Maison indépendante

RETOUR SUR LA LUTTE DES PLACES.

 

 

 | François Michel |

 

 

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur la récente décision de Pathé-Gaumont de proposer des places « premium » dans ses cinémas. On lira par exemple l’excellent papier de RageMag, qui m’a fait pleurer de rire et de désespoir en même temps. Qu’il me soit donc permis cependant de venir donner de grands coups de pied dans des portes déjà ouvertes – il faut bien insister parfois, quitte à passer pour un esprit obtus. Pas sûr d’ailleurs que lesdites portes soient si ouvertes que ça – le fait que de telles choses existent tend à prouver que rien n’est jamais dit avec suffisamment de véhémence. Car après tout, on ne parle pas ici d’un cas isolé, mais bien d’une accumulation de petites mesures, de signes, de vexations d’une situation où les agents zélés du modèle économique dominant ne mettent même plus de gants pour nous enfiler des quenelles toujours plus énormes.

L’idée est donc la suivante : faire passer une augmentation de prix pour une innovation. Ce n’est pas nouveau, bien sûr. Le plus fascinant, ce n’est pas le procédé, mais de constater à quel point dans ces cas-là, tout le monde a l’air de s’en foutre. On les imaginerait presque s’attrouper devant les cinémas Pathé pour réclamer leur place prémium, leur précieux sésame qui leur garantira le siège du milieu, d’où ils pourront toiser les pauvres qui n’auront pas voulu payer presque quinze balles pour aller voir le dernier Bruce Willis. 15 euros, faut-il le rappeler, c’est 100 francs. Ca commence à faire loin, mais je ne crois pas qu’à l’époque, ma mère aurait accepté de me filer 100 balles pour aller au cinéma. Une logique s’impose, tranquillement : il ne s’agira bientôt plus de parler de contenu. Ce qui se passe sur l’écran, finalement, on s’en tape, le cinéma doit devenir un temple de la consommation comme un autre, où ce n’est plus l’œuvre qui est au centre, c’est le confort Le siège rembourré, avec, qui sait, bientôt une option pour massage anal intégré, le soda, les pop-corn. Forcément, dans ces conditions, on ne fera plus gaffe au film. Pour bien profiter du cinéma restaurant-thalasso, on privilégiera les films bas de plafond, l’entertainment à la sauce US la plus dégueulasse, on se mettra des lunettes 3D qui nous donneront l’air demeuré – il faudra quand même qu’un jour on se rende compte que payer 2 euros de plus pour ces merdes n’apporte strictement aucune plus-value artistique. Et on sera content. On se dira qu’après tout, deux euros de plus ce n’est pas la mort. Deux euros, plus deux euros. Peu importe que le 7e art ait, depuis des décennies, incarné le divertissement populaire où se mélangeaient allégrement toutes les classes sociales. Grâce à l’idée de génie de Pathé, on pourra désormais inscrire les écarts dans l’espace.

C’est tellement gros qu’on pourrait imaginer d’ici le slogan sur lequel pourraient travailler les communicants de chez Pathé, quelque chose du type « On va vous enculer, mais le godemichet est en or, alors tournez vous s’il vous plaît ». Ici, le plus drôle, c’est que c’est même à nous d’acheter la vaseline. On objectera, évidemment, que l’achat des places prémium est facultatif. Que pour aller se prélasser sur du velours, il faut le choisir, un peu comme dans les TGV, tiens, vous voyez, rien de scandaleux, puisque ça existe ailleurs. C’est comme l’histoire du type – ce qui va suivre fait directement écho à une chronique de Philippe Val sur Inter en 2008, avant qu’il ne se fasse adouber par la Sarkozye triomphante – à qui l’on explique que désormais, les fabricants de caleçons feront des économies sur le tissu, de sorte qu’il faudra couper les couilles à tout le monde pour entrer dedans. Après une phase de contestation sociale où les syndicats, les intellectuels et les partis d’opposition feront savoir que tout ceci est scandaleux, que les couilles sont indispensables au bon fonctionnement de la République, on arrivera inévitablement, alors que la tension sera à son comble, à un « compromis historique » dont se féliciteront tous les gouvernants et les partenaires sociaux, et le Premier ministre annoncera solennellement que finalement, après d’âpres négociations avec le géant du slip, il ne faudra plus couper qu’une couille sur deux.

La lutte des places n’est finalement qu’un reflet d’une époque, et rien ne semble devoir la logique dominante. Le prolétariat de la seconde classe, chair à canon économique qui avale les couleuvres les unes après les autres, est par son inertie, autant victime que complice. Car oui, l’évolution ne fait aucun doute. Tous continueront à se presser chez Pathé, tous finiront par poser leur cul dans des fauteuils hors de prix, en se disant qu’après tout, que voulez-vous ma bonne dame, c’est l’inflation, c’est comme ça. On sera content d’avoir encore une couille sur deux, et on jurera que personne n’y touchera, que la couille est un acquis social obtenu de haute lutte par nos aînés, et que « tout est à nous, rien n’est à eux. » Jusqu’à la prochaine fois.