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« Á CANNES, ON EST PRESSÉS COMME DES COUILLES DANS UN STRING ». [CANNES 2013]

 

 

Entretien avec Pascal, photographe au Festival de Cannes, réalisé par Sébastien Thibault 

 

 

 

Quand arrive le Festival, les rues de Cannes crépitent de dingues en tous genres. Il suffit parfois d’en rencontrer un pour tout remettre en cause. Pascal, photographe de renom, était de ceux-là.

 

Pour un photographe freelance comme vous, le festival de Cannes c’est un peu la coupe du monde, non ?

C’est beaucoup de boulot, beaucoup de déplacements à la dernière minute, beaucoup d’informations, beaucoup de désinformations. Beaucoup de galères et un peu de satisfaction quand tu picoles gratos.

C’est pas la routine, ça ?

Ça fait partie du boulot, depuis toujours, c’est vrai, mais tout est disproportionné ici parce que les bons clichés, ça se ramasse à la pelle. Tout le monde est sur ses gardes. De vrais requins…

La camaraderie cannoise, c’est seulement pour les critiques ?

Tu parles ! Eux aussi se tirent dans les pattes. J’en connais un qui s’est battu hier, le con, il s’est fait laminer.

Par un autre critique ?

Ouais ! Ah… les cons !

C’était pour raison professionnelle ?

Une embrouille d’accréditation, je crois, ou un piston qui n’a pas marché. Bref, les cons.

 

 

« Je lui ai foutu un pain dans sa gueule au minot »

 

 

Et les photographes, ils se battent ?

On n’est jamais à l’abri de se cogner aussi. Mais nous on a du matos, et si on le casse, on se casse ! Il n’y a plus rien à faire. Et compte pas sur les autres pour te dépanner.

Sacrée concurrence…

Putain ouais. C’est très dur quand tu commences et que tu découvres le terrain. Il faut être prêt à te défendre.

C’était quand votre première fois ?

J’ai 49 ans, bonhomme. J’ai commencé en 1982, j’ai tout connu depuis.

Ça veut dire quoi tout connaître ?

Ça veut dire que j’ai connu du bon, du très bon et du mauvais. Au début, il y avait un peu de camaraderie entre nous (pour reprendre ton terme, tiens) : on pouvait se marrer ensemble. Il arrivait même qu’on fasse du co-voiturage pour les soirées à Antibes ou à Juan-les-Pins. On regardait les clichés de l’un, puis de l’autre, on s’admirait mutuellement ou on se moquait. C’était bon enfant. Aujourd’hui, c’est limite si l’autre ne va pas piquer dans ton appareil. Tu vois le truc ?

Vous avez une anecdote ?

Ouais, j’en ai plusieurs ! L’année dernière, par exemple, faut pas aller plus loin, un jeune connard a tenté de me piquer une carte mémoire derrière mon dos. Putain je lui ai foutu un pain dans sa gueule au minot, il s’en souvient. Le con, va. Si je le revois, je t’assure que je lui rappelle qui je suis. Les mecs me connaissent en plus – je te dis ça sans me vanter, hein, parce que j’en ai rien à foutre moi, ça fait longtemps que je suis en place. Le minot lui, il commençait. Je ne l’avais jamais vu avant.

 

 

« Avant tu faisais deux bons festivals, tu te payais une Porsche »

 

 

 

Qu’est-ce qui a changé depuis les années 1980 ? Qu’est-ce qui rend la concurrence et la castagne entre photographes si légitimes aujourd’hui ?

Tout a changé, bonhomme. Le système, l’addiction au scoop, le prix des photos, les passe-droits. La photo elle-même a changé. Tout le monde peut prétendre à photographier les nibards de Kristen Stewart ou de Demi Moore avec un simple Iphone. Tout ça, c’est le nivellement vers le bas, car tu vends moins souvent, et quand tu vends, tu vends moins cher. Et si tu commences à discuter le prix, tu peux être sûr que ça te passe sous le nez. Il y a encore quinze ans, tu faisais deux bons festivals, sans trop claquer entre temps, et bien tu te payais une Porsche, facile. Par contre tu ne dormais pas pendant deux semaines. Mais voilà, ça marchait. Aujourd’hui, t’en fais autant, t’es tranquille deux ou trois mois, pas plus. Et deux ou trois mois, c’est un luxe.

