Maison indépendante

JAMES ELLROY ET LE SANG CLANDESTIN.

 

 

| Anthony Pizzo |

 

 

L’orgasme littéraire existe bel et bien, et il dure 2572 pages. La trilogie American TabloidThe Cold Six Thousand[1] etBlood’s a Rover[2] en sont les « sex symbols ». Mais qu’on se le dise, pour tous les romanciers en puissance, les philosophes du week-end, les historiens avertis ou les critiques littéraires aux opinions tranchées sur la raison, la déraison, la liberté et la geôle – vous allez cesser de piailler ! Ce qui compte ici, c’est de prendre son pied. Et de le prendre en Amérique, car c’est de son Histoire dont il s’agit.

Tout commence le 22 novembre 1958, deux ans avant l’élection de ce connard de Kennedy. Howard « Drac » Hugues se pique sur son lit, dans sa chambre amidonnée, et ordonne à Pete Bondurand – son grand arrangeur, mac et fournisseur de came (accessoirement maître chanteur à son compte) – d’acheter les huissiers pour qu’ils déclarent que le « Grand Howard s’est envolé pour Mars ». Dès lors, et jusqu’au 3 mai 1972, tout nous est conté. L’élection de Kennedy, sa mort, sa famille, son mal au dos, ses aventures extraconjugales ; mais aussi J. Edgar Hoover[3], sa haine des cocos et de Martin « Lucifer » King ; sans oublier le retour flinguant des anti-Castristes pour le compte de la CIA, la baie des cochons, le Vietnam, la drogue dans des cercueils, le Ku Klux Klan, les Mormons de Vegas, le syndicat des camionneurs, la République Dominicaine ou le rêve  d’un nouveau Cuba, les femmes débauchées, les détectives un peu tourmentés et les flics complètement diiiiingues[4]. Mais chose extraordinaire en vérité, tout est lié. Une ligne parcourue distraitement, et c’est un battement de cœur, un halètement, un sourire, un rictus, un goutte de sueur, un frisson qui se perd. Mais peu importe, pourvu qu’il y ait l’orgasme.

Et pour l’atteindre, certaines précisions sont nécessaires. Se lancer à l’aveugle dans la lecture d’un tel objet peut s’avérer écœurant. Surtout qu’Ellroy fait dans le dépouillement. Les figures de style sont légions. American Tabloïd par exemple, peut rapidement faire déchanter et encourager l’arrêt définitif de l’effort. Or contre cette lâcheté du temps présent, il y a deux façons de résister. La première consiste à s’attaquer de prime abord au bouquin sans rien n’avoir lu du bonhomme. Pour cela je recommande de lire les cent premières pages, au moins deux fois. Il faut oser. S’approprier son écriture, car s’en émerveiller exige un engagement total. Sans compromis. Autrement l’épuisement est palpable : à force de malentendus et d’incompréhensions, on périt. La seconde vise à connaître d’où il vient, ce qui le hante. Entrer en empathie facilite l’immersion dans la perversité, le racket, la prostitution, le chantage, la corruption, les malversations politiques et autres assassinats en tous genres, lesquels sont érigés en modus operandi de l’accession et du maintien au pouvoir. Car l’homme en lui-même peut être fascinant : une mère frivole assassinée pendant son enfance, un meurtrier jamais retrouvé, un père ivrogne (sympathisant nazi) décédé en pleine adolescence ; en somme, une jeunesse riche en épreuves puisqu’elle fut également synonyme de vols – par effraction – de sous-vêtements féminins, d’arôme de T-Bird, de camp de redressement, de green de golf ou encore d’onanisme sur le fantasme de femmes assassinées – sa mère notamment, mais aussi Elizabeth Short (le Dahlia Noir). Autant de détails savoureusement décrits dans son autobiographie, Ma part d’ombre, sur fond d’enquête policière pour retrouver l’assassin de sa défunte génitrice…

Seulement voilà, sa vie ne me passionne pas. Même je la méprise. Je ne m’enlève pas de l’idée que ce dernier pavé entend surtout racoler les voyeurs que nous sommes, en rappelant comment il est devenu, malgré une enfance traumatisante et une adolescence foirée, un auteur à succès désormais blindé refusant, évidemment, de payer le moindre impôt (tout bon républicain libéral qu’il est). Son introspection est sûrement sincère, mais elle m’insupporte. Et par dessous tout, en aucun cas digne de son œuvre littéraire qui, lorsqu’on s’y penche sérieusement, est monumentale. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je fais le pari que cette trilogie, quand elle sera adaptée au cinéma (James Franco y songerait sérieusement), redeviendra un best-seller.

C’est qu’un orgasme pour moins de 30€, de nos jours, relève de l’exploit. Même Denise est plus difficile.

 

 


[1] Traduit par American Death Trip.

[2] Traduit par Underworld USA.

[3] John Edgar Hoover fut (le premier) directeur du FBI, de 1924 à 1972.

[4] Cette exposition n’étant qu’un pâle résumé de l’ensemble des intrigues traitées par Ellroy dans sa trilogie.

 

 

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