Maison indépendante

BOUTEILLE À LA MER : EN BAS DE CHEZ MOI. [2]

 

 

Tara Lennart |

 

 

Des bouts de vie ramassés, arrachés à l’espace urbain qui les engloutit au fil des nettoyages, des pluies et des piétinements. Des bouts de gens presque volés à l’anonymat qui les recouvre lentement. Chaque ville, pour peu qu’on baisse le regard, révèle des secrets, des instants d’existences qui se détachent, dans l’inadvertance, l’étourderie, la colère, ou je ne sais quoi d’autre, encore. Au fil de mes pas, je les capture, les consigne, les compile. Et les rejette à la mer, accompagnés d’élucubrations construites sur les sables mouvants de l’inconnu.

 

L’heure ? Peut-être trois, quatre ou cinq heures du matin. Les pavés tanguent sous mes pas incertains, dans une danse de funambule des trottoirs. Je ne sais pas quel lieu bruyant et obscur m’a crachée dans l’air sec de la nuit, je ne sais plus vraiment. J’ai du mal à suivre le trajet, j’ai trop bu, beaucoup trop. Rentrer chez moi est une épreuve de force, une traversée en solitaire d’une mare devenue océan. C’est laborieux, pénible et dénué de la moindre poésie. Dernier passage piéton, me voici presque au pied de ma porte, presque, mais je ne sais pas sur quel trottoir : il y en a deux quand je fixe ma rue. Je ferme les yeux, respire et jette un œil à mes chaussures, au nombre de quatre. Et à côté, un papier d’apparence vieillotte mais en bon état, juste un peu chiffonné. La curiosité l’emporte sur l’ébriété, je me penche pour le regarder de plus près (sans m’interroger sur l’incongruité d’une personne accroupie sur la chaussée en pleine nuit).

Bouteille à la mer22

Les mots  » bulletin de paye  » me sautent aux yeux. C’était comme ça un bulletin de paye en … 1957 ? L’année du Nobel de Camus, des Mythologies de Barthes, de la rencontre entre Lennon et Mac Cartney. Mon père n’est même pas né en 1957, la guerre d’Algérie bat son plein et l’Indochine n’existe plus. 1957, c’est impalpable, à la fois ancien et pas si loin de nous que ça, une de ces époques qu’on ne connaît que dans les livres d’histoires, et dont nos grands-parents pourraient pourtant nous parler s’ils n’étaient pas à moitié gâteux. Dis papy, tu faisais quoi avant de devenir papa pour la première fois ? Elle était comment la vie en France en 1957 ? Toi qui a connu la Guerre, la Vraie, ça faisait quoi de se réveiller tous les jours dans un pays qui enchaînait les conflits dans ses colonies ?

Revenons à notre époque, à cette feuille tenue entre des mains un peu fébriles, devant des yeux troublés par les éclats de rires et de verres entrechoqués. Ma conscience s’est brisée dans des bouteilles transparentes, fortes en sonorités russes. Le papier me fait penser à ceux que manipulent les détectives dans les films de gangsters des années 50, justement. Pendant une fraction de seconde, je suis un policier en imperméable, clope sans filtre au bec, en train d’ausculter le dossier d’une femme de chambre suspectée de complicité dans un crime. J’ai entre les mains une pièce à conviction. En 1957, il y avait donc un hôtel dans ma rue, un hôtel de famille, qui employait des femmes de chambres. Et le salaire ? Il est en anciens francs ? Combien ça fait, 24 631 anciens francs aujourd’hui ? L’ébauche d’une réponse se perd dans une vaine tentative pour déchiffrer le nom de cette employée, une dame, par définition.

Le bulletin est tombé à quelques mètres du lieu de son émission, il y a plusieurs décennies, comme s’il avait voulu retourner à son origine. Comment a-t-il pu tomber là ? A quoi peu bien servir un bulletin de salaire d’y il a plus d’un demi siècle ? Une succession, peut être, une enquête. Une vague de culpabilité me mouille les orteils, je devrais peut-être essayer de faire quelque chose pour rendre ce papier à ses propriétaires ou à leurs descendants. Mais comment ?

Comme toujours, la curiosité l’emporte. Je n’ai aucun moyen de réussir quoi que ce soit, vu que je n’arrive même pas à lire le nom. Je ne sais même pas si ça n’est, en réalité, pas une reproduction destinée à un jeu de rôle. S’il y a bien eu un hôtel à la place du marchand de tapis. Si ce papier n’attendait pas une rêverie alcoolisée pour venir se déposer à mes baskets et me promener dans une autre dimension, le temps de me permettre de réaliser que j’ai perdu mes clés.

 

 

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