Maison indépendante

SIN GLOBO : NAISSANCE D’UN MOUVEMENT NEO-HIPPIE DANS UN MONDE AFFRANCHI DES DANGERS DU SIDA. [INTÉGRALITÉ]

 

 

Fran Martinez |

 

 

 PROLOGUE –

ON A DECOUVERT UN VACCIN CONTRE LE SIDA

 

 

PEOPLE’S PARK, BERKELEY, CALIFORNIA, USAUne bande d’activistes néo-hippie, menée par le mystérieux et charismatique Aldous Black, édifiait sur les cendres encore fumantes de l’autodafé de préservatifs de la nuit précédente, une gigantesque pierre tombale en carton-pâte sur laquelle on pouvait lire : WE WILL GO AND FUCK ON YOUR GRAVE. Une bien belle épitaphe, pleine d’ironie, pour une maladie qui plomba l’ambiance dans toutes les boites à partouze de l’occident depuis le début des années 80, et qui tua des millions de personnes dans les pays les plus pauvres d’Afrique et d’ailleurs.

Répondant à l’appel de Black, des dizaines de milliers de jeunes gens, pour la plupart étudiants, débarquèrent des quatre coins des Etats-Unis pour participer aux festivités organisées par la bande de celui que l’on nomme ainsi en référence à Aldous Huxley et William Black, chantre pop de la prise intempestive de LSD pour l’un, et génial inventeur des Portes de la perception pour l’autre. Au programme : un gang-bang géant, des psychotropes et 72 gamins morts, à poils, étendus dans leur propre vomi. En l’espace d’une nuit seulement, Aldous Black et ses Merry Pranksters, sont passés du statut de revivalists sixties, à celui de terroristes. Au lendemain du rassemblement le plus dévergondé de l’histoire de Berkeley, voire de l’Histoire tout court, l’Amérique avait la gueule de bois : 72 morts, c’est plus de morts que lors des émeutes de Watts en 65.

La bande néo-hippie, sentant le poids de la culpabilité, ou celui de la peur des fédéraux, s’était barricadée dans son énorme propriété à quelques miles seulement de People’s Park. Après une nuit de siège, les hommes de la DEA se sont introduits dans la résidence. Sans violence, ils ont coffré tout le monde, même le clébard errant que Black avait récupéré dans les rues sales de San Francisco et à qui il faisait prendre de la drogue. Dans le sous-sol géant de la luxueuse demeure, transformée en squat pourri rongée par la pisse, la police fédérale américaine avait retrouvé près d’une tonne de cocaïne, un laboratoire géant, quelques centaines de kilos d’héroïne, de l’herbe comme s’il en pleuvait et suffisamment de LSD pour ramener Georges et John à la vie et reformer les Beatles.

Après l’arrestation de William Parish aka Aldous Black, la crainte d’une propagation de ce mouvement libertin et libertaire sous acide vers l’est, puis au-delà des frontières américaines, s’est faite sentir à la Maison Blanche, menant ainsi à une grave crise politique qui poussa le gouvernement en place à remettre sa démission. Les jours qui ont suivis le début du procès ont été marqués par des rassemblements sporadiques un peu partout dans le monde, suivis d’arrestations massives, et violentes la plupart du temps. Et comme le craignaient les autorités, l’idée de baiser collectivement et en public s’est répandue comme une trainée de poudre.

Alors que le procès promettait d’être long, je voulais en savoir plus sur le déroulement des évènements : les 72 morts, la drogue, les kids… et cet étrange groupuscule d’activistes de la protection des animaux, qui assignait en justice Black et ses « Wankers » pour maltraitance envers Sparks, le chien errant.

Comme si les bougres n’avaient pas suffisamment à faire avec tous les chefs d’accusation qui pesaient sur eux.

Mais avant ça, il fallait que je quitte ce trou à rats qu’est le Mexique.

