Maison indépendante

EN MARCHE, de DAVID CHAMBOREDON.

 
 

Extrait
 

Je me frottais aux pavés crasseux, cassé en deux, pour y   nettoyer  un coin chiffonné de ma mémoire, et je donnais des noms nouveaux à toutes les choses que je voyais. Ce vice, je l’aimais comme le plus faible des animaux, l’éternelle victime  ; le souffle dans l’air qui porte les parfums. Nous étions plusieurs à marcher en ce temps-là ; il le fallait bien. Sinon c’était l’oubli. Et puis c’est vraiment trop triste, qu’on vous appelle et de n’y être pas pour dire  : « je suis là. » Il fallait aller à sa rencontre pour un dernier regard : « tu vois, je suis venu. »

 

 

Préface

Le corpus poétique que nous présentons a été écrit entre 1999 et 2004. D’origine nîmoise, David Chamboredon avait d’abord mené des études d’histoire moderne jusqu’au DEA, avant de se tourner vers la facture d’orgue. Il fit son apprentissage à Pfaffenhoffen, dans le Bas-Rhin, où il obtint un CAP. Il s’installa ensuite à Nice et se spécialisa dans la menuiserie et l’ébénisterie. Quelques années plus tard, en 2014, c’est à Paris qu’il entreprit une formation en architecture d’intérieur.

Artisan-baroudeur, David Chamboredon était aussi un homme de lettres, doué d’une fine sensibilité pour les mots et les choses. Dans ses lectures, la poésie figurait toujours en bonne place. De Rimbaud à Pasolini, de Virgile à Marot en passant par Dante, Villon, Rutebeuf ou encore Chrétien de Troyes et Rilke, David s’entourait de poètes, comme d’autres d’instruments de musique.

Les textes qu’il a laissés ont été retrouvés dans un classeur, pour la plupart tapés à la machine sur une douzaine de pages agrafées, en compagnie de quelques fragments manuscrits. David avait établi un ordre, avec des annotations, ce qui laisse suggérer qu’il avait pensé, au moins un temps, à une publication. Nous avons gardé les grandes lignes de cette organisation souhaitée par l’auteur, en modifiant légèrement certains éléments afin de privilégier une vision d’ensemble.

Quand on lit ce corpus pour la première fois, on peut être frappé d’une impression curieuse : il y a de la dureté dans la poésie de David Chamboredon. Ou disons plutôt : de la rugosité. La matière littéraire qu’il travaille de ses mots, à la manière d’un ébéniste qui cintrerait le bois, oscille entre une trajectoire lissée et une autre plus rocailleuse. Cette dualité est d’abord celle du voyage et de la fugue. En marche, le titre du recueil, atteste de cette traversée au long cours : les textes évoquent des ailleurs, des déplacements, des absences. « J’ai souvent ainsi marché longtemps, et d’échapper à des choses qui m’étaient étrangères », écrit-il. Ce n’est jamais vers un lieu-dit que ces poèmes nous emmènent, mais sur le chemin lui-même, riche de créatures, de territoires et d’époques millénaires.

Il y a tout à la fois de l’Ancien Testament et des contes des Mille et une Nuits, du récit médiéval et de la mythologie grecque, de l’Orient et de l’Occident. On peut à loisir s’imaginer à Rome, à Carthage ou à Jérusalem. Comme une série d’épisodes remontés de l’aube du temps, comme le témoignage d’une vie et d’une présence au monde, l’univers dans lequel nous entrons est celui du passage. Un passage de la petite à la grande Histoire… à moins que ce ne soit l’inverse.

Traces écrites d’un jeune adulte à la pensée bien affermie, ces textes peuvent aussi être lus comme l’expression d’une initiation. L’  épopée historique et l’appel de la nature forment ici l’apprentissage de la poésie. Les éléments sont présentés dans toute leur rudesse, comme dépouillés, à vif : « glaçons », « basalte », « falaise », « caverne », « l’air violent »… L’  artisanat poétique de David est à la fois robuste et intime : la terre, la roche, la mer et le végétal y apparaissent comme des registres d’un moi toujours en quête, toujours sensible. On pense alors aux mots d’Emily Dickinson, qui écrivait en 1859 :

 

« On apprend l’eau – par la soif,

La terre – par les mers franchies,

Les transports, par les affres,

La paix – en comptant ses batailles,

L’ amour, par une image à garder

Et les oiseaux – par la neige. »

 

Dans ce monde à la beauté farouche et délicate, les Hommes occupent une place de choix. Leur habitat et leur destin s’érigent par la force des vents et le labeur d’une main. Mais au milieu de la nature furieuse, au milieu des bêtes et des enfants, les âmes sont silencieuses.

Une illustration parmi d’autres de ce qu’écrivait Walt Whitman dans Comme des baies de genévriers. Pour le poète, le silence n’est pas seulement un moment du langage, il est cette voix  profonde, aube des vérités : « Au mieux, la science poétique ressemble à ce que l’on peut entendre dans la pénombre d’une conversation entre des gens éloignés et cachés, dont nous ne percevons que des murmures décousus. Ce qui nous échappe représente bien plus – peut-être le principal. Les plus grands passages poétiques doivent être pris librement, comme on regarde parfois les étoiles la nuit, non pas en les fixant, mais un peu de côté. »

La poésie de David Chamboredon vaut bien ce regard-là.