Maison indépendante

DEEP TROUBLE. [INTÉGRALITÉ]

 

 

Greg Haska |

 

 

Préambule

 

Deep Trouble rentre dans la norme en plongeant de pleins pieds dans la rigueur afin de vous servir un plat à déguster glacé. Torchon, brûlot, un dénuement cru au service d’une cause incertaine – la justice, l’honnêteté, la vérité, le devoir d’information et d’écriture ainsi qu’un soupçon de masochisme – une subversion vomie à vif. Une déglutition viscérale et acerbe sur la quête frelatée du pouvoir personnel. Une fable contemporaine, noire et véridique qui pourrait bien venir troubler quelques cauchemars. Le résultat de mois de mise en abyme, de centaines de conversations et de tranches d’existences, tout simplement.

Dans nos sociétés égocentristes où la matérialité véritable tend paradoxalement à s’effacer, tout devient jeux, Deep Trouble cherche à mettre ses pieds gauches dans un plat indigeste. Une population entière sensibilisée uniquement au grand spectacle, sous morphine d’un voyeurisme de plus en plus prononcé et sous emprise de marionnettistes de plus en plus nombreux – au point que les fils s’entremêlent trop pour y voir quelque chose – et Denise qui s’amuse de cette pelote de nerfs.

Ouvrez tous vos orifices pour cette plongée dans le néant. « Folliculaire » avez-vous pensé ? « Peur et dégout », aurait-il répondu…

 

 

Au bout de trois mois, le rédacteur que j’étais pour ce modeste journal n’avait pas beaucoup avancé. « xxxxxxxxxx », ce nom raisonnait dans la bouche de tous ceux qui l’évoquaient comme la plus grande arnaque que la communication avait mise sur pied, mais je n’en savais pas grand-chose encore. Une boîte grotesque aux résultats grossiers qui vantait les mérites de l’écologie made in cette boîte de province, une farce engendrée par sa présidente elle-même qui aurait servi de couverture à l’emploi d’un homme condamné par la justice. C’était en tout cas l’affaire qu’une source m’avait vendue en me promettant de nombreux cadavres dans les placards si je la creusais. La présidente d’alors, Vivian, une taciturne et bovine sage-femme, n’étant pas dans la modération, l’enquête s’annonçait difficile. Son mandat pouvait bien arriver à terme, l’animal sentant venir l’heure de sa mise à mort sait rester sur ses gardes et n’en est que plus dangereux. Pour être franc, celle-ci me paraissait être un trop gros morceau, représenter un trop gros boulot pour être accompli de sitôt et à la va-vite. Et puis, il fallait interroger de nombreux acteurs et commencer par définir auparavant cette nébuleuse de personnalités qui pouvaient être impliquées et dont le nom m’échappait toujours. Cela suffisait en général à calmer mes ardeurs tant mes finances étaient dans le rouge et que le philanthropisme littéraire ne va qu’un temps. Sans compter que les relations sociales à jeun n’étaient vraiment pas mon fort et qu’aucune note de frais n’allait m’être accordée. Ce n’était pas au cours des cinq banquets gratuits en compagnie de tous les pontes de cette boîte durant lesquels j’avais dit adieu bien trop tôt à toute sobriété que j’allais trouver des réponses. Non pas qu’ils se soient doutés de quelque chose car eux-mêmes finissaient toujours bourrés comme des coings. Mais le simple regard hostile envers les membres de la rédaction que renvoyaient systématiquement bon nombres de hiérarques suffisaient à m’en convaincre, même dans mon état : ils n’aimaient pas les scribouillards et encore moins ceux qui osaient mettre les mains dans leurs déjections.