 

 

 PREMIERE PARTIE 

LE MEXIQUE

 

 

Au moment des évènements de Berkeley, je me trouvais dans une situation délicate, paumé dans un coin reculé du Mexique. Alors qu’un charnier géant rempli de près de 70 cadavres de paysans chicanos venait d’être découvert dans une finca sordide des faubourgs de San Fernando, la très influente French review of Gonzo journalism m’avait envoyé sur place pour discuter avec un certain Jorge Marr Rodriguez ; ancien sicario et ex-chef de cellule d’un cartelito local, reconverti dans la lutte contre le narcotrafic, après, dit-il, avoir vu le visage de Jésus dans le marc de café de sa cafetière française un matin ensoleillé du mois d’août. Prenant son nouveau rôle d’informateur très au sérieux, l’homme le moins en sécurité du Mexique balançait des noms à tout-va et à qui veut l’entendre. Il avait d’ailleurs grandement contribué à faire connaître l’existence du Cartel salvadorien de Texis, dont l’un des trois fondateurs n’est autre que ce salopard de Salazar Umaña, un riche entrepreneur spécialisé dans le business du tourisme. Les informations qu’il avait confiées à Sergio Arauz, Oscar Martínez et Efren Lemus, avaient permis aux trois journalistes kamikazes du journal en ligne El Faro, basé au Salvador, de publier une enquête d’une vingtaine de feuillets sur le contrôle des voies d’acheminement de la drogue du Salvador vers le Guatemala, et la corruption endémique qui ronge les pays d’Amérique Centrale. El Caminito, ou la route de l’Enfer ; Les puissants s’en foutent plein les poches et les pauvres y crèvent.

Une prouesse journalistique passée inaperçue en Europe, mais qui finira tôt ou tard dans les annales de la profession.

En ce qui me concerne, Marr était revenu sur la guerre fraticide à laquelle se livraient le Cartel du Golfe et les Zetas, ancien bras armé del Golfo et ex-membres des troupes d’élite de l’armée mexicaine. Ces sales types exploitaient des migrants pauvres venus d’Amérique de Sud et d’Amérique Centrale, avant de les massacrer. Cette main d’oeuvre gratuite en route pour l’El Dorado étasunien, qu’ils n’atteindront jamais.

J’en avais tiré un papier intitulé : Dans l’état de Tamaulipas, on crève d’être pauvre.

 

DE LA PISSE DANS LA BIERE

 

SAN FERNANDO, ETAT DE TAMAULIPAS, MEXICO – La veille de mon départ, soit deux jours après la publication de mon article, et au lendemain de la tragédie de Berkeley, je buvais des Coronitas au bar de l’établissement le plus propre de la ville. Alors que j’écrasais du talon un cafard qui semblait être nourri aux OGM tant il était gros, la radio mexicaine interrompit son programme sur le vaccin universel contre le SIDA et le grand rassemblement de People’s Park, pour un flash spécial : le célèbre sicario reconverti Jorge Marr Rodriguez, était mort. Son corps venait d’être retrouvé dans la chambre de sa fille, et sa tête dans la cuisine de sa femme.

Il était temps de foutre le camp.

A peine arrivé dans le hall de l’hôtel, le réceptionniste m’agrippa l’épaule. 

– « Des hommes sont venus vous voir, señor« , dit-il. « Des hommes pas nets.

– Des hommes pas nets ? », dis-je. « Nom de Dieu! Sortez-moi cette fichue note fissa, et n’oubliez pas de me faire une facture, je dois filer« .

Je m’apprêtais à monter dans ma suite quand ce foutu réceptionniste m’aggripa à nouveau l’épaule avec ses sales pates embagousées.

– « Mais señor, ces hommes se trouvent dans votre suite, ils ne m’ont pas laissé le choix« , dit-il. « Je suis désolé, señor.

– Désolé ? Pas laissé le choix ? Mais dans quel genre d’hôtel suis-je tombé ? Je veux voir le Directeur« , dis-je. « Et vous pouvez oublier la note, vous n’aurez pas un sou« .

