Maison indépendante

APOCALYPSE PAS ENCORE.

 

 

 | François Michel |

 

 

NOUS Y SOMMES ! C’est la décadence. J’ai eu le privilège d’observer le suicide de la civilisation française depuis l’autre rivage de l’Atlantique, qui plus est à une période où de ce côté aussi, ça castagne à tout va, avec des Tchèques, Tchétchènes, ou disons des Russes, ce sera plus simple, qui menacent une fois de plus le Land of the Free, avec de grandes explosions de cocottes-minute piégées, responsables du bilan terrifiant de trois morts sur toute la planète. J’ai même connu une douloureuse expérience, celle de la tentative d’explication rationnelle de nos passions bleu-blanc-rouge, lorsque Chase, avec qui je me partageais une bière ce soir-là, me demanda ce qu’il était en train de se passer chez nous.

J’essayai d’abord de partir dans des considérations historiques, pour le plaisir, mais il eut l’air immédiatement largué. Je passais dans un registre résolument illustratif, avec force gesticulations, cris et exhortations. Je lui mimais aussi fidèlement que possible ce que j’avais lu de la révolution en mocassins-serre-tête devant les Invalides, à l’heure de la Carmagnole à Neuilly, à l’heure de la camarde, de la perte des repères familiaux et moraux… Sur les barricades avec les culs-bénis qui balancent des hosties sur les CRS ! Une bataille rangée avec des ballerines qui volent sur les boucliers, c’est superbe, c’est très photogénique… Impossible d’arriver à lui traduire « ballerine », notez. Je lui joue le moment où les fils des beaux quartiers se rendent compte que, quand les CRS chargent, et que c’est pas à la télé, ça peut faire mal. « Ben zut alors, c’est pas juste ! Dictature ! Communisme ! » Je baisse la voix, il y a des mots qu’il ne faut pas trop crier ici, on ne sait jamais s’il y a un McCarthy au rabais caché sous le comptoir. Traiter François Hollande de communiste, c’est lui faire trop d’honneur, tu trouves pas ? Il a pas l’air de comprendre, mais ça lui plait, il est tout rouge d’alcool et de rire. Il a une vraie bonne tête, tout gras et tout joufflu, et il ne lésine pas sur la picole, alors je lui paye une autre tournée, y a pas de raison. Sur ce débarqua au White Tavern un prédicateur en costard-cravate, il avait pourtant l’air tout ce qu’il y a de plus aimable au départ, et puis il commença à nous dire qu’il avait pitié de nous. Sur le moment, je n’ai pas compris. « Nous sommes perdus, mes amis, qu’il nous dit, c’est comme ça, moi je n’y suis pour rien, c’est le bon Dieu. » Il me regarda ensuite dans les yeux pendant des secondes qui durent des heures, en me disant que j’étais foutu, foutu, parce que j’avais pêché, et que je ferais bien de me repentir là maintenant, tout de suite, si je voulais avoir une toute petite chance. Quand il se décide à foutre le camp, j’ai tellement le moral dans le slip que je me demande trois bières d’un coup. Chase est déjà soûl, finalement ces Américains n’ont aucune endurance.

Vaguement persuadé que la raison du courroux divin était dû à mes moqueries gestuelles, j’entrepris alors de dépeindre le camp d’en face, les révolutionnaires bellevillois qui gueulent au fascisme et aux heures les plus sombres de notre histoire dès que se pointe un avis divergent, et les points Godwin qui se ramassent à la pelle, comme les feuilles mortes de Prévert. Là, même le mime n’a plus aucun effet, Chase m’écoute poliment mais au fond de lui, il doit me trouver ridicule. En fait, je ne sais pas s’il m’entend encore, il a les yeux qui partent dans tous les sens. J’enchaîne alors sur des sujets qui l’intéressent plus directement, CAR ENFIN nous sommes aussi arrivés à un point de tension maximale, c’est CNN qui le dit, avec en ligne de mire la perspective enchanteresse d’une hyper-écrabouillerie universelle orchestrée par les pétarades atomico-chimiques d’un énorme patapouf Coréen à l’air de grand gamin dégénéré, qui semble tout heureux de tripoter ses précieux jouets… On voit à la télé des vidéos de propagande tout à fait palpitantes où l’on voit des chars qui ressemblent à ceux de Leonid Brejnev… A l’époque, on savait encore rigoler ! Et le Grand Satan américain montre dans le même temps qu’il en a une plus grosse, que s’il le voulait, Kim-Kim-Kim, il t’écraserait ta sale gueule gominée dans ton gras, et te ferait pipi sur ton cadavre, te le coulerait avec celui d’Oussama Ben Laden ! God Bless America ! L’Amérique qui se plaît à poser en sa posture de dignité, qu’elle montre qu’elle a pas peur des terroristes-ennemis-de-l’intérieur ! En plus des gros boums-boums à la télé, on y a droit et pas qu’un peu sur les rézossociaux aussi ! Partout qu’on touitte, on touitte à toute berzingue, d’abord pour  dire qu’on nous dit pas tout, que c’est sûrement un coup monté, et puis pour dire qu’on va les retrouver fissa les sagouins qui ont fait ça, tiens celui-là, il a une tête d’Arabe, c’est sûrement lui ! A la lanterne, comme les aristocrates, hop, à la moulinette, à la trappe, zigouillé ! Ah non c’était pas lui ? Pas grave, la présomption d’innocence, sûreté nationale d’abord. Chase me laisse finir, et me dit qu’il trouve que Twitter, c’est cool. Je finis ma bière et on décampe, le ciel est magnifique, on s’écroule sur une pelouse et on regarde défiler les nuages. Pour ça au moins, je suis sûr qu’il n’y a pas besoin d’explications. 

 

 

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