Le journal en lui-même était à l’époque sur une ligne très mince et s’il venait à disparaitre, ce n’était pas forcément une mauvaise idée qu’il parte sur une explosion de fumée, la mienne. Auquel cas, j’aurais au moins eu le loisir d’en écrire la nécrologie. Ce ne serait d’ailleurs pas surprenant que cela se produise. Je me souvenais avoir entendu le « futur » directeur de la communication d’alors qui n’avait pas hésité à parler de médiocrité pour caractériser la gazette. Celle-ci était si « médiocre » par sa « bassesse intellectuelle » que d’en appeler à son droit de réponse pour expliciter son désaccord ne valait même pas la peine. Mais pourquoi tant de hargne envers une feuille de chou « inoffensive » que l’on avait pourtant déjà souhaité retirer de son site internet pour incitation à la réflexion des lecteurs ? Pour être clair, cela avait été un long processus lié à la teneur subversive du journal qui avait démontré que la communication était toujours plus simple sans aucun discours alternatif. Non content de faire enfin travailler tout un secteur et d’avoir eu droit à quelques convocations en hauts lieux, une affaire avait véritablement mis le feu aux poudres : c’était un article qui avait décortiqué les tenants de la création d’un nouveau logo pour l’entreprise à l’occasion de son anniversaire. Des milliers d’euros et une nouvelle charte graphique plus tard, l’article avait fait régurgiter bon nombre de rancœurs à tous ces braves gens, à commencer par l’ancien directeur du service – ce jeune retraité désormais, trop gentil papa au demeurant – qui avait pris l’article d’alors pour une attaque personnelle. Il était certes de notoriété commune que le rédacteur incriminé avait coutume de jouer à touche-pipi avec les mauvaises personnes et que le désamour était respectif. Néanmoins, pris d’aigreur passagère, le paternel avait fait l’erreur de voir dans l’attaque en bonne et due forme une attaque par déformation familiale, une catharsis. A sa décharge, le pseudo-journaliste n’était pas le dernier quand il s’agissait de mettre les pieds dans le plat. Mais puisque le second était souvent le premier à cracher dedans et que sa fille avait fini par se frotter de trop près à la bile du dragon rouge – une autre affaire sentant bon le népotisme sur le dos des citoyens – le rédacteur en chef n’y voyait toujours aucun problème. Refermons donc les cercueils, souhaitons-lui une bonne retraite et revenons à nos moutons noirs.

N’importe qui aurait pu le comprendre à la vue des circonstances, il fallait absolument travailler sérieusement et discrètement sur ce reportage tant les retombées pouvaient être immenses mais aussi douloureuses en cas d’erreur. Plonger dans ce guêpier était dangereux, mais c’était néanmoins un sujet en mesure de m’exciter durablement, au mépris même de tous les risques que cela impliquait et de ma propre perversité qu’elle pourrait révéler. D’après les premiers éléments dont je disposais, il semblait que le chauffeur en question, Eddie Mars, n’avait pas été rémunéré par l’entreprise publique au motif qu’il s’agissait d’un homme condamné par la justice à l’inéligibilité. A cette occasion, il se trouvait également face à l’impossibilité d’être rémunéré par la fonction publique. L’heureuse astuce aurait donc consisté à le faire embaucher par cette fondation « indépendante » dont les fonds sont avant tout privés ? Tant d’enfoirés nous jouent le coup tous les deux mois, alors pourquoi pas ici ? Mais la ficelle paraissait grosse ; qui serait dupe de la magouille à la longue et pourquoi personne ne finirait par la dénoncer ? Ah, ça c’est une histoire sérieuse comme on n’en voit jamais dans les torches-cul tels que les nôtres, n’est-ce pas ? Cela ne saurait donc être véridique. Rassurez-vous, car ça ne l’est pas. C’est même totalement erroné. Heureusement que ce n’était que le point de départ de l’article parce que vous savez quoi ? C’est encore mieux que tout ça. C’est une plongée vers ce que les gens ne sauront jamais, ou n’auraient jamais dû savoir ! « Pour le mieux » diraient certains. « Tant pis », diraient d’autres. Et pourtant, tant de savoir file la nausée.

