Maison indépendante

« SALUT LES AMOUREUX » : SUR LE BONHEUR ET LE STRABISME.

 

 

 | François Michel |

 

 

La journée d’hier s’annonçait catastrophique : j’avais commencé par écouter Salut les amoureux, de Joe Dassin, et j’avais trouvé que le texte était beau. C’était la reprise par Miossec, certes, mais ce n’est qu’une mauvaise excuse. Je me suis immédiatement senti un peu sale. J’avais vraisemblablement trop médité les publications de la semaine dernière. Sans doute intriguée par la musique, Denise fit irruption dans la pièce, toute clinquante.

« – Sais-tu que cette chanson est une adaptation française de City of New Orleans ? C’est une merveilleuse chanson de ce troubadour, comment s’appelle-t-il déjà, Arlo Guthrie. »

Je n’en savais rien. Et s’il y a bien quelque chose qui me fait horreur, c’est d’être pris en défaut.

« – City of New Orleans, reprit posément Denise, parle d’un voyageur qui emprunte le train qui descend de Chicago à la Louisiane, et lance des bonjour à l’Amérique qu’il traverse… Rien à voir avec nos histoires à la française, où on s’aime et on se quitte sans penser à demain… »

En cherchant, je me suis retrouvé sur YouTube, où je n’ai pas échappé à une version clippesque de la chanson, la version de Joe Dassin cette fois. Je restais comme hypnotisé. Il faut noter qu’il avait de merveilleuses rouflaquettes, mais c’est surtout son strabisme qui frappe, évidemment. Les seventiesétaient tout de même une époque formidable, où un type avec un regard pareil pouvait malgré tout réussir à être un queutard. Quelque peu décontenancée devant mon inertie, Denise essaya de reprendre les choses en main. Elle s’énerva d’abord, « ne reste donc pas étendu là, j’ai besoin de ta fièvre créatrice », et de me réclamer un éditorial pour la semaine à venir. « Nous devons parler de bonheur, bonheur, comme contrepoint aux larmes de la semaine passée…! » Je devais lui faire un peu pitié, à mater des clips de Joe Dassin, fasciné par son regard de tueur. La discussion qui suivit me sortit quelque peu de ma léthargie. Il faut bien se figurer que lorsque Denise pénètre dans une pièce, l’atmosphère s’en trouve changée. Elle impose sa présence, elle remplit l’espace. Elle est un brin hystérique, mais elle se meut au ralenti. Elle parle avec un accent pointu, et des tournures un peu démodées.

– « Tu ressembles à Edouard Daladier revenant de Munich, me lança-t-elle… Découragé et désabusé, cynique ! » Elle me raconta une nouvelle fois l’anecdote, comme si je ne la connaissais pas déjà : 1938, les provocations allemandes, la France qui pétait de trouille à l’idée d’une nouvelle boucherie, et Daladier qui abandonna la Tchécoslovaquie aux ambitions teutonnes lors d’une réunion avec Hitler et Chamberlain, à Munich, donc. De retour de cette mascarade de diplomatie, le « taureau du Vaucluse », comme on l’appelait, fut estomaqué de voir qu’il était attendu comme un héros par une foule soulagée, à l’aéroport du Bourget. Il aurait alors, devant ce spectacle absurde, lâché un merveilleux « Ah, les cons ». Il était déjà conscient, sans doute, que le couperet finirait par tomber, que la guerre viendrait. « Ils avaient le choix entre la guerre et la honte, aurait aussi dit Churchill ; ils ont choisi la honte, et ils auront la guerre. » Qu’ils avaient de charme, ces temps troublés où les politiques savaient faire de la poésie. Denise essaya ensuite de me persuader qu’elle tenait ça de source sûre, qu’elle avait couché avec un diplomate dont le beau-père était lui-même diplomate et qu’il connaissait très bien un sous-secrétaire d’Etat qui avait travaillé pour Daladier. J’écoutais sans faire attention, il lui arrive parfois de s’égarer dans ses souvenirs. Il n’y a pas si longtemps, elle m’a affirmé qu’elle était à Sétif le 8 mai 1945, le jour du massacre, pour me dire le lendemain qu’elle était en réalité à Paris, et que c’est elle qui avait soufflé à de Gaulle ses mots historiques. Ben tiens. Elle finit par se laisser tomber à côté de moi, et se mit à chantonner à voix basse Salut les amoureux. La scène était touchante. Mais elle commença à vouloir me convaincre que, quoique j’en pense, la version de Miossec était moins réussie que celle du héros aux yeux stupides.