En me rongeant les ongles, je regardais fébrilement la porte de l’ascenseur qui conduisait à mon étage, alors que le réceptionniste moustachu et incompétent était parti me chercher le directeur. Il était évident que ça allait barder : on ne laisse pas des tueurs sanguinaires s’introduire dans la suite de ses clients. Je les imaginais moustachus, avec des chapeaux de cow-boy et un énorme barreau de chaise au coin des lèvres, savourant l’instant où ils me flingueraient comme un vulgaire chien des rues. Mes pulsations cardiaques ne faiblissaient pas depuis que j’avais foutu les pieds dans cet endroit rempli de sicarios à chemise à fleurs, et les imprudences de ce bouffeur de Taco n’étaient pas de nature à me ménager. Ce n’était clairement pas de la paranoïa provoquée par un excès de prise de Peyotl, ma vie était en danger. Les nettoyeurs de ce satané cartel voulaient ma peau et ils l’auraient ! Je devais joindre Pedro, mon ami chamane. Je ne pouvais compter que sur lui. Pendant que je divaguais, trois types entrèrent dans l’hôtel, Ray-ban sur le nez et chapeaux de cow-boy. « Des texans! », m’écriais-je, tout en restant cramponné au comptoir de la réception. Les quelques personnes présentes dans le lobby me regardèrent comme si j’avais perdu la tête. Les fous ! Si seulement ils avaient pu imaginer dans quelle situation je me trouvais. Je sentais des gouttes de sueur perler sur mon front et sous les aiselles. L’un des trois sudistes s’approcha alors de moi lentement et posa sa main sur mon épaule. Je restai pétrifé. « Are you french? », qu’il me dit. « Are you ok, son? ».

Je me sentis alors partir ; je poussai un cri d’effroi et filai aux chiottes vomir tripes et boyaux. Je ne savais pas s’il s’agissait du Puerco Pibil, de la pisse dans la bière locale ou des forts psychotropes que je m’enfilais depuis mon arrivée pour oublier l’espace d’un instant l’ambiance de mort qui régnait dans cette contrée infernale, mais je n’avais jamais autant vomi de toute ma vie. Avachi sur la cuvette des toilettes comme un vulgaire étudiant d’une école de commerce de province en week-end d’intégration, je pensais à ce que ces salauds avaient fait à Jorge Marr.Je ne craignais qu’une chose : qu’ils ne m’étrippent.

Encore aujourd’hui, de cet effroyable épisode, je ne me rappelle que de ces femmes nues dansant sur un serpent à plumes, murmurant dans le lointain sin globo, sin globo, sin globo…

 

MON CHAMANE

 

A mon réveil, ma peau suintante de sueur crasse avait laissé une marque humide de la taille de mon corps, sur le drap blanc du lit de ma chambre d’hôtel miteuse. Au plafond, le ventilateur ne brassait pas suffisamment d’air pour chasser cette odeur nauséabonde, mêlée de transpiration, de gerbe et de mégot froid. Il me semblait alors avoir perdu tous mes repères, quand soudain, une voix familière :

« Vivre en dehors du monde et jouir dedans ».

Dans la lumière du jour qui filtrait à travers les persiennes, je distinguai une présence ; puis deux à bien y regarder. Cette voix, c’était celle de Pedro, mon chamane et ami de longue date ; celui qui m’initia au Mexique, aux Head drugs et à toutes ces conneries chamaniques reprises à son compte par le poète Gary Snyder. Il était accompagné par un type, qui s’avéra être Ralph Bowman : journaliste américain persona non grata sur tous les campus américains, depuis ses multiples condamnations pour troubles à l’ordre public. Je comprends mieux pourquoi le réceptionniste parlait de types « pas nets » : il était certainement plus habitué à voir des sicarios débarquer dans son hôtel, armes aux poings, que ce genre de fellascomplétement allumés, se promenant dans l’une des régions les plus dangereuses du Mexique avec une casquette de l’US Navy.

– « Tu vas te prendre une douche, et on file à Berkeley », dit Ralph, pendant que Pedro semblait-être occupé à contempler la lumière du soleil filter sur sa main. « Il se passe des choses importantes.

– Il semblerait, effectivement », dis-je avec toute la difficutlé du monde à m’exprimer. « Il faudrait y aller avant que les sociologues ne viennent tout mettre en pièces ».