Vous les vendez à qui vos photos ?

Aux sites Internet, de plus en plus, puis aux quotidiens et aux hebdos surtout.

Et qui paye le mieux ?

Paris Match pendant longtemps payait très bien. Maintenant il y a ces merdes de PublicCloser, tout ça. Mais sinon, ce sont les ricains !

Eh ouais…

Ben ouais ! Vanity Fair en particulier. Et ils ont aussi une quantité infernale de magazines people, alors ça va.

Et combien vaut une photo en moyenne ?

Bonhomme, j’ai vendu des photos à 5 chiffres, moi. Mais quand t’es très bon, c’est trois chiffres.

Votre cliché le plus cher ?

Y’aura pas ma gueule dans l’interview, hein ?

Non.

10 000.

C’était quoi ?

Une photo volée, je peux pas t’en parler.

Une starlette américaine ?

Bien sûr. Tu crois quoi ?

Brad Pitt, Paris Hilton…

… Tu sauras rien. Mais je peux te dire qu’on est seulement quelques uns dans ce monde à connaître la vraie gueule de Terrence Malick.

C’était lui ?

Non. Sinon tu connaîtras sa gueule, non ? Allez, passe à autre chose.

 

 

« Il fallait que ton cul soit rouge. C’était une preuve d’amour »

 

 

… Et malgré tout, ça paye moins bien qu’avant ?

Clairement. Ce qui fait mal, surtout, c’est qu’il n’y a plus de loyauté. Avant tu bossais pour Paris Match, admettons, et bienParis Match prenait soin de toi. Les gars ils te rappelaient ou ils t’annonçaient où il fallait être. Maintenant, c’est fini. Tu te démerdes. Tu piges une fois, t’es pas sûr de piger le lendemain. Ils prennent ce qui arrive.

Mais vous, vous êtes à l’ancienne. On vous connaît…

Mon cul ils le connaissent, ouais. Tant que je peux le leur donner sur un plateau, ils prennent. Pendant longtemps, avec eux, j’ai eu un cul bronzé. Quand il devenait pâlot, et bien ils venaient le fesser un peu pour le garder rouge. Tu vois le genre ? Ils étaient là. Ils en redemandaient. Il fallait que ton cul soit toujours rouge. C’était une preuve d’amour. Maintenant ton cul, il peut être plus blanc qu’un cul de pucelle, ils ne viendront plus le claquer. C’est comme ça.

Alors on le claque soi-même…

Ben ouais. Pourtant je suis pas du genre sado, moi. Mais il faut se faire violence, même pour les vieux comme moi.

Et pourquoi vous continuez ce boulot ?

Parce que c’est ma drogue. Tu crois que j’ai envie de m’assoir toute la journée à servir des culs, d’autres culs, toujours des culs, qui ne verront jamais le bout de leur bite tellement que ce sont des culs énormes ? Non, j’aime ce que je fais. L’excitation, le risque, le challenge. Parce que ton bon cliché, tu le vends peut être moins cher maintenant, mais tu l’as fait. T’es content. Tu sais qu’il sera sur une pleine page ou quelque chose comme ça.

Quelle partie du boulot est la plus excitante ?

L’inconnu du shooting. Il n’y a pas un moment où je me dis avant de shooter, ça va marcher. Je sais ce que je fais, comment je le fais, mais après… tout se joue très vite. Tu ne sais jamais. Combien de fois je me suis retrouvé avec des centaines de photos inutiles, toutes les mêmes. Il n’y avait rien. Et pourtant, sur place, j’étais dedans, concentré. Je pensais que j’avais cinquante bonnes photos, mais au final, rien. Ce moment-là on l’accepte. Il faut l’accepter pour qu’ensuite vienne LE cliché parfait. Et là, t’es comme un gamin. La joie la plus folle que tu puisses connaître. Tu veux sauter partout et recommencer aussitôt.

