Maison indépendante

SIN GLOBO : NAISSANCE D’UN MOUVEMENT NEO-HIPPIE DANS UN MONDE AFFRANCHI DES DANGERS DU SIDA. [3]

 

 

Fran Martinez |

 

 

 DEUXIÈME PARTIE 

LES REVIVALISTES ET L’ENIEME MORT DU REVE AMERICAIN

 

Il paraît qu’une bande de skateurs de San Diego avait entrepris de rejoindrePeople’s Park avec leurs planches comme unique moyen de transport, au lendemain du rassemblement organisé par Aldous Black qui coûta la vie à 72 personnes. Le L.A Times évoquait un « enfer capillaire à roulettes, pétri d’illusions sixties, sur le point de prendre en pleine face la dure réalité des drogues et de la violence animale qui habite chacun de ces néo hippies inconscients ».

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le mouvement initié par William Parish était loin de susciter l’adhésion des journaux, même les moins conservateurs. Tom Wolfe – qui après avoir suivi Ken Kesey et ses Merry Pranksters au milieu des années 60 sait de quoi il parle – soulignait le manque d’expérience de la jeunesse en matière de prise de drogues psychédéliques, tout en minimisant l’impact de la résurgence d’un tel mouvement. Selon lui, on ne trouva rien à Berkeley lors de ce rassemblement meurtrier, qu’on ne trouverait en Floride que lors du Spring Break.

Plus étonnant, les universitaires, vieux de la vieille, anciens soixante-huitards en France, ou encore ex-disciples de Timothy Leary, multipliaient les interventions dans les médias, affichant leur scepticisme, quitte à passer pour des vieux cons auprès de toute une frange de la jeunesse qui voyait en Black un maître à penser.

Le plus actif de tous était très certainement Howard McNamara, chercheur à l’Université de Berkeley et spécialiste des Contre-cultures : « On est en plein fantasme », dira-t-il. « Il ne s’agit que d’un pseudo revival 60′s, fomenté par une bande d’allumés, tous nostalgiques d’une période qu’ils n’ont même pas vécue ».

En arrivant à San Francisco, McNamara nous attendait Pedro, Ralph et moi-même. Alors que l’universitaire fumait un joint au volant de sa Porsche décapotable, mon chamane manifesta très rapidement le besoin de descendre pour se dégourdir les jambes ; nous étions au beau milieu de Haight-Ashbury. Bowman lui emboîta le pas. Je ne devais plus les revoir avant la publication de ce papier.

« Je ne peux plus foutre les pieds sur un campus, anyway », beugla Bowman dans le lointain.

La radio interrompit ses programmes au même instant : l’un des huit skateurs partis en pèlerinage à Berkeley venait d’être renversé par une bagnole à la sortie de L.A.

Il était mort sur le coup. 

 

LES ENFANTS GATES

 

McNamara était un universitaire progressiste, acteurs et témoins de toutes les luttes depuis le début des années 60, mais ne pouvait pas supporter un seul instant la présence de William Parish aka Aldous Black à ses côtés. Lors d’un débat télévisé, organisé par une association étudiante de l’université de Berkeley quelques mois avant le rassemblement de People’s Park, le jeune Parish, alors simple leader d’une mouvance libertaire néo-hippie dont l’existence était connue des seuls membres des associations du campus, fustigeait les enfants gâtés de l’après-guerre, responsables selon lui des maux qui accablent la jeunesse d’aujourd’hui.On en serait probablement resté là si McNamara n’avait pas détecté chez Black une sorte de feu sacré, qui le pousserait le cas échéant à mettre en route son énorme machinerie révolutionnaire.

L’universitaire me confia qu’il fût d’abord frappé par le manque de culture manifeste de Parish. Ce dernier devait reprendre la révolution culturelle là où ces vieux cons, corrompus par l’argent et leur confort bourgeois, l’avaient laissée. En revoyant les images de l’émission, je ne pouvais que me ranger du côté de McNamara : Parish était un putain de crétin ignare ; il était également un sacré fils de bourgeois. Son père, Bobby Parish, était un proche de la famille Bush, et avait fait fortune grâce au pétrole enfoui dans les entrailles des terres texanes. Selon McNamara, Black n’était qu’un petit con incapable d’attirer l’attention de son père sur lui autrement qu’en faisant des conneries.

« Un vieux bourgeois » traitant un « fils à Papa » de petit con ; c’est ce que l’on appelle l’ironie du sort.

