Maison indépendante

GATSBY EST-IL SI « GREAT » ?

 

 

 | Valentine Boivin |

 

 

Ce livre, considéré comme un chef d’œuvre outre-Atlantique, un classique, n’a pas traversé les frontières pour s’imposer comme tel dans d’autres pays. Néanmoins, cette histoire reçoit encore les honneurs en ouvrant aujourd’hui le Festival de Cannes 2013.

Mais pour quelles raisons ?

Justement, parlons de l’intrigue – si l’on peut la définir ainsi…– qui est élémentaire. Le narrateur, Nick Carraway, quitte son Middle West natal, et s’installe près de New York, à West Egg. Il y retrouve sa cousine Daisy qui a épousé Tom Buchanan, un abruti raciste, obtus, rustre MAIS riche. Il fait également la connaissance de Jordan Baker, joueuse de golf professionnelle, qui lui révèlera qu’il est le voisin de Jay Gatsby, homme célèbre pour ses fêtes et ses mystères, et que Tom a une maîtresse toute aussi mal éduquée que lui. Le lecteur suit donc leur quotidien dans une moiteur tout aussi dérangeante que confortable.

Je me penchai donc sur la traduction française et ne pus que saluer le travail accompli. Le style si particulier de Francis Scott Fitzgerald est bien retranscrit par Victor Liona et l’on perçoit la plume affûtée – qu’écris-je, aiguisée – de l’auteur qui ne laisse aucune place au hasard. L’on sent ici que la moindre description est facettée, polie à l’extrême pour laisser apparaître la seule vision souhaitée : celle de l’Amérique à succès, celle du rêve américain pour lequel certains vendraient père et mère. Le faste, les paillettes, les mises en scène et faux-semblants de la haute société… mais aussi l’hyper solitude, l’extrême mélancolie, l’ennui, le vide que l’on tente de combler avec du rien matériel. Les thématiques abordées sont universelles et relèvent toutes de la mythologie américaine. Et soudain, en opposition, comme un coup de poing fendant l’air pour nous aider à retrouver notre sang froid lorsque l’on a dépassé les limites, une écriture quasi ascétique vient nous rappeler à la réalité dans certains extraits – des pages entières même – qui s’acoquinent à une délicieuse sobriété, à une brièveté, pour offrir des descriptions qui invitent à une rêverie nostalgique et nous permettent de saisir l’éphémère. Fitzgerald est ici l’agent immobilier parfait. Il nous décrit ce que l’on voit en appuyant les points qui devraient nous plaire, n’omet pas les défauts mais ne s’y attarde pas, et nous présente son œuvre sans une intention clairement définie, se laissant presque surprendre avec nous, par la découverte d’un placard habilement dissimulé et intégré au reste.

Mais que penser de tout le foin fait autour de Gatsby le Magnifique, tous supports confondus ? Le style est une chose. Mais qu’en est-il des personnages ? Je fus sans cesse stupéfaite par leur consistante inconsistance. En effet, le brio avec lequel leur créateur les rend absolument fades, sans saveur. Loin de juger ou blâmer, il ne fait que dépeindre les scènes qui se succèdent avec cynisme, sans jamais les juger ou laisser filtrer une quelconque forme d’empathie. Un miroir face à eux, ils évoluent avec une permanente conscience d’eux-mêmes et de l’image qu’ils renvoient, sans laisser entrapercevoir la moindre émotion. Habile jeu de rôle, l’aristocratie américaine – j’étouffe un pouffement – côtoie la vulgarité du monde des affaires, les nouveaux riches. Ce bling-bling écœurant qui dégouline lors de chaque soirée, reflet de l’euphorie et de la prospérité qui régnait dans les années 20. Cette opulence transpire l’argent facile, celui justement, pour lequel les propriétaires n’ont pas dû beaucoup suer. Ce mystère entretenu sur leurs activités laisse à penser que la fortune n’est jamais propre. Dans ces soirées, souffle un relent de mort, de contrebande et d’escroqueries en tous genres où l’on ferait la fête à outrance, pour oublier les méfaits accomplis.

Notre narrateur a ce quelque chose du labrador et du scout. Toujours prêt. Toujours fidèle. Toujours lucide. Ses valeurs sont fortes et en font sans doute le personnage le plus respectable du roman. Daisy est une belle et sotte guimauve dont la principale qualité est sa vénalité. Le sourire niais vissé sur ses lèvres laisse échapper une voix « pleine d’argent ». Tom est un rustre que l’argent a sauvé. Sans éducation ni morale, il appartient à la fange des nouveaux riches et semble rompu aux pratiques qui lui incombent (et aussi qui lui décombent). Cet homme n’a aucun goût, seul le mimétisme le sauve. Jordan intrigue et représente la parfaite incarnation de l’empêcheuse de tourner en rond.

Les figurants grouillent autour du flou des premiers rôles, sous la direction de la voix discrète et pourtant pénétrante de Gatsby. Gatsby… Je gardais le meilleur pour la fin, vous l’aviez compris. Gatsby, ce personnage qui fait le livre alors qu’il n’apparaît que tardivement, son ombre planant dès la première ligne du roman. Ce self-made man aux origines troubles qui s’invente une vie pour correspondre aux attentes des sphères dans lesquelles il gravite, se trahissant avec des détails dont cet artificiel tic verbal « old sport » qu’il lance à la cantonade et qui ne fait que confirmer nos soupçons : son orgueil et son apparente froideur ne font en réalité, que dissimuler un être gauche qui maintient ses distances afin que l’on ne s’aperçoive pas de la supercherie. Gatsby est une personnification de la volonté de puissance et de réussite, conscient que l’argent fait la vie et dirige le monde. Cinq années lui furent nécessaires pour faire en sorte que ce détail ne représente en rien une entrave. Cinq années afin de pouvoir s’offrir toutes les extravagances, et surtout, le luxe de pouvoir aimer son premier amour. Il le sait, l’argent achète bien des choses, mais rien n’est plus cher que le souvenir des premières fois. Cette saveur si particulière de la découverte qui le mènera à sa perte. Cet amoureux transi qui apprend à ses dépends que la seule véritable faiblesse qui existe est celle du cœur…

Pathétique, flamboyant, démesuré, prétentieux, superficiel… Tous les adjectifs peuvent être utilisés pour qualifier cette œuvre. Mais ce roman qui semble vouloir nous interroger sur la – notre – superficialité, nous questionne en réalité sur notre profondeur. Gatsby, cet incroyable phœnix des hôtes de ces bois habité par un seul rêve, de ceux qui ne s’achètent pas, nous ramène à l’essentiel.

 

 

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