Maison indépendante

LUCHINI, LE MAGNIFIQUE.

 

 

 | Valentine Boivin |

 

 

Avant d’assister à la première représentation d’Une heure de tranquillité, plusieurs sentiments traversent mon lobe frontal. Mon Dieu, j‘ai en horreur le théâtre de boulevard, que suis-je venue faire dans cette galère ? Mais bon, Fabrice Luchini dans une pièce, et non une lecture – oui, j’ai toujours le sourire aux lèvres et l’œil qui frise en repensant à Art de Yasmina Reza où il excellait dans le rôle du passionné d’art contemporain. Et puis mince, la moyenne d’âge culmine et je vois davantage de personnes ajuster leurs sonotones que couper leurs téléphones… Alors, avec des souliers de plomb, je gravissais les étages du théâtre Antoine en priant pour que les amants dans les placards, et les mélodrames en tous genres soient un tant soit peu savoureux et je m’installais sur mon siège de velours rouge. Le rideau se lève, Monsieur Luchini entre en scène et coupablement, honteusement même, je dois l’avouer, je sais dès sa première phrase que j’accepterai tout et lui pardonnerai tout. Que peu importe ce qu’il dira, il fera de moi ce qu’il voudra, je l’écouterai, et qui sait, rirai même.

Le pitch est simple : qui n’a jamais rêvé d’avoir la paix pendant une heure afin de s’adonner à sa passion ? Personne. Surtout pas Michel, interprété par Fabrice Luchini qui vient de trouver aux puces LE vinyle de jazz tant recherché. Mais cette quiétude attendue depuis des années était sans compter une femme au bord de la crise de nerfs, torturée par des questions existentielles, un fils demeuré-punk qui souhaite qu’on l’appelle Fucking rat – ce que l’on ferait volontiers, tant il est exaspérant et n’a plus exactement la tête de l’adolescent… mais dès lors, le pari n’est-il pas gagné ? -, le meilleur ami que l’on aime avoir (moins beau, moins intelligent, bref, celui qui ne vous fera pas d’ombre), une maîtresse qui veut vendre la mèche, un étrange et envahissant voisin polonais à la douce ambigüité sexuelle qui n’a rien à envier à Monsieur Preskovic, et pour couronner le tout, un ouvrier calamiteux qui dévaste l’appartement bourgeois.

Dans ce huis clos, Florian Zeller tel un Fitzgerald avec son Gatsby le magnifique, maîtrise une technique redoutable et enfantine : le naturel. Il présente son héros – le sauveur de la pièce – avec modestie et signe des dialogues assez ciselés, des bons mots et des situations drôles. Des portes qui claquent mais aussi des claques qui portent. Des clichés savamment utilisés. Néanmoins, peu ou prou de surprise puisque tout est cousu de fil blanc.

Fabrice Luchini revient sur les planches avec une troupe d’acteurs aux talents inégaux (Mon Dieu, le meilleur ami…), mais soyons honnêtes : il est, il fait la pièce et ne partage guère la scène ni même l’affiche, tant il est omniprésent et brillant. Son égoïsme est délectable, son insensibilité devient acceptable, son impatience est colérique, sa fourberie, sa malhonnêteté et ses ruses constituent des qualités indéniables. Luchini, n’est pas qu’un personnage fantasque, un homme à la soixantaine très séduisante, dont on attend toujours le petit déhanché, l’air de jazz fredonné ou franchement entonné, et la citation qui fait mouche laissant l’assistance du paf béate. Non, Luchini, c’est aussi une diction parfaite et un phrasé impeccable qui nous font nous rappeler que les liaisons ne sont pas une option et confèrent à la langue de Molière, cette beauté et ce caractère chantant. Nul besoin d’habiter l’espace, de tenter de le remplir en s’agitant vainement. Le corps est tout aussi juste que la voix et les gestes sont savamment contenus pour ne pas tomber dans le grotesque. Sans pitié et obsédé par la concrétisation de son désir, il nous fait brûler de la même exaspération face aux situations rocambolesques qui s’amoncellent, et nous attendons avec tout autant d’impatience que lui sa délivrance : l’exultation provoquée par son plaisir solitaire. Seul avec lui-même. Seul avec le collector « Me, Myself and I ».

Alors oui, le ressenti est compliqué. Enfin, il est complexe (ceux qui ont vu ou verront la pièce comprendront le clin d’œil). Les intentions de l’œuvre, sauf celle de faire rire, restent mystérieuses, néanmoins la réalisation constitue la preuve. Allez-y. Défaites-vous de votre snobisme pour une soirée. Je l’ai fait, vous pouvez bien le faire.

 

 

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