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HARMONY KORINE EN SPRING BREAK : UNE RÉFLEXION SUR L’ART DE L’ÉCHEC.

 

 

 | Sébastien Thibault |

 

 

La supercherie promotionnelle autour de Spring Breakers en aura donc trompé plus d’un. Fourmillante est à présent l’armée de dupes souffrant encore (à cœur ouvert) d’avoir assisté à un film qu’ils ne voulaient pas voir. Et comment ne pas être déçu, en effet, lorsqu’advient la réalisation qu’il se cache dans le dernier opus d’Harmony Korine l’expérimentation d’un art plus ardu que ne le suggèrent la bande annonce et les affiches publicitaires ?

Alors que son sujet annonce une mascarade cinématographique idiote et tape-à-l’oeil, l’ancien protégé de Larry Clark [1] prend plaisir à leurrer son spectateur en contournant le film pop corn, jouissif et divertissant, au profit de séquences lancinantes et minimalistes. Sans doute est-ce pour cette raison, précisément, que Spring Breakers laisse dans la bouche des junkies dévertébrés un goût amer, loin de la cerise acidulée que suçotent les cinéphiles très capricieux. Car si dans un effort de réduction symptomatique, le synopsis adopte un pitch sans intérêt (quatre étudiantes « badass » partent conquérir leur liberté chérie), c’est autre part que se pose la double réflexion qui nous occupe ici, allant de l’ « hétérotopie » foucaldienne à l’héritage d’Andy Wharhol.

 

« WASSUP MOTHERFOUCAULT?! »

 

Parce que Spring Breakers n’est pas seulement un film sur l’angularité d’une paire de fesses et la plasticité mamelle à l’épreuve du binge drinking, Michel Foucault aurait certainement trouvé en la personne d’Harmony Korine un bon camarade pour illustrer son concept d’ « hétérotopie »[2], terme qu’il définit comme une « localisation physique de l’utopie ». Et quoi de plus idéal-typique qu’un Spring Break en Floride ? La Floride, ce lieu hors de tous les lieux, cet espace du dehors entre le ciel et la mer que l’on désigne, par-delà les murs de l’orthodoxie familiale et académique, comme le point d’ancrage privilégié des vacances de printemps pour s’adonner, dans un mimétisme autocratique, aux fantasmes télévisés. Le Spring Break, ce moment de transgression vers l’irréalité concrétisée, ou l’expression d’une débauche si bien régulée par la négation de l’ordre moral que la déviance devient la fesse cachée du contrôle social. Une allégorie sociologique en somme, puisque ce rite initiatique ne s’exerce que dans une pratique émancipée de la théâtralité classique, là où se meurent ensemble bienséance et vraisemblance sous le joug entendu de la dégradation.

 

Pour cette raison, l’œuvre de Korine est une mise en vitrine des totems les plus impérieux de la jeunesse américaine. La religion, l’alcool, l’argent, la violence et le sexe sont dépeints comme les fondements névrotiques d’une génération solitaire et souillée, s’en remettant à l’abstraction existentielle pour simplement demeurer. James Franco, en gangta « cosmétique » nommé Alien, n’est autre que la personnification bouffonne du matérialisme et de l’hédonisme réunis tous deux sous le sceau des espérances consuméristes de la pop culture. Nulle surprise alors de s’apercevoir que le film réconcilie à la faveur d’une observation peu révolutionnaire trois ennemis intimes du débat public – le psychologue, le sociologue et le moraliste –, lesquels s’attachent à penser la perte des constructions identitaires dans la matrice des comportements individuels ou collectifs.

 

« LOOK AT MY SHIT, YO! »

 

Sur le plan des idées donc, Korine est détonnant. A tel point que l’on pourrait se satisfaire, en vertu du discours, d’un traitement grossier et racoleur étonnamment étranger à la poésie évanescente sur laquelle repose son réalisme social. Mais il faut bien l’avouer, le flot poétique de Spring Breakers s’essouffle par sa ténacité onirique à dominer chaque plan dans des proportions butées et tapageuses que seule l’obsession de l’artiste est à même de justifier. L’overdose de lumières dépossède la photographie de sa figuration organique, commettant ainsi l’erreur d’engrosser – par la fluorescence – une caricature déjà bien grasse. Un parti-pris qu’il ne s’agit pas seulement de regretter, mais d’interroger jusque dans sa finalité puisque le petit gars de Nashville semble avoir conçu ce film avec l’intention de communiquer au spectateur une expérience visuelle totale, trouvant son degré de saturation à la confluence des corps et des choses. Or cela fait-il pour autant une esthétique ? 

 

Le choix de Korine pour une œuvre forte, tout en contraste, pose problème en vérité. La construction narrative épouse dans son ambition formelle un traitement si convenu que celui-ci transforme le récit en une sérénade pesante et éreintée. Les évènements avancent à pas lents, trébuchent, se redressent, et défilent pour mieux se fragmenter en un montage « back/forward » et un rythme « long/court » qui s’éparpillent. Tout ici se cherche, se mélange, puis se perd dans une lourdeur extatique censée réfréner un scénario vif et exalté. L’ « effet de boucle », conçu à l’origine pour étourdir le discours d’une volupté obsédante, ne fait que desservir l’usage du Daïmon socratique, à travers lequel les voix intérieures se répètent à un niveau de redondance si assurée qu’elles finissent par sombrer dans une langueur monocorde.

Mais plus significatif encore, ce traitement par la ritournelle inscrit le réalisateur américain dans la lignée des héritiers d’Andy Warhol, lesquels s’entêtent pour faire de l’art à dupliquer dans leur travail des icônes et des situations désenchantées afin d’en épuiser le sens. Choisir ainsi des ex-disney girls ne résulte pas seulement d’une volonté marketing : il s’agit de dévoiler l’envers d’un circuit entrepreneur de goûts en blâmant ce qu’il faut de chimères libertaires et d’imageries sexuelles pour commercialiser un monde. La grande différence avec la star du pop art, toutefois, est que par son geste celui-ci avait réussi à devenir lui-même une icône, ou du moins le catalyseur d’une époque plastique en plein émoi conceptuel. Une posture que devrait désormais rejeter la critique, la vraie, pour mieux écarter les œuvres  tentant de ressembler à celles de n’importe qui. Une façon peu conciliante en définitive de repenser le « succès » de ce film à l’aune de son plus clair diagnostique : il y a bien  quelque chose de pourri au royaume de Korine.