Maison indépendante

BOUTEILLE À LA MER : LES TUILERIES. [1]

 

 

Tara Lennart |

 

 

Des bouts de vie ramassés, arrachés à l’espace urbain qui les engloutit au fil des nettoyages, des pluies et des piétinements. Des bouts de gens presque volés à l’anonymat qui les recouvre lentement. Chaque ville, pour peu qu’on baisse le regard, révèle des secrets, des instants d’existences qui se détachent, dans l’inadvertance, l’étourderie, la colère, ou je ne sais quoi d’autre, encore. Au fil de mes pas, je les capture, les consigne, les compile. Et les rejette à la mer, accompagnés d’élucubrations construites sur les sables mouvants de l’inconnu.

 

Les allées des Tuileries sont encore humides, il a plu quelques gouttes ce matin. Un petit bout de papier blanc, sali, comme déjà à moitié oublié, résigné à son sort, échappe de quelques centimètres à une flaque d’eau. Dessus, une écriture inégale, tremblante, un peu. Je viens d’allumer une cigarette, je m’arrête. Je me penche et le ramasse vite sans vraiment le regarder, je me sens coupable. J’ai l’impression d’avoir commis une atteinte à la pudeur, d’avoir eu un geste déplacé, d’être un peu comme ces clodos qui guettent les mégots jetés, et pas tout à fait finis, pour les glisser dans leur poche crasseuses et les fumer sous les porches qui abritent leur espace vital.

Bouteille 1

Je vais m’asseoir sur une chaise, près de la fontaine, pour déchiffrer l’écriture. Est-ce un homme, une femme, l’enfant qui écrit à ce père, qui, quelque soit l’âge de son fils ou de sa fille, reste  » papa « . Je ne saurais pas dire, je suis incapable de deviner un genre ou un âge à la forme des lettres. Les mots durs, terriblement résignés m’amènent les larmes aux yeux. Je ne peux pas m’empêcher de me projeter, l’espace d’une seconde, à la place de cet individu sans visage ni âge, et m’identifier à une inexistence, matérialisée sous la forme d’une feuille tâchée.

Le papier est anodin, presque pauvre, quelconque. Est-ce le premier brouillon, interrompu, d’une longue missive explicative ? Une tentative avortée pour exprimer un désespoir si profond qu’il ne peut pas se mettre en mot ? De quoi souffre cette personne, quelle douleur s’est donc promenée ce matin, entre les joggeurs, les chiens et les pompiers qui jouent au foot ? Une maladie, une rupture, un échec professionnel, la ruine ? Les propos sont presque contradictoires, entre l’aveu d’épuisement et la volonté de rassurer ce papa. Un appel au secours, peut-être.

Quel geste l’a amenée, cette personne, à abandonner ces aveux exsangues dans ce jardin si fréquenté ? Pourquoi ne pas avoir chiffonné la missive et confiée au secret d’une poubelle ? Peut-être est-elle tombée, dans un instant d’inadvertance… Peut-être est-ce la colère ou la frustration qui a amené cette anonyme à l’abandonner là, ce papier. Mais non, il n’est pas froissé. Il est comme déposé. Serein.

 

 

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