Le fait d’avoir échangé quelques mots avec Bowman m’avait permis de reprendre mes esprits. Ma crise de paranoïa dans le hall de l’hôtel me parassait tellement ridicule, que j’en vins presque à oublier l’exisence du réel danger qui me guettait si je restais plus longtemps ici. Je me levai et m’approchai de la table basse sur laquelle étaient posés plusieurs titres de la presse internationale. Un certain Aldous Black faisait la Une du quotidien espagnol El Pais. A Madrid, sur le campus de la Ciudad Universitaria, un rassemblement étudiant venait d’être violemment reprimé par les forces de l’ordre. Le journal titrait : DESNUDOS Y SIN GLOBOS. Le porte-parole du mouvement en Espagne parlait d’une révolution culturelle sans précédent : la drogue et le sexe libre, sans entrave. Comme tous les fins observateurs des galeries d’art parisiennes, il évoquait l’idée de la-réappropriation-de-l’espace-public. D’autres journaux revenaient plutôt sur l’énorme quantité de drogues retrouvée au domicile de Black et les nouveaux enjeux pour la DEA et Interpol, de la lutte contre le narcotrafic.

Alors que Pedro se mit à taper frénétiquement sur ma machine à écrire, et que j’imaginais déjà quelles insanités pornographiques il pouvait être en train de nous sortir, Ralph Bowman se saisit de mon dernier papier pour en lire la conclusion à voix haute :

« … Ici, à San Fernando, les justiciers et la gabachos de la DEA finissent toujours par bouffer la vase du fond de la Laguna Madre – Voilà comment parlait Jorge Marr. Parce qu’au Mexique, dans l’Etat de Tamaulipas, les Z graffés en lettres de sang sur les rideaux de fer des commerces et des voitures calcinées ne veulent pas dire Zorro, mais Zetas ; et tous les prolétaires et les miséreux, portés par l’espoir de voir un jour l’Amérique, le savent bien… A Tamaulipas, on crève d’être pauvre ».

Pedro, lunaire comme à son habitude, s’arrêta brusquement de taper et se leva, avant de prendre la parole :

« La mort est une réaction en chaîne dont l’épicentre se trouve dans une champ de coca en Bolivie, parcouant tout le continent, avant de terminer dans les veines bleues des prédicateurs zélés et de leurs disciples ».

 

 

 DEUXIÈME PARTIE 

LES REVIVALISTES ET L’ENIEME MORT DU REVE AMERICAIN

 

 

Il paraît qu’une bande de skateurs de San Diego avait entrepris de rejoindrePeople’s Park avec leurs planches comme unique moyen de transport, au lendemain du rassemblement organisé par Aldous Black qui coûta la vie à 72 personnes. Le L.A Times évoquait un « enfer capillaire à roulettes, pétri d’illusions sixties, sur le point de prendre en pleine face la dure réalité des drogues et de la violence animale qui habite chacun de ces néo hippies inconscients ».

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le mouvement initié par William Parish était loin de susciter l’adhésion des journaux, même les moins conservateurs. Tom Wolfe – qui après avoir suivi Ken Kesey et ses Merry Pranksters au milieu des années 60 sait de quoi il parle – soulignait le manque d’expérience de la jeunesse en matière de prise de drogues psychédéliques, tout en minimisant l’impact de la résurgence d’un tel mouvement. Selon lui, on ne trouva rien à Berkeley lors de ce rassemblement meurtrier, qu’on ne trouverait en Floride que lors du Spring Break.

Plus étonnant, les universitaires, vieux de la vieille, anciens soixante-huitards en France, ou encore ex-disciples de Timothy Leary, multipliaient les interventions dans les médias, affichant leur scepticisme, quitte à passer pour des vieux cons auprès de toute une frange de la jeunesse qui voyait en Black un maître à penser.

Le plus actif de tous était très certainement Howard McNamara, chercheur à l’Université de Berkeley et spécialiste des Contre-cultures : « On est en plein fantasme », dira-t-il. « Il ne s’agit que d’un pseudo revival 60′s, fomenté par une bande d’allumés, tous nostalgiques d’une période qu’ils n’ont même pas vécue ».

