Maison indépendante

LES LARMES SÈCHENT PLUS VITE EN ÉTÉ.

 

 

 | Claire Allouche |

 

 

Samedi 4 mai ; il aurait suffi d’une autre paire de chaussures pour que Larmes de clown (1924) de Victor Sjöström en ciné-concert au musée d’Orsay connaisse quelques moments de respiration (et moi aussi, soit dit en passant). Ce soir-là, il y avait trois musiciens, des visages par centaines sur l’écran presque blanc, mon voisin de rangée, et moi.

 

À TITRE PRÉVENTIF : Ce texte est peut-être extrait du journal intime de Denise Labouche [mais peut-être pas].

 

Il arrive que l’on sème malgré soi des invitations à la communication. Ce soir-là, en courant jusqu’à l’auditorium du musée d’Orsay, j’aurais dû me douter que je serais la victime de ma propre négligence. La salle toute entière se préparait au lancement du film muet. Et moi, je dévalais avec désinvolture la trentaine de marches qui mènent au troisième rang. J’étais en retard et je portais des bottines en simili daim – ce qui, à l’épreuve du printemps, constitue un autre type de retard, palpable et audible, comme en attestait la friction de mon talon abîmé sur le parquet luisant.

Ce fut suffisant pour donner le ton à mon voisin de rangée. Il était blond Scandinavie. Personne n’était assis à son côté gauche. Il me le fit d’ailleurs comprendre par un geste équivoque, coincé quelque part entre l’expression de la gêne de ne plus être seul et la chaleureuse proposition d’en tirer, le temps d’une séance, un parti amical. Cette extrême attention à mon égard, moi qui n’avais pas délibérément joué au métronome avec mes deux pieds, me déplut d’emblée. Il me semblait que la couleur de ses cheveux était aussi ambigüe que son mouvement maladroit. En effet, soit il était français et poussé par une curiosité étrange consistant à mêler teinte capillaire et cinéphilie dans un même espace-temps ; soit il était suédois et n’avait rien de mieux à faire en terre étrangère que de s’adonner à des plaisirs déjà connus. En somme, il ne m’intéressait pas. Il s’agissait donc de diriger mon attention ailleurs.

Les ciné-concerts possèdent autant de charmes que d’aléas. Ainsi, les cuivres du saxophone, de la clarinette ténor et des percussions innommables, étincelaient davantage dans l’obscurité que les ions d’argent dansant sur pellicule ; si bien que mes yeux regardaient droit devant, vers les trois musiciens, et mes oreilles étaient dirigées vers l’écran. Lorsque cette formule s’inversait, j’étais prise d’angoisse. Pour des raisons purement pragmatiques – disponibilité de copies –, le 35 mm initialement envisagé s’était vu détrôner par un 16 mm plaçant chaque visage à hauteur d’homme, chaque corps dans une intense présence. Des gens morts. Voilà ce que j’avais la sensation de voir exclusivement. Des gens morts qui rient, des gens morts qui pleurent. Un cimetière de clowns mouvants. S’ils parviennent à porter le globe, c’est bien parce qu’ils sont en dessous. Mes talons abîmés sur le parquet luisant, j’étais encore sur Terre, au point de pouvoir imaginer l’Enfer comme un effet de style, une surimpression mal négociée. Des gens morts, donc, mais qui ne cessent de défiler à une cadence quasi insoutenable, des gens morts qui nous toisent de leur immuable au-delà, nous, pauvres mortels colorisés par l’invisible substance du réel.

J’avais besoin de me désolidariser pour éprouver pleinement ma présence. Mes mains ont pris les devants. Elles ont plongé dans mon sac, ont pris mon carnet à la volée. Autant avouer que je n’ai pas bien compris ce qui est arrivé à Lon Chaney ; notamment son nouveau nom, « Il » plutôt que Beaumont ; mais aussi ce supplice qu’il s’inflige, se faire rosir les joues à grandes claques plutôt que de chercher les lèvres de Consuelo, probablement vermeilles. Mes mains ne s’adonnaient à aucune brutalité, aucune caresse non plus ; elles retranscrivaient à la volée à travers des mots une simple réactivité, ou devrais-je dire réactivie. J’ouvrais machinalement mon carnet noir, dont les vierges entrailles, lorsque je faisais palpiter les pages, offraient sans doute un peu de lumière à la salle.