« – Tu racontes n’importe quoi, m’emportai-je, et d’abord tu y connais quoi, toi, à la musique ?

– Je n’en connais que ce que j’ai entendu, et je suis plus vieille que toi. »

Devant un argument aussi massif, mieux vaut s’effacer. Elle continua tranquillement à m’expliquer que Joe Dassin avait trouvé le ton juste, qu’il chantait un air tout guilleret pour raconter des histoires tristes à pleurer, que c’était la meilleure manière de toucher au coeur, contrairement à Miossec, qui vomissait son texte comme pour se prouver à lui-même qu’il était malheureux, fatigué et sans doute rond comme une barrique. J’étais furieux, qu’elle ose ainsi m’embarquer dans une discussion aussi ridicule, et puis humilié, aussi, devant une telle démonstration de force… Et je me mis à tirer la gueule, vexé au fond, parce que je me disais qu’elle avait raison, et que de toute façon je n’aurai jamais le courage de lui tenir tête… Elle avait cependant réussi à me tirer de ma morosité, et je finis par constater avec bonheur que je m’étais mis à penser à d’autres horizons, où les hommes n’avaient plus le strabisme de Joe Dassin.

Sur ce, la porte claqua pour faire place à Tara, qui elle aussi était de toute évidence en pleine dépression : elle chantait Tes Yeux Noirs à tue-tête, ce qui n’est jamais vraiment bon signe, et elle nous confessa qu’elle écoutait depuis trois jours toutes les chansons d’Indochine en boucle – et quand je dis toutes, c’est toutes. Et puis elle mentionnait sans cesse un pays dont je n’avais jamais entendu parler, et j’avais l’impression de passer pour un Béotien pour la deuxième fois de la journée. Le Bhoutan. LE BHOUTAN. Ca me semblait être la version édulcorée, exotique et mystérieuse de ce que les Anglo-saxons ont communément l’habitude d’appeler le « middle of nowhere », et que nous autres Français, dans notre obsession coupable pour les choses de la chair et le détail qui tue, préférons qualifier grossièrement de « trou du cul du monde ». Va donc observer ce qui s’y passe, au Bouthan, lui avait dit Denise, parce qu’un bel homme de ses fréquentations l’avait convaincu un jour que si le bonheur existait, c’était là-bas. Tara en est revenue tellement enthousiaste qu’elle trouve maintenant notre réalité un peu tristoune… Les matins se suivent et se ressemblent. Quitte à réfléchir au sens du bonheur, objectai-je alors, on aurait peut-être gagné à convoquer du concept bien massif, de l’ataraxie ou du nirvanâ, plutôt que de fantasmer comme Nicolas Bouvier, à rejeter nos observations européano-centrées sur des gens qui n’ont rien demandé. Mais Sébastien, le philosophe, comme me le fit remarquer Denise, refusait de sortir de la pièce d’à côté, où il était occupé à lire l’intégrale de Houellebecq à voix haute. A la question « c’est quoi le bonheur », il répondit qu’il fallait chercher la métaphore plutôt que l’analyse, et puis ajouta « de toute façon vous vous démerdez, moi je suis un poète, t’as vu ». Le bonheur, finalement, échappe souvent aux réflexions trop rationnelles. C’est certainement pour ça que je me sentis soudain rempli de plénitude, lorsque la platine rejoua pour la quinzième fois Salut les amoureux.

 

 

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