Maison indépendante

UNE RÉFLEXION SUR LES ANGES ET LE BIZARRE.

 

 

 | Camille Poiret |

 

 

Il y a des jours comme ça où tu te dis que tu es la personne la plus chanceuse du monde : tu vis à Paris et à Paris, il se passe quoi ? Il se passe tout, rien moins que tout. Tu vas au musée, tu te fais trois expos, deux sont géniales, tu sors et le ciel est rose, bleu, doré, il t’en balance plein la vue, il s’exhibe, te nargue, joue avec les monuments qui soudain sont la ville en eux-même, rend la Seine cette vaste nappe de crasse brillante et rutilante, pare la moindre toiture zinguée d’un éclat doré complètement mensonger. Ca te réconcilie avec l’existence, tu en oublies presque que l’une desdites trois expos, celle que tu attendais, celle qu’on t’a vendue comme incontournable, est en fait une grosse plaisanterie. Ou presque.

Heureusement, le lendemain Paris arrête de se moquer du monde, on perd 14°, il flotte, c’est dégueulasse, tout redevient normal, le Sacré-Cœur est moche et la ligne 12 se met à ramer, elle qui roule si bien d’habitude : tu as gagné le droit de te rappeler à quel point cette expo, oui celle-là, t’a déçue.

« L’Ange du bizarre » (car c’est de celle-ci qu’il s’agit). Rien que le titre, tu l’as savouré. C’est parfait, ça sonne bien, on comprend tout de suite que ça va être déglingué, un minimum barré, noir, rock, baudelairien en somme, et tout ça à la fois si possible.

L’affiche principale était prometteuse, l’ange, le bizarre, les couleurs froides et sombres, une fosse… Oui ! Criais-je (intérieusement) ! Ca va dépoter. Forcément.

Ca commence doucement. Des œuvres de la fin du XVIIIe, autour de l’univers du cauchemar et des romans gothiques tellement en vogue alors. Rapidement on tombe sur des estampes de Goya, c’est tordu et beau, délicat et emprunt de cruauté, j’apprécie. Malheureusement très vite le propos tourne en rond. Ou plutôt, très vite, on découvre que l’ambition du discours initial n’est pas servie par les œuvres. Ca s’effiloche, ça se dissout, et s’il reste un peu d’écume en surface, on nage dans une espèce de bouillon clair comme une soupe japonaise. Surnagent quelques belles impressions, Joszef Rippl-Rónai, qui peint un éthéré Parc la nuit, une phrase pêchée dans un des textes d’accompagnement qui prouve bien que l’intention y était (« Plus que la nuit, c’est la menace permanente du néant, la tentation d’une liberté et d’un érotisme sans bornes qui teintent ces récits d’une indélébile couleur noire »).

Alors faut-il en vouloir aux artistes – peintres essentiellement – de n’avoir pas su mettre sur des toiles ce que d’autres ont écrit avec talent ? N’y-a-t’il pas, au fond, et c’est ici que je m’arrêterai pour ne pas me montrer davantage présomptueuse, confusion dans la définition du sujet où tout, du bizarre au grotesque en passant par le sublime, sous prétexte d’une étrangeté – souvent très relative – est raccroché à ce qui est, fondamentalement, une idée littéraire ?

Donc je suis ressortie, j’ai retrouvé le bleu, le doré et le rose, le vert rutilant si éphémère des feuilles d’avril, les gens qui se pâment au soleil, la pollution, j’ai admiré la Seine, les péniches, tout ça était péniblement beau, apaisant, clinquant, comme l’antithèse parfaite de ce que j’avais recherché. J’ai repensé à ce paravent de Bonnard longuement admiré dans l’une des autres expositions visitées, à la pureté incandescente du rouge ardent et à la grâce fine des oiseaux qu’il y a peint. Et je suis rentrée.

 

 

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