C’est à la soixante-dixième minute environ qu’il s’est imposé à moi que mon voisin de rangée, deuxième « Il » de cette épopée, était étranger. Suite à la traîtrise de Consuelo, face au visage déconfit de Lon Chaney, il n’a pas pu s’empêcher de laisser tomber un « Jesus ! » [entendez « Jayzus »]. Plutôt que de l’identifier comme un anglophone, ce qui aurait considérablement mis en péril mon postulat initial, et dédaigneux, je me suis d’abord demandé si un hispanophone aurait agi avec autant de décontraction. Dans quelle mesure un « Jesus », dont le j viendrait du fond de la gorge et le s se remettrait à peine d’une admirable secousse, aurait déconcentré plus d’un spectateur ?

L’Américain, à moins qu’ « Il » ne fut subtilement Australien, portait un pantalon moulant et des chaussures blanches, de toutes petites chaussures qui semblaient avoir comme seule fonction de compresser l’ensemble des composantes de chaque pied. Il portait ses chaussures sans chaussette, laissant ainsi découvrir un intervalle pileux qui concurrençait sans mal le coton le plus robuste. Étonnant, m’étais-je laissé penser, avant que le grand noir ne s’abatte dans la salle et emporte avec lui l’humble espoir de socquettes blanches.

Je croyais que ce « Jesus ! » romprait toutes les frontières : entre l’écran et les musiciens, entre l’écran et nous, entre mes pieds et mes mains, entre « Il » anglophone et moi, en retard mais silencieuse. Ma négligence me fit perdre mes illusions assez tôt. Lorsque le capuchon, épousant la bouche de mon stylo plume dans un clic torride, corrompit un silence précaire – l’alliance du soupir convenu par le trio et du mutisme établi par la horde de clowns blancs –, je sentis peser le bruissement du regard de l’Américain [oublions qu’il aurait pu être Australien…]. Mes mains restèrent crispées sur la couverture noire pendant les douze dernières minutes. Je craignais que, pour une deuxième maladresse de ma part, le « Jesus ! » ne se retourne contre moi. Je regardais alors les clowns virevolter une dernière fois autour du globe. En un ultime rugissement muet, le lion de la MGM les détrôna. Nous retrouvions la lumière, je retrouvai mes pages blanches.

« Vous écrivez votre journal intime ? » me lança l’Américain sur un ton narquois, avec un accent si léger qu’il en était indécent. J’avais vécu une heure et vingt minutes dans un cosmos parfait, un monde où la parole était chimère et il fallait que le langage me rattrape avec l’humiliation pour seule finalité, il fallait qu’une question déplacée remplisse le creux délicieux engendré par le dernier rugissement. Le temps de me défendre, il était parti. D’une allure légère, il gravissait avec aisance la trentaine de marches qui paraissait sous ses pieds être diminuée de moitié. Telle fut l’ascension du papillon fugueur.

Alors, c’est a posteriori, dans mon carnet noir, que je me défends. Il y a eu méprise, c’est certain. Lui qui portait ses chaussures à la manière des « flickor » suédoises des années 60, il m’aura soupçonnée d’être une jeune fille en fleurs, alors même que mes bottines sont unisexes, j’y tiens. Il n’avait pour seul support d’écriture ses semelles en crêpe ; peut-être a-t-il glissé un étage plus haut, ne nous avançons pas, mais il n’est pas impossible qu’une telle assurance ait fléchi devant un parquet peu solidaire. Mais, si j’écris tout cela, non pas sur un clavier anonyme mais dans ce carnet noir, « Il » a peut-être vu juste, a priori. Je me demande si ce « Jesus » lâché trop fort, détonateur en son for intérieur, n’était pas une voix qui transperçait l’écran, un rugissement mystique comme contrechamp synchrone. Il ne m’aurait alors pas prise de haut, mais à contre-temps, dans une esquisse de futur anticipant l’instant présent. La prochaine fois, je veillerai à être à l’heure. 

 

 

%d blogueurs aiment cette page :