Pour être honnête, « bosser » ne m’avait jamais encore paru une idée raisonnable. Passant trop de temps à parler de mes idées pour pouvoir les accomplir vraiment, je jouissais d’un confort relatif suite à mes derniers travaux qui m’avaient fait considérer bien mériter quelques vacances. Au bout de trois mois sans avoir donné de grain à moudre à la rédaction, était néanmoins arrivé le moment de vraiment se mettre au travail. A force de répéter que j’allais apporter mon article mais qu’il me fallait encore du temps pour policer l’enquête, j’étais parvenu à m’offrir de bons moments sur le dos de l’équipe et quelques numéros de répit. Mes articles passés suffisaient encore à impressionner et à leur faire croire que j’étais le plus apte à mener la tâche à bien. Mais la mascarade ne pouvait plus durer, je sentais bien qu’on pouvait me retirer l’article d’ici peu. Mes lignes étaient attendues pour le prochain numéro, sous peine de me faire exclure de la rédaction définitivement. Pour être franc, tous ces comptables incapables d’écrire deux lignes, nichés dans leur bureau comme sur un piédestal m’insupportent au plus haut point, mais je savais qu’un bon article pouvait leur sauver les miches et les miennes. Depuis quelques temps, la publication battait de l’aile et les scandales dévoilés du passé commençaient à se faire trop rares et trop lointains. En dépit de tout ce que je pouvais dire ou penser, je faisais preuve d’une affection surprenante pour le magazine. Malgré ce qu’il m’en coûtait, il fallait bien avouer qu’en dépit de l’équipe de bras cassés qui le constituait, il représentait ce qui se faisait de plus audacieux dans la presse avec des idéaux pas encore ravagés ou enlisés par la médiocrité ambiante.

Quand le coup de fil est arrivé, je ne m’y attendais pas. J’étais installé au bar en train de siroter mon troisième vin blanc et de divaguer sur le texte que je préparais pour une exposition qui ne verrait peut-être jamais le jour. J’avais même oublié l’existence de mon portable. Le téléphone résonnait comme un nouveau rappel à l’ordre. Et l’ordre n’avait jamais été dans mes priorités.

– Ca avance ton article ?, m’avait habilement sermonné le redac’ chef en guise d’introduction.

– Lequel ? Ah, celui sur la gestion de l’entreprise sous l’ère Vivian ?

Je savais que j’allais l’énerver, mais c’était un jeu auquel je ne pouvais me soustraire.

– Oui, celui-là. Celui que tu dois avoir terminé depuis trois numéros déjà !

– Oui. Enfin non. Fin’, presque. Ça avance doucement. J’ai écrit quelques mails mais je ne sais pas trop qui contacter.

– Tu es sérieux là ? On en parle depuis des mois ! Tu sais très bien qui tu dois contacter ! Tu as toutes les adresses sur ta boite mail !

– Oui je sais, tu me prends pour qui ?! Mais j’attends d’avancer un peu plus, de dégrossir un peu l’histoire pour avoir vraiment de quoi raconter aux contacts. Ne pas passer pour un amateur comme d’habitude, en somme…

J’avais fait du mensonge un art, mais il voyait un peu trop clair dans mon jeu. Malgré ses invectives, c’était le type le plus compréhensif avec qui j’avais bossé, le seul qui semblait me laisser une liberté absolue et je ne manquais pas d’en abuser.

– Ne te moque pas de moi, ça te prend deux minutes d’envoyer des mails ! Il nous faut cet article ! Si tu ne veux pas le faire, dis-le.

– Non non, ce n’est pas ça. Je suis dessus, sérieusement. D’ailleurs, j’y pensais là. Et je réfléchissais à un truc : tu crois qu’on peut essayer quelque chose de nouveau pour cet article ? C’était le sésame avec ce mec-là pour qu’il se calme instantanément, lui proposer « un nouveau concept ». Il n’y aurait pas moyen de dégotter un illustrateur, histoire qu’on fasse quelque chose d’épique en collaboration ?

– Avant de me vendre quelque chose de « révolutionnaire », fait déjà quelque chose ! Mais j’y avais pensé. Joe va te rejoindre au bar d’ici un quart d’heure puisque je suppose que c’est là-bas que tu es… Je n’avais même pas eu besoin de confirmer ou d’infirmer. J’y passais tellement de temps que quand j’en repartais, on me disait « à demain » ou même « à plus tard ». Il ne connait pas grand-chose au fonctionnement de la compagnie alors briefe-le ! Il touche pas mal la photo, tu devrais bien t’entendre avec lui. On se reparle bientôt, j’ai rendez-vous là.

