Maison indépendante

DIRE OU NE PAS DIRE – LETTRE OUVERTE À DENISE LABOUCHE.

 

 

Elodie Lefebvre |

 

 

Dire ou ne pas dire. Telle est la question.

Il y a deux types de gens qui écrivent. Ceux qui ont quelque chose à dire, et ceux qui ont quelque chose à exprimer. Les deux n’ont rien à voir. Moi je n’ai rien à dire par exemple. Quand on m’a demandé d’écrire pour toi Denise, j’ai dit oui, bien sûr. Mais au fond je n’ai rien à dire. Je n’ai rien à partager, aucun combat à mener, ni projet sur lequel convaincre. Je n’ai pas envie de critiquer, et si tu veux tout savoir je n’ai même pas d’avis. Tu vois Denise, on ne fait pas d’article profond quand on a rien à dire. Mais on peut quand même écrire. L’exutoire d’une vie finalement. On n’engage à rien, on ne promet pas de belles phrases, et personne ne s’attend à apprendre quelque chose en nous lisant, mais pourtant on exprime un truc. Quoi ? Si on le savait on aurait peut-être quelque chose à dire. Qu’est-ce que je fais là alors me diras-tu sûrement ? Pourquoi écrire ces lignes ? Tu sais, je vais t’expliquer quelque chose d’important maintenant, quelque chose qui pourrait te blesser et en même temps qui fait l’intérêt de cet enchaînement de mots d’une banalité sans précédent. Denise, ta vie de prostituée intello déchue je m’en fous. Les sujets de guerre, d’amour, de sexe, de liberté, de littérature ou de cinéma. Aujourd’hui, je m’en fous. Si j’écris à cette heure, en plein milieu d’un après-midi de semaine, sortie de tout espace-temps classique dans lequel les honnêtes gens se trouvent dans un bureau en train de travailler et de pourrir, c’est parce que je m’ennuie. Non Denise, ce n’est pas pour te faire plaisir. Ce n’est pas pour te parler, t’exciter, ni même t’intéresser. C’est pour lutter contre une espèce de morosité ambiante que seuls les mots peuvent révéler avant d’envoyer se faire foutre. C’est pour ça. Mais y’a un problème. Des fois, ça ne marche pas ; la morosité mise à nue se colle et s’incruste et les mots ne font que l’attirer comme un aimant, comme une vieille pute, comme toi Denise. Ce que j’en dis, c’est qu’on ne peut pas compter sur les mots finalement. C’est dommage parce qu’il n’y a qu’eux qui rassurent. Qui me rassurent. Mais ils n’ont jamais l’effet escompté, ils s’amusent avec moi, avec nous. Regarde. Il y a quelques minutes. Je sors mon ordinateur et tapote sur mon clavier. Parce que je m’ennuie. En réalité, il faudrait que je me lance dans un plan de carrière et que j’envisage l’avenir. Mais l’avenir, c’est incertain, ça fatigue d’avance. Parfois même c’est triste. Alors que d’écrire, c’est libérateur. Et quitte à gâcher son temps par tous les moyens possibles pour éviter de commencer quelque chose qu’on a ni l’envie ni la foi et encore moins la force de terminer, autant que ce soit pour aligner des mots. Et tant pis s’ils n’ont rien à dire. Tant pis s’ils ne font que refléter la petitesse d’un instant, qu’imager un moment dans une journée qui en verra d’autres, s’ils ne servent finalement qu’à perdre deux heures de plus. Ils me déculpabilisent. Voilà. Tu vois bien que les mots s’amusent et qu’on ne peut pas compter sur eux. Je voulais qu’ils me motivent, un genre de boisson énergisante. Puis au bout de deux lignes, j’aurais bien aimé qu’ils m’enfoncent dans un état de passivité déprimante. Mais qu’ils me déculpabilisent ? Je n’aurais jamais cru ça des mots. Des fois, c’est à se demander qui de l’émotion ou du mot déclenchent l’autre. Il y a peut-être quelque chose à dire là-dessus finalement.

 

 

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