 

 

« Un bon photographe fait toujours le deuil de son génie »

 

 

C’est quoi un cliché parfait ?

C’est entre l’étonnement et l’évidence, le choc et l’acquiescement. Comme si malgré ta préparation et  ton regard, tu n’avais rien vu venir.

Et c’est quoi un bon photographe ?

Ah putain, t’es pas con toi. Tu m’as laissé dire des conneries depuis le début, mais tu sais poser tes questions. C’est bien, je peux te dire des trucs plus sérieux, alors. Un bon photographe, c’est celui qui fait le deuil de son génie et qui parvient à dépasser la médiocrité ordinaire de son travail. Parce qu’il n’y a rien de pire que de penser faire du bon boulot tout le temps. Non seulement c’est pas possible, surtout dans l’immédiateté qui nous gouverne, mais en plus ça te rend aveugle. Tu n’es plus surpris. Moi je sais faire cette différence. Je sais ce qui est mauvais, ce qui va vendre et ce qui est beau. Je ne connais pas de « bons photographes » à la fois branleurs et suffisants. Il faut toujours être un peu fragile et travailler tout le temps.

Même un vieux briscard comme vous ?

Bien sûr, fragile avec ton travail, j’entends. Je peux casser des gueules, c’est pas le problème, mais faire des photos c’est admettre la vulnérabilité des choses. Capturer par l’image est un processus toujours incertain, sur le vif.

Vous réfléchissez beaucoup à votre art ?

Il le faut. Si tu ne sais pas pourquoi tu fais les choses, ou si tu t’encombres de raisons superficielles et stéréotypées pour les justifier, t’es un crétin. Tiens, toi, pourquoi tu me poses toutes ces questions ? Pourquoi tu fais ce que tu fais ? Réponds très vite !

Pour accéder à ce que nous sommes en train d’atteindre, je crois, un discours de vérité. Quelque chose qui résonne pour de bon.

Ouais, pas faux.

 

 

« Shooter la montée des marches ? Quatre heures de boulot »

 

 

 

Et quelle partie du travail est vraiment détestable ?

Ah ! Tu ne veux pas risquer beaucoup.

Si, mais alors faut m’interviewer. Vous voulez faire un papier sur moi ?

Ah, t’es un bon gars. Mais non. Bon alors pour te répondre… Pour moi c’est la montée des marches. C’est insupportable. On est pressés comme des couilles dans un string, on crie comme des singes, on shoote comme des abrutis. C’est la partie la plus déshumanisante, franchement. Mais c’est aussi ce qui permet de vendre tout de suite.

Comment travaille-t-on quand on shoote la montée des marches ?

Comme dans tout, il y a un avant, un pendant et un après. Avant on se prépare : smoking, accréditation, vérification du matos. Puis quand c’est fini, on se dépêche pour mettre tout sur ordi, on envoie, on vend.

Combien d’heures de travail rien que pour la montée ?

Environ quatre heures : une heure avant, une bonne heure pendant, et deux heures ensuite. Mais ça c’est si tu enchaines avec une soirée. Car si t’as une soirée, tu dois tout envoyer avant pour, après, envoyer d’autres choses. Si t’as pas de soirée (en clair : si t’as mal fait ton boulot et que les renseignements et les invitations ne sont pas arrivées), bien là, tu peux peaufiner la vente. Mais j’aime pas ça. Tout doit aller très vite. Tout doit disparaître ! D’ailleurs, moi aussi bonhomme. Je dois filer.

Dernière question, alors : votre meilleur souvenir à Cannes ?

Quand j’ai baisé une actrice américaine dans les années 1980. Mais je ne te dirai pas laquelle. Salut ! Et ne mets pas mon nom, ni ma gueule sur ton papier, ok ?

 

 

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