En arrivant à San Francisco, McNamara nous attendait Pedro, Ralph et moi-même. Alors que l’universitaire fumait un joint au volant de sa Porsche décapotable, mon chamane manifesta très rapidement le besoin de descendre pour se dégourdir les jambes ; nous étions au beau milieu de Haight-Ashbury. Bowman lui emboîta le pas. Je ne devais plus les revoir avant la publication de ce papier.

« Je ne peux plus foutre les pieds sur un campus, anyway », beugla Bowman dans le lointain.

La radio interrompit ses programmes au même instant : l’un des huit skateurs partis en pèlerinage à Berkeley venait d’être renversé par une bagnole à la sortie de L.A.

Il était mort sur le coup. 

 

LES ENFANTS GATES

 

McNamara était un universitaire progressiste, acteurs et témoins de toutes les luttes depuis le début des années 60, mais ne pouvait pas supporter un seul instant la présence de William Parish aka Aldous Black à ses côtés. Lors d’un débat télévisé, organisé par une association étudiante de l’université de Berkeley quelques mois avant le rassemblement de People’s Park, le jeune Parish, alors simple leader d’une mouvance libertaire néo-hippie dont l’existence était connue des seuls membres des associations du campus, fustigeait les enfants gâtés de l’après-guerre, responsables selon lui des maux qui accablent la jeunesse d’aujourd’hui.On en serait probablement resté là si McNamara n’avait pas détecté chez Black une sorte de feu sacré, qui le pousserait le cas échéant à mettre en route son énorme machinerie révolutionnaire.

L’universitaire me confia qu’il fût d’abord frappé par le manque de culture manifeste de Parish. Ce dernier devait reprendre la révolution culturelle là où ces vieux cons, corrompus par l’argent et leur confort bourgeois, l’avaient laissée. En revoyant les images de l’émission, je ne pouvais que me ranger du côté de McNamara : Parish était un putain de crétin ignare ; il était également un sacré fils de bourgeois. Son père, Bobby Parish, était un proche de la famille Bush, et avait fait fortune grâce au pétrole enfoui dans les entrailles des terres texanes. Selon McNamara, Black n’était qu’un petit con incapable d’attirer l’attention de son père sur lui autrement qu’en faisant des conneries.

« Un vieux bourgeois » traitant un « fils à Papa » de petit con ; c’est ce que l’on appelle l’ironie du sort.

Pendant que je rembobinais la bande pour revenir sur des passages clef de l’émission en question, le vieux était en train de fouiller dans ses papiers ; sa montagne de papiers, fruit d’années de travail forcené sur tous les aspects, culturels, politiques, économiques, sociétaux, des contre-cultures, aux Etats-Unis, mais aussi à travers le monde. De son bordel, il sortit un article scientifique canadien, vieux de 1972, rédigé par un jeune chercheur d’alors : Marc Leblanc. Pionnière, cette étude montrait, au-delà des modes de consommation des drogues psychédéliques par un « groupe culture d’adeptes », que le mouvement hippie, comme tous les mouvements de contestation, est mort victime du succès de son moyen de libération supposé : la drogue. Un passage en particulier avait attiré mon attention : « La drogue était le sacerdoce d’une nouvelle religion en plein essor. Mais comme nous l’avons montré, ce mouvement salutaire pour notre société, s’est dégradé car la religion est en voie de disparition, mais le sacerdoce demeure ». C’est exactement ce que Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucouavait prévu. Suivi par Tom Wolfe dans ses pérégrinations américaines, Kesey était parti porter la bonne parole : dépasser l’acide avant que l’acide ne ramollisse tellement la cervelle de ces clochards de hippies, qu’il n’en resterait plus rien, sinon une bande de junkies apatrides.

