Maison indépendante

MUSIQUE POUR LES MASSES (D’ABRUTIS).

 

 

Monsieur Achille |

 

 

Si j’ai choisi la base-line de David Bascombe [1] pour titre, ce n’est ni par facilité ni par goût du marketing, mais parce qu’elle met en exergue l’objet et les enjeux de cet article. En plus de soulever une question importante – quelle musique pour quel public ? –, elle suppose également de relancer le débat sur la démocratisation de la musique quels que soient les âges, les cultures et les langues. S’il serait fort confortable d’expliquer ce phénomène depuis un principe général, force est de constater que des cas particuliers continuent de nous échapper, telles que la musique de films et la publicité.

 

Alors messieurs des labels, une question…

 

Êtes-vous musiciens ou hommes d’affaire ? Quand on voit le nombre d’artistes réduits à l’auto-production et l’auto-distribution afin d’échapper aux gros « labels-chèques-chiffres » (salut Fuzati !), la réponse vient naturellement. En l’espèce, ces derniers ne peuvent être assurés si les « producteurs » ne font pas de la musique un produit sous cellophane ; et c’est précisément pour cette raison que beaucoup préfèrent vendre leur âme (Orelsan, si tu me lis…). Un dilemme, s’il en est, qui se vérifie surtout sur Internet. Le web nous donne en effet accès à tout : on peut produire, distribuer, promouvoir… et potentiellement tenter le diable à partir de pas grand-chose. Un  eldorado appréciable, s’il ne se heurtait à cette (double) question : combien réussissent, en vérité, et combien le font mieux qu’avant ? 

En effet l’accès à tout signifie surtout, l’accès à rien. Le groupe 1995 a rempli le Bataclan sans le moindre CD matérialisé ni label, avec comme seule arme de guerre une promotion minimaliste, voire quasi  inexistante. Tout le contraire de Stupeflip, un groupe de Hip-hop français  bordélique, qui n’a pas manqué de se brûler les ailes au moment de confier, après un premier album réussi, son travail à une production ordinaire. La maison de disque leur a imposé un style et des idées accessibles au plus grand nombre. Résultat ? Ils sont  retournés à l’auto-production, ce qui leur assura de nouveau le succès, les tournées et les turluttes.

 

Artistes ? La bonne blague !

 

Mais de pareilles conneries en amènent d’autres, plus invisibles, comme ce gros titre : « Sheryfa Luna arrête sa carrière d’artiste »…  Pour ce genre de choses, le mot « produit » aurait été parfait. Ou encore « capote musicale » puisqu’on ne s’en sert qu’une fois. Pourtant la trajectoire se veut limpide : on sort une chanson et avec une bonne stratégie marketing, on la refile trois fois par heure sur les radios de grande écoute. Et cela en vertu de quel succès  ? Celui de « l’artiste », à qui il a été demandé  de braire tel un mouton en rut, ou du produit fini ? Derrière tout ça, l’art se cherche encore. Plus aucune distinction. Plus aucun goût. Car pour les maisons de disque, il s’agit d’aller à l’essentiel : une chose informe correspondant aux attentes les plus consensuelles du marché, lesquelles sont bien sûr étudiées et répertoriées avant usage. En période de crise par exemple, il est ainsi convenu de retrouver sur les ondes des sons plus Folk, plus doux, un peu à l’image des Beatles lorsqu’ils jouaient en boucle des enchainements harmoniques I-IV-I-V plutôt élémentaires. 

 

Le disque dur « Intelligence » a été correctement formaté…

 

Si cette musique se vend et qu’en dépit de nos efforts d’esthètes, elle perdure… c’est que, peut-être, il y a une raison. Mode, Cadence, Marche, Enchainements Harmoniques, Ambitus, intervalles, carrures, autant de mots incompréhensibles. Et pourtant, telle est la structure qui constitue notre musique au quotidien. Avec trois accords, on vend des tubes. Mettons-nous un instant dans la peau d’une major : pourquoi faire le pari de l’originalité quand on peut se baigner dans le même beurre de caviar pendant des années ? C’était dans cette perspective que David Bascombe avait créé le principe de « Music for the Masses ». Le principe était simple : on bourrinait la même chose jusqu’à plus soif, pourvu qu’un rythme rudimentaire fasse danser des millions de personnes.

Or dans tout ça, un problème fondamental se dégage : comment font les nouveaux styles pour émerger ? La réponse est simple : en se « faisant bouffer », eux aussi. Pensez au Dubstep. On peut écouter de la musique de stepper des années 2000 : elle est à des millions d’années lumières des lives de Skrillex. Mais c’est une chose à laquelle il faut se fier : plus le son doit être propre, moins l’artiste peut faire ce qu’il veut. En l’espace de cinq ans, le Dubstep est passé de statut précaire – mais encore associé aux caves londoniennes et à une culture underground (« filthy ») – au couronnement de Skrillex qui dépasse dorénavant le million de vues sur Youtube avec des productions minables. Appelez les pompes funèbres, à vrai dire, ce n’est qu’un début.

 

Toi finalement, tu fermes ta gueule !

 

Alors qu’en est-il de notre avenir auditif ? Sans être pessimiste, je dirais qu’il est nul. Quand vous allez au cinéma voir le Seigneur des Anneaux, sans doute ressentirez-vous une poussée d’émotions à l’écoute d’une belle musique orchestrale. Pourtant le cinéma est le parfait exemple pour comprendre cette logique de ciblage de masse. Allez voir Fast & Furious 45, je vous le conseille, et vous verrez que les  musiques se retrouvent sans cesse réutilisées… La question se pose donc : si l’on nous vend toujours la même chose, ne serait-ce pas plutôt du côté de nos attentes qu’il faudrait chercher une réponse ? Et si c’était en elles, au final, que la reproduction de masse fonctionnait le mieux ?

 

 


[1] Producteur anglais ayant travaillé sur l’album « Music For The Masses » de Depeche Mode.