Maison indépendante

LE BONHEUR EST UNE FEMME ! [1]

 

 

Tara Lennart |

 

 

Paris, le 10 avril 2013.

 

2 500 mètres d’altitude, Paro, Bhutan. Pays du Bonheur Intérieur Brut, me voici, après un atterrissage qui n’a rien à envier à Space Moutain. L’aéroport le plus dangereux du monde porte bien sa réputation, ça c’est sûr. Avec sa piste minuscule, les montagnes escarpées de part et d’autres et les maisons posées par ci par là, on croirait vraiment que notre survie ne tient qu’à un fil. Ou plutôt : aux 8 pilotes dans le monde capables d’atterrir là. Bref, je descends en vie et pars aussitôt à la recherche de ce BIB célèbre dans le monde entier, défendu par des principes économiques et environnementaux bien définis.

A bout de quelques heures, quelques jours, une évidence. Peu de pollution visible, pas de routes ou de hauts bâtiments qui déforment le paysage, des coutumes et des traditions préservées, de la nature à perte de vue. Peu d’invasion occidentale, des villes de la taille d’un village en France, pas de grandes surfaces, pas de zone industrielles, pas d’usines moches. Pas de néons ni d’enseignes. Pas de trafic bruyant, quelques routes en bon état, le reste en chemins. Des salaires mensuels à peine supérieurs à l’argent de poche de mon frère, mais pas d’envie ni d’animosité dans l’évaluation des occidentaux. Pas de concept, en quelque sorte. Pas l’ombre d’un pot de glue dans la rue, non plus. Le genre de type qui te court après dans tout le souk en te certifiant, sur la tête de sa mère et les terres de son grand-père qu’il n’a jamais vu une gazelle aussi belle de sa vie, est-ce que tu as un mari, sérieusement ma parole. Tout ça pour fourguer une paire de babouches à dix euros au lieu de deux, ou trois poulets mal-portants et un magnifique sac Vouitton (en VO dans le texte). Oui, ça c’était le bon temps du Maroc, avant que Marrakech ne devienne une exotique banlieue française, et qu’on pave la place Jamaa el Fna.

Revenons à notre altitude aisiatique. C’est con à dire, mais les gens, dans les trois villes que je traverse, Paro, Thimphu et Bumthang, ont l’air contents. Ou dans leurs baskets. On ne regarde pas les touristes de travers, on n’essaie pas de les arnaquer ou de les perdre dans la nature contre un billet ni de leur fourguer des plats immangeables. Dans la rue, le gosses en uniforme sourient avec leur cartable sur le dos. Merde, vous en avez souvent vu, ces gosses joyeux d’aller à l’école ? Les adultes, même édentés, ne montrent pas plus d’envie ou d’animosité, quand il est visible que mon jean délavé vaut une fortune en regard de leur revenu d’agriculteur. L’économie, axée sur l’agriculture, l’élevage, l’exploitation forestière, est considérée comme une des plus archaïque au monde.

Je trouve un semblant de réponse en pensant à Montesquieu et Diderot : aurais-je sous les yeux la version asiatique du Persan, du bon sauvage ? Imbéciles heureux, en quelques sortes ? Comment peut-on être Bouthanais ? Ne pas avoir eu la télé avant 1998 ! Ne rien connaître des productions américaines, ou avec cinq ans de retard ! Ne pas planter son iphone sous couvert de mise à jour ! Ne pas voir sur Facebook que votre meilleure amie vous a bloquée parce que vous avez dragué son ex ! Peu d’accès à la  » culture  » occidentale… ça serait donc ça la clé ? Dans un pays d’à peine 700 000 habitants, combien en ont quelque chose à carrer du taux de chômage, de la nouvelle Mini, de l’Iphone 6 et de la chute du dollar ? Ils nous agacent ces putain de bons sauvages, à la fin! Eux, ils ont la beuh qui pousse à l’état naturel, c’est injuste !

Un haut dignitaire religieux pointe  » la religion n’est pas un moyen d’opprimer le peuple, ici. Elle est très présente, dans chaque geste du quotidien, depuis des centaines d’années. Mais avec la télé, les stupidités indiennes et américaines et tout ça… les jeunes s’imaginent que la vie est un feuilleton Bollywood ou une comédie romantique… tu imagines ce que ça va donner dans quelques années ! « 

C’est donc le symbolique, la continuité de traditions ancestrales, qui porterait le bonheur, et non les infusions de beuh. Comme ces dessins pour le moins surprenants, sur de nombreuses maisons : des fiers attributs masculins, destinés à attirer la fertilité sur une maison. Ridicule ? Que tous les mecs qui ne se sont jamais mesuré leur appendice en secret ou qui se vantent de leurs performances s’avancent, on verra qui est un peu concon dans l’affaire.

Revenons à nous, fiers occidentaux grincheux. Il ne s’agit pas de faire un étalage indécent du bonheur, non. Mais putain, peut-on arrêter de rouspéter ? Le prix de l’essence, la voisine qui gueule sur ses mômes, les japonais en casquette, les ricains qui crient, les homos qui veulent se marier, les cathos qui nous les brisent, le temps qu’il est pas beau, ton mec qui se rase pas, ta meuf qui veut un gosse… la liste est infinie, nourrissant sans fin notre aigreur et notre mauvais sang. Pourquoi passons-nous notre temps à vouloir une herbe plus verte ? Justement, sans doute, parce que nous en avons plein, de l’herbe, et de quoi la colorer nous-mêmes. Et qu’on s’ennuie. On ne désire plus rien qui ne soit pas accessible, notre quotidien est bourré d’auxiliaires inutiles qui nous rendent dépendants. Le symbolique se paie à coup de 50-100€ par semaine sur un divan usé. L’amour se marchande sur internet et le sexe se visionne en caméra multianglée. Plus de secret, plus de mystère, plus d’accès mystique à la découverte, à l’inconnu. Tout est là tout de suite. Et une satisfaction immédiate, sans désir, finir forcément par créer la frustration. Je n’ai pas inventé l’eau tiède, je sais. Finalement, le bonheur est peut-être bien simple comme un coup de bite peinte sur le mur de ta maison. 

 

 

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