Pendant que je rembobinais la bande pour revenir sur des passages clef de l’émission en question, le vieux était en train de fouiller dans ses papiers ; sa montagne de papiers, fruit d’années de travail forcené sur tous les aspects, culturels, politiques, économiques, sociétaux, des contre-cultures, aux Etats-Unis, mais aussi à travers le monde. De son bordel, il sortit un article scientifique canadien, vieux de 1972, rédigé par un jeune chercheur d’alors : Marc Leblanc. Pionnière, cette étude montrait, au-delà des modes de consommation des drogues psychédéliques par un « groupe culture d’adeptes », que le mouvement hippie, comme tous les mouvements de contestation, est mort victime du succès de son moyen de libération supposé : la drogue. Un passage en particulier avait attiré mon attention : « La drogue était le sacerdoce d’une nouvelle religion en plein essor. Mais comme nous l’avons montré, ce mouvement salutaire pour notre société, s’est dégradé car la religion est en voie de disparition, mais le sacerdoce demeure ». C’est exactement ce que Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucouavait prévu. Suivi par Tom Wolfe dans ses pérégrinations américaines, Kesey était parti porter la bonne parole : dépasser l’acide avant que l’acide ne ramollisse tellement la cervelle de ces clochards de hippies, qu’il n’en resterait plus rien, sinon une bande de junkies apatrides.

 

SNEAKY THRILLS

 

Assis au sommet d’une colline verdoyante, j’allumai un joint et pensai à l’échec de la révolution à venir. Sin globo… Le ballet des camionnettes de la Garde Nationale donnait à Berkeley des airs d’occupation. Que s’était-il passé cette nuit d’été à People’s Park ? Selon McNamara et un bon paquet de témoignages récoltés auprès de « survivants », il s’agissait d’un mauvais trip ayant provoqué une crise aigue de paranoïa chez certains, menant ainsi à un mouvement de foule meurtrier.

J’avais rencontré Elsa en sortant du bureau de McNamara, après mon entretien avec lui. Elle m’avait demandé si j’étais journaliste, auquel cas elle m’aurait dit d’aller me faire foutre. Je lui avais répondu que j’étais un pauvre thésard français, en quête d’une bourse universitaire. En l’espace de deux minutes, j’étais devenu un futur universitaire, dont le sujet de thèse ferait écho aux récents évènements de People’s Park : Pulsions sexuelles, libido, déviances et prises de risque dans les mobilisations étudiantes de 1962 à nos jours. Visiblement impressionnée, Elsa me confia être une « survivante » ; le terme semblait donc bien être accepté dans l’imaginaire collectif dans tout le campus. Selon elle, les festivités ont tourné au vinaigre quand une poignée de « junkies » ont commencé à disjoncter complètement après avoir pris une forte quantité « d’acides ». « Il n’y a jamais eu de gang bang géant, comme le disent les médias », dit-elle. « Seule une dizaine de personnes a commencé à se déshabiller au milieu des autres ». Un mouvement de foule tentaculaire, provoqué par les cris paranoïaques d’une centaine de personnes – probablement les plus atteintes par les drogues – débuta au moment où la Garde Nationale encercla le Park.

« Les flics n’y sont pour rien, nous nous sommes entretués ».

Cette version des faits était identique à celle des autorités, policières à ceci près que ces dernières ont mis le paquet sur le côté « déviant » de la tournure des événements, en annonçant le chiffre de 250 partouzeurs au milieu d’une foule libidineuse de près de 10.000 personnes. « Nous étions beaucoup plus ! », m’assura Elsa. « Mais beaucoup, mais alors beaucoup moins de partouzeurs ».

Elle me confia avoir été intriguée par l’idée de ce grand rassemblement pour fêter la découverte d’un vaccin universel contre le Sida, au moment où Black lançait ses tracts sur tout le campus.

« La drogue, ça craint ».  

 

THE PLOT THEORY

 

Rachel portait un bracelet aux couleurs psychédéliques, signe de ralliement au mouvement initié par Black. Selon elle, ce rassemblement fera date : « un peu comme Woodstock« . J’aurais plutôt choisi la référence à Altamont, en 1969, où les Stones durent faire face à une foule hostile et à la violence dégénérée des Hell’s Angels à l’encontre d’un jeune black. « T’y connais rien! T’es soumis aux diktats des médias de masse, des flics et des curés. Tu sais pourquoi ces gens-là ont gardé si longtemps secret ce foutu vaccin ? », brailla-t-elle. « Pour maintenir nos corps enchaînés. Mais nous n’avons plus peur ! Nous allons nous réapproprier nos corps, comme nous nous sommes réappropriés l’espace public ».

Devant l’immense demeure de William Parish – assigné à domicile avant que ne commence son procès – les forces de l’ordre tenaient à bonne distance les curieux ; mais encore plus les allumés et sympathisants en tout genre, cantonnés derrière une succession de barrières rouge vif, à quelques centaines de mètres de l’entrée principale. Beaucoup plus proches et moins inquiétés par la police, se succèdent devant les caméras du monde entier, toutes les demi-heures, les mères de famille indignées, les républicains conservateurs, les milices religieuses extrémistes et… cette mystérieuse association de protection des animaux, venue défendre les intérêts d’un pauvre clébard trouvé dans les rues sales de San Francisco.

Si les dés des prochaines élections américaines sont d’ores et déjà pipés, le « chaos » comme le disent les curés, semble s’être durablement installé dans les esprits malades de la jeunesse.

Les autorités le savent bien ; les mexicains aussi.

 

 

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