Il aurait dû me le dire tout de suite. Je connaissais bien le type en question. Ça n’allait pas être la première fois que nous nous retrouverions au bar. Il semblait même que c’était presque le seul endroit où nous étions susceptibles de nous croiser. En revanche, si l’idée me plaisait vraiment, en plus de ne rien avoir à me mettre sous la dent j’allais donc devoir faire le guide touristique pour ce type que je ne connaissais que d’ivresse et avec qui j’allais désormais devoir travailler. Lui comme moi semblions ne pas partager un goût prononcé pour l’assiduité ou le professionnalisme. Il était censé plancher depuis des semaines sur la couverture du prochain numéro, une pantalonnade autour du vidage des urnes pour un numéro centré sur la vie politique mais n’avait toujours rien rendu. Je ne savais pas lequel des deux rédacteurs-en-chef en avait eu l’idée mais je ne pouvais m’empêcher de me demander comment ce type pouvait avoir une quelconque autorité sur les autres trouffions. Néanmoins, un genre différent de professionnalisme ne pouvait qu’amener un regard intéressant sur cette affaire. Quitte à embraser le journal, autant que cela soit avec panache… Quand il est arrivé et s’est installé à mes côtés, j’ai remarqué qu’il avait l’air plutôt mal en point. Son épaule semblait avoir été sauvagement lacérée et il ne pouvait s’empêcher d’exprimer un rictus de douleur quand par malheur un de ses mouvements en venait à occasionner un frottement de son t-shirt sur sa blessure. Alors que l’attaque sauvage d’un puma commençait à faire office de seule explication plausible à ce détail, il me détrompa.

– Ah non, ça n’est pas du tout ça. J’ai plutôt honte pour être franc…

– Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? Une attaque de ton chien, de ton chat ?, avais-je demandé en ricanant.

– Pas du tout, ça n’est pas une attaque, je me suis fait ça tout seul, complétement bourré.

– Ahah, tu plaisantes ? Comment c’est arrivé ?

– C’était l’autre soir, chez moi. J’avais beaucoup bu et fumé avant de m’endormir et je me suis réveillé le matin avec le bras comme ça et mon radiateur à l’autre bout de la pièce, sur le sol. Je pense qu’il m’est tombé dessus pendant que je dormais, qu’il m’a brulé et que j’étais détruit au point d’à peine me réveiller, simplement assez pour lui foutre un coup de pied et l’envoyer valdinguer au loin… Il s’était allumé une cigarette et m’avait regardé avec un petit sourire.

– C’est complétement dingue comme histoire ! Mais je m’en tiendrais à la version du puma si j’étais à ta place. Beaucoup plus épique, beaucoup plus chevaleresque !

Nous nous étions marré tous les deux. Il s’était levé pour aller payer la prochaine tournée et m’avait offert une cigarette. Cette collaboration s’inaugurait sous les meilleurs auspices.

Les premiers rendez-vous que nous avions eus ensemble n’étaient pas à proprement parler « productifs » sur le plan du travail, mais nous essayions. En vérité, nous avions surtout discuté de nos projets, de nos ambitions respectives. De toute évidence, nous ne comptions pas rester des lustres à travailler pour des publications obscures, mais la chose était plus facile à professer qu’à réaliser vraiment. J’avais parlé d’écriture, beaucoup, et lui de photographie et de cinéma. Nous nous rejoignions sur la même ambition : celle de dresser un grand portrait de l’absence de bouillonnement culturel qui paralyse aujourd’hui l’humanité. En quoi cet article en question allait nous permettre d’avancer là-dessus ? Nous n’en savions rien. Mais nous nous rejoignions également sur notre vision du journalisme : quitte à en faire par défaut, autant que cela soit pour défendre la vérité avec plus de verve que quiconque ose le faire aujourd’hui. Un soir, après plusieurs verres et quelques joints, je lui avais proposé de tenter de redéfinir l’approche journalistique à la française – médiocre, généralement – pour en faire quelque chose de bien plus vivant, quelque chose qui saurait passionner une nouvelle génération de lecteurs, quelque chose qui saurait énoncer des vérités, sans soucis de compromis. Je voulais mêler l’artistique au journalisme dans un gonzo 2.0 qui n’avait jamais réellement su s’implanter en France. Tradition guindée, héritage boursouflé de prétention, peut-être, un univers rongé par l’argent, surement. Puisque nous n’allions pas toucher un cent, c’était l’occasion rêvée de faire preuve d’audace. Pour mettre à bien ce projet, il avait songé à développer un nouveau type d’illustration de presse. Ronger la photographie de l’intérieur pour la rendre cinglante, cynique, frappante. Ne connaissant pas grand-chose à la photographie, je l’avais laissé travailler de son côté. Pour l’instant, il ne voulait savoir qu’une chose : en quoi une affaire de magouille à la tête d’une boite publique pouvait-être passionnante ?