 

SNEAKY THRILLS

 

Assis au sommet d’une colline verdoyante, j’allumai un joint et pensai à l’échec de la révolution à venir. Sin globo… Le ballet des camionnettes de la Garde Nationale donnait à Berkeley des airs d’occupation. Que s’était-il passé cette nuit d’été à People’s Park ? Selon McNamara et un bon paquet de témoignages récoltés auprès de « survivants », il s’agissait d’un mauvais trip ayant provoqué une crise aigue de paranoïa chez certains, menant ainsi à un mouvement de foule meurtrier.

J’avais rencontré Elsa en sortant du bureau de McNamara, après mon entretien avec lui. Elle m’avait demandé si j’étais journaliste, auquel cas elle m’aurait dit d’aller me faire foutre. Je lui avais répondu que j’étais un pauvre thésard français, en quête d’une bourse universitaire. En l’espace de deux minutes, j’étais devenu un futur universitaire, dont le sujet de thèse ferait écho aux récents évènements de People’s Park : Pulsions sexuelles, libido, déviances et prises de risque dans les mobilisations étudiantes de 1962 à nos jours. Visiblement impressionnée, Elsa me confia être une « survivante » ; le terme semblait donc bien être accepté dans l’imaginaire collectif dans tout le campus. Selon elle, les festivités ont tourné au vinaigre quand une poignée de « junkies » ont commencé à disjoncter complètement après avoir pris une forte quantité « d’acides ». « Il n’y a jamais eu de gang bang géant, comme le disent les médias », dit-elle. « Seule une dizaine de personnes a commencé à se déshabiller au milieu des autres ». Un mouvement de foule tentaculaire, provoqué par les cris paranoïaques d’une centaine de personnes – probablement les plus atteintes par les drogues – débuta au moment où la Garde Nationale encercla le Park.

« Les flics n’y sont pour rien, nous nous sommes entretués ».

Cette version des faits était identique à celle des autorités, policières à ceci près que ces dernières ont mis le paquet sur le côté « déviant » de la tournure des événements, en annonçant le chiffre de 250 partouzeurs au milieu d’une foule libidineuse de près de 10.000 personnes. « Nous étions beaucoup plus ! », m’assura Elsa. « Mais beaucoup, mais alors beaucoup moins de partouzeurs ».

Elle me confia avoir été intriguée par l’idée de ce grand rassemblement pour fêter la découverte d’un vaccin universel contre le Sida, au moment où Black lançait ses tracts sur tout le campus.

« La drogue, ça craint ».  

 

THE PLOT THEORY

 

Rachel portait un bracelet aux couleurs psychédéliques, signe de ralliement au mouvement initié par Black. Selon elle, ce rassemblement fera date : « un peu comme Woodstock« . J’aurais plutôt choisi la référence à Altamont, en 1969, où les Stones durent faire face à une foule hostile et à la violence dégénérée des Hell’s Angels à l’encontre d’un jeune black. « T’y connais rien! T’es soumis aux diktats des médias de masse, des flics et des curés. Tu sais pourquoi ces gens-là ont gardé si longtemps secret ce foutu vaccin ? », brailla-t-elle. « Pour maintenir nos corps enchaînés. Mais nous n’avons plus peur ! Nous allons nous réapproprier nos corps, comme nous nous sommes réappropriés l’espace public ».

Devant l’immense demeure de William Parish – assigné à domicile avant que ne commence son procès – les forces de l’ordre tenaient à bonne distance les curieux ; mais encore plus les allumés et sympathisants en tout genre, cantonnés derrière une succession de barrières rouge vif, à quelques centaines de mètres de l’entrée principale. Beaucoup plus proches et moins inquiétés par la police, se succèdent devant les caméras du monde entier, toutes les demi-heures, les mères de famille indignées, les républicains conservateurs, les milices religieuses extrémistes et… cette mystérieuse association de protection des animaux, venue défendre les intérêts d’un pauvre clébard trouvé dans les rues sales de San Francisco.

Si les dés des prochaines élections américaines sont d’ores et déjà pipés, le « chaos » comme le disent les curés, semble s’être durablement installé dans les esprits malades de la jeunesse.

Les autorités le savent bien ; les mexicains aussi.

 

 

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