Maison indépendante

COMME ONT PLEURÉ LES YEUX DE BOBBY SANDS.

 

 

 | François Michel |

 

 

Margaret Thatcher est morte. Plutôt qu’une réaction argumentée et militante, les mots les plus justes sont peut-être à laisser à l’imagination.

 

Margaret Thatcher est morte aujourd’hui. Je me rappelle de la dernière fois où j’ai pleuré, c’était en 1993, il y a vingt ans, un mardi soir à Dublin. J’avais décidé de ne pas aller sur la tombe de Bobby la semaine précédente, comme je le faisais d’habitude. J’étais malade de Belfast, de Falls Road, de cette ville de poussière. Nous marchions le long de la Liffey, avec John, la soirée était calme. Nous avons croisé un groupe, des jeunes hommes qui chantaient à tue-tête, des chansons guerrières absurdes. Parvenus à notre hauteur, l’un d’entre eux s’est mis à parler de Bobby, ce « héros » qui était « mort pour l’Irlande », avant de lancer des insultes contre Thatcher. C’est souvent dans un moment où l’on ne peut pas l’expliquer que reviennent les larmes : ce fut pour moi ce soir-là, à Dublin. Je me suis effondrée sur un banc, et j’ai pleuré. Pas de sanglots, juste des larmes, qui s’écoulaient paisiblement. Je ne savais pas mes yeux capables d’en contenir autant.

Bobby est mort à la prison de Long Kesh en 1981. Il y a 32 ans. Margaret Thatcher lui aura donc survécu jusqu’à aujourd’hui. A la télévision, ils racontent que partout, en Angleterre, des fêtes improvisées ont eu lieu. Dans les stades, les supporters chantaient « Nous ferons la fête quand Maggie Thatcher mourra ». Je ne sais pas ce que ça m’inspire. Je n’ai pas envie de faire la fête. Je ne ressentais plus aucune haine contre Thatcher. Ma haine, je l’avais déversé au compte-goutte, pendant des années. Cela fait longtemps que tout est calme, dans mon coeur. Je suis à présent en mesure de repenser froidement à cette époque, ces quatre années, 1977-1981, le deuxième emprisonnement de Bobby. Les grèves de l’hygiène, son élection à Websminster, les refus de Thatcher, la grève de la faim, les refus de Thatcher. Je me revois distinctement à l’époque. J’étais tiraillée, entre le besoin d’apparaître forte, digne, parce que c’est comme ça que devait être la mère d’un héros irlandais, me disait-on, et l’envie de m’arracher les yeux et la peau du visage, l’envie de faire de même à Margaret Thatcher. Cette haine qu’elle m’inspirait, j’y repense aujourd’hui avec surprise. Je ne me pense plus capable d’une telle haine, et je ne m’en étais jamais pensé capable. Je la voyais, je l’entendais partout. Son visage glacial, ses yeux qui n’exprimaient rien, sa voix et son accent si parfaits. Tout chez elle provoquait chez moi un dégoût d’une violence inimaginable. Tout cela n’a plus d’importance aujourd’hui.

Je repense à Thatcher, et je ne peux m’empêcher de me poser la même question qu’à l’époque. Pourquoi ? Pourquoi moi, pourquoi mon fils ? Pourquoi Belfast, pourquoi l’Irlande du Nord ? Je sais que partout, des fils meurent avant leur mère, mais je sais aussi que partout, des mères meurent tranquillement, leur fils à côté d’elle. Pourquoi n’y aurai-je pas droit, moi aussi ? Pourquoi Margaret Thatcher m’a-t-elle privé de cela ? Est-ce Margaret Thatcher, est-ce l’Irlande ? Je suis malade de l’Irlande, depuis tant d’années. Malade de cette image de mère du martyr, drapée dans sa souffrance et sa dignité. Je n’ai jamais voulu que mon fils meure. J’aurais préféré que personne ne sache qu’il existe, que personne ne peigne son portrait sur les murs de Derry, que personne ne reconnaisse son visage, cette photographie où il sourit, avec ses cheveux longs.

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Le cours des sentiments. Je ne sais plus pourquoi j’ai cessé de haïr Margaret Thatcher. J’ai longtemps pensé que ma haine était la dernière chose que je devais à Bobby. Je l’ai entretenue, cette haine, soigneusement, pendant des années. Je me forçais à visualiser les yeux de Bobby, la dernière fois où je l’ai vu. Il était déjà mort, mais il respirait encore. Il avait l’air d’un vieillard, mon fils. Je me forçais à revoir cette image pour l’accoler à celle de Thatcher, la « Dame de fer » comme ils disaient tous. Sa force, sa dureté, sa méchanceté, tout ce qui a du la maintenir en vie jusqu’à aujourd’hui. Je ne voulais pas perdre cette haine, je voulais la maudire jusqu’à mon dernier souffle, parce que cela aurait peut-être une incidence. C’était sa voix, surtout. Il me semblait l’entendre même dans mon sommeil, des mots détachés de leur sens profond, « démocratie », « liberté », « vie », toutes ces choses qu’elle invoquait. Elle prouvait au monde sa force en laissant mourir Bobby, et tous semblaient résignés. Les années qui ont suivi sa mort, j’entendais toujours Thatcher qui répétait qu’elle ne céderait pas. Des années où j’ai vécu, survécu à mon fils. Tout a disparu finalement, je me suis réveillée un matin, et ma haine avait disparue. Je pense aujourd’hui que c’était pour me protéger, plus de haine m’aurait tuée. Il fallait, en oubliant, que je me préserve. Margaret Thatcher ne m’aura pas tuée, et ne m’aura pas survécu. Et peut-être, finalement, qu’elle ne méritait même pas ma haine.

En Angleterre, des gens font la fête. Peut-être qu’il y a parmi eux des mères, comme moi, ou bien des anciens de la guerre, peut-être même des gens contre qui Bobby s’était battu. Le temps écrase tout. Tout cela n’a plus d’importance aujourd’hui. Margaret Thatcher est morte, aujourd’hui, et j’ai versé mes premières larmes depuis vingt ans. Comme ont pleuré les yeux de Bobby.

 

Rosaleen Sands, 8 avril 2013.

 

 

 

Note. Titre inspiré de la chanson Bobby Sands, de Soldat Louis. Bobby Sands était un militant républicain irlandais, membre de l’IRA, retrouvé mort après une grève de la faim contre le gouvernement de Margaret Thatcher.