Maison indépendante

TWITTER, LE QATAR, FREUD ET MOI.

 

 

 | François Michel |

 

 

Ce n’était pas à Mégara, faubourg de Carthage, ni au temps jadis. C’était jeudi dernier, à 9h, sur Twitter. Frileux par nature à l’égard dudit réseau, j’ai fini par me laisser convaincre, depuis quelques mois, d’aller y voir de plus près. L’épisode que je veux relater n’est sans doute, à l’échelle du Web, qu’un grain de sable – ou un mégot – sur la plage de Palavas-les-Flots. Mais certains grains de sable valent la peine, lorsqu’ils reflètent une vérité profonde. La vérité profonde, c’est qu’à tout bien considérer, Twitter rend con. Je sais qu’il t’arrives de tweeter, Denise, moi aussi, mais moi je m’en fous, je ne suis plus à une contradiction près. Plus sérieusement, il paraît vital de critiquer un média aussi massivement utilisé – et cela n’empêche pas de noter les avantages réels qu’il présente, parmi lesquels la simplicité d’utilisation, la transparence, ou encore l’avantage de démythifier assez efficacement un certain nombre d’éditocrates et de médias qui bénéficiaient jusque là d’un quasi monopole de l’information. Mais entre démocratisation et idiocratie, il n’y a souvent qu’un grain de sable, justement.

Revenons à l’épisode en question. Tout était parti d’une histoire qui a fait quelque « bruit » sur la toile : l’excellent siteLes cahiers du football avait bricolé une dépêche parodique, en inventant la création d’un compétition délirante, sorte de concurrente de la Ligue des Champions, gavée de fric, de pétrole et de paillettes, par le Qatar et les Emirats. L’ « info », qui était donc un énorme fake, fut détournée et bricolée avant de se retrouver, au premier degré cette fois, dans le vénérableTimes de Londres, qui en fit même un article de trois pages présenté comme un scoop déniché par son rédacteur. Il s’agissait surtout, comme on s’en rendit vite compte, d’une énorme connerie. En se prenant lui-même les pieds dans le tapis – il avoua finalement s’être fait refourguer le « canular » par un mythomane qu’il prenait pour une source sérieuse –, et surtout, en niant son erreur pendant près d’une semaine, le journaliste du Times, une fois la bévue révélée, déclencha évidemment sur Twitter un barouf de tous les diables. A juste titre : l’affaire révélait quand même, comme disent les oncles racistes dans les dîners de famille, une sérieuse couille dans le potage, à savoir un problème de viabilité et de traçabilité des sources ; une vision complètement délirante, au sein de la profession, du rôle et de l’influence supposée des pays du Golfe dans le foot ; ainsi qu’une tendance appuyée à la course au scoop à la va-comme-je-te-pousse, pouvant rapidement tourner au grand n’importe quoi , dans une dérive du journalisme qui pour la peine ne concerne malheureusement pas que le football. Beaucoup a déjà été dit et écrit à ce sujet, et c’est plutôt sur un détail périphérique de l’affaire et, a priori, sans importance, que je veux revenir.

Jeudi dernier, donc, à 9h, en allant suivre les développements de l’ « affaire », qui avait « éclaté » la veille, je tombe sur des tweets adressés par un internaute au compte des Cahiers, s’exaspérant de voir le journal continuer à évoquer le canular :« Pack it in. If you fooled him, well done. Just, seriously, shut up », ou encore « You’re STILL tweeting about it. Get over it, move on. »

« Move on »… Autrement dit, le fond, on s’en tape. Tout est dit. Sur Twitter, le monde merveilleux de la réactivité et de l’instant, ce qui fait loi, c’est la rapidité, l’obsolescence programmée et quasi immédiate. L’exemple est ici tellement caricatural qu’on a peine à le croire : l’affaire remontait, je l’ai dit, à la veille ! Déjà trop long, visiblement. Peu importe, évidemment, d’avoir le fin mot de l’histoire, peu importe la réflexion ou la recherche de la vérité, peu importe qu’un grand média international ait été pris en flagrant délit de désinformation. Tout doit être dans l’instant, le scoop, le LOL, le scandale ou la répartie. Monde merveilleux où les affaires sortent, explosent, et puis disparaissent tranquillement sans que personne n’ait à s’expliquer. On me dira qu’en l’occurrence, le Times a fini dans cette affaire par faire amende honorable, et que Twitter a joué son rôle. Certes. Mais on a aussi le droit de pointer l’excès inverse. En donnant à tous la possibilité de dicter l’actualité, Twitter a certes permis l’émergence de paroles libres, mais a noyé l’ensemble dans un flot ininterrompu, retirant les dernières onces d’intelligence pour saturer la toile de données et d’infos en continu, au détriment de la réflexion de fond. Le « twitto » – si c’est bien là le terme qu’il faut utiliser – va de jouissance en jouissance, attentif à la moindre nouvelle, et dès que l’éjaculation du scandale à eu lieu, il passe à autre chose, impatient comme un gosse bloqué au stade anal, devant le sapin de Noël, réclamant un nouveau jouet. Si un jouet lui demande de réfléchir, il le trouvera ringard et franchement pénible.

On nous vend Twitter comme une arme de la démocratie, alors que le réseau ne fait, dans bien des cas, qu’entretenir une apathie généralisée qui se centre sur l’info pour l’info, sans chercher à lui donner un sens. Ce que je veux te dire, Denise, c’est qu’il faut savoir, parfois, prendre son temps. Se faire chier, pourquoi pas. Ne pas à tout prix enchaîner les tweets creux et la fuite en avant. C’est cela la vraie perte de temps. Aller au cinéma pour en tirer des morceaux de philosophie, pas pour dire que Selena Gomez est bonne. Regarde Sébastien, il fait ça mieux que moi. Ou même sans l’aide de l’art d’un autre, tu peux te contenter d’observer le monde qui t’entoure, prendre le temps, encore, pour écouter, regarder, et écrire. Que tu le fasses bien ou pas, peu importe, au moins tu auras essayé. Et tu auras évité de te noyer dans cette nasse où tout le monde sait tout, mais où personne ne voit plus rien. Aujourd’hui, on dézingue la jeunesse américaine, et sur ce sujet comme sur n’importe quel autre, on apprendra forcément plus en lisant ce que tu publies qu’en s’épuisant à remonter des fils de discussions en 140 signes. Twitter rend con, mais peu importe, finalement, puisque les cons en redemandent. 

 

 

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