures de tranquillité. Je savais que c’était pour ça que les hommes buvaient depuis la nuit des temps, pour ces quelques moments de répit où l’ivresse fait oublier le reste. Quand le jour pointa son nez sur les Arènes, mon gorille avait disparu, et tout semblait soudain plus calme. Il me sembla voir sortir des arches des toreros portés en triomphe par la foule, dans une clameur où l’on entendait parler espagnol sur un air de Bizet. Il y avait du rouge, beaucoup de rouge, et il faisait chaud.

 

 Jours 5,6,7

 

 

Les jours qui suivirent furent à tel point de plomb. La débauche me passa sur le corps comme une longue gorgée de bière. C’en fut fini.

Le long de l’avenue qui conduisait à la gare, beaucoup rentraient comme moi, épuisés et hagards, dans la lueur incertaine du matin, celle qui fait voir le monde plus nettement qu’à l’accoutumé. Dans le train vers Marseille, je repensais à Nîmes, aux taureaux et à mon gorille, buveur d’anis et à comment son haleine en était parfumée. Mon cerveau cognait contre les parois de mon crâne, maudissant les excès passés et à venir.

Je repassais en Provence, retour au bercail, et au point mort. Demain, j’arrête de boire.

 

 

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