– Dans le fond, ça ne l’est pas. Je préfère être honnête : tout le monde est blasé par ce genre de choses ! Appelle-ça « le grand désabusement des temps modernes » si tu veux, mais toujours-est-il qu’aujourd’hui, pour la majorité des gens, les élites – et qu’elles soient à petite échelle ou dans les plus hautes sphères – sont corrompues. C’est triste à dire, les élections ne sont plus qu’un prétexte à donner un peu d’emballement au quotidien des gens. Tout est plus ou moins joué d’avance et rien ne changera véritablement, tout le monde le sait. Mais pour quelques semaines, quelques heures, les masses endormies s’auto-persuadent d’avoir un rôle à jouer. Ceux qui ne veulent pas jouer le jeu sont marginaux et ceux qui s’en rendent à moitié compte font l’erreur de voter à l’extrême droite.

– Donc dans le fond, cette histoire de magouille, qu’elle soit vraie ou pas, tu t’en fiches complétement ?

– Qu’elle soit vraie ou pas – mais je suis convaincu qu’elle l’est – il y en a vingt autres cachées dans les placards. Dans le fond, ce qui est intéressant, ce n’est pas l’arnaque en elle-même, mais l’affaire.

– Je ne vois pas bien la différence. Je ne dis pas que tu t’exprimes mal, je suis surement trop déchiré pour tout saisir à vrai dire…

– Ce que je veux t’expliquer, c’est que ce n’est pas de savoir qui a baisé qui, l’intérêt de tout ça. C’est de savoir comment, qui a laissé faire et pourquoi. Tu imagines l’électrochoc que pourraient provoquer ces révélations ? Traite-moi d’utopiste si tu veux, mais je suis persuadé que cet article peut provoquer des remous. Dans le meilleur des cas, on pourrait envisager une prise de conscience globale à partir d’une affaire comme ça. Les jeunes, notre public, c’est explosif !

– En gros, on va tout retourner ?

– En gros ? Surement. Mais on y va pour percer à jour la direction que prend le service public à la française. Ce n’est pas encore de la politique de grande envergure mais c’est important. Des milliers de jeunes sont concernés. Des milliers de futurs cons pourraient être générés si on ne fait rien. Ce sont des acteurs politiques bordel, s’ils restent enfermés dans leur bulle, c’est d’une tristesse sans nom, presque un outrage à la nation. Et pourtant, dieu savait que comme lui, la nation je n’en avais strictement rien à foutre.

– Ne t’inquiètes pas, on va la percer. Je sais ce qu’il nous faudra pour ça. Tu veux une taffe ?

C’est comme ça que tout a vraiment commencé.

Il s’était avéré que de fumer était plus facile que de travailler dans les règles. D’un autre côté, nous voulions le faire en dehors de tout ce qui préexistait. Joe m’avait fait essayer une drogue qui pouvait selon lui me faire penser autrement, me permettre d’approcher une autre technique pour rapporter les faits, mais ce n’avait pas été un franc succès. J’avais passé douze heures à mariner dans son jacuzzi, complétement perdu, au bord de la noyade tandis qu’il m’abreuvait et me nourrissait régulièrement. D’après l’enregistrement qu’il m’avait fait écouter lorsque j’étais redescendu, j’avais refusé d’en sortir, pleuré comme un bébé, hurlé à tout le voisinage que je ne savais pas marcher mais uniquement nager, et aussi que j’allais l’enculer si jamais il m’y forçait. Moi étant bisexuel et pas lui, plus rien n’avait jamais été pareil et il s’était évertué ensuite à refuser toute intimité avec moi lorsque lui-même était sobre. Le lendemain matin, la drogue avait d’une manière ou d’une autre enfin décidé de faire son boulot, puisque je m’étais mis au mien, celui que j’aurais dû faire depuis le début : me renseigner sur Eddie Mars, l’ennemi privé numéro deux. A vrai dire, je pense que ce ramasse-merde de rédacteur en chef y était pour quelque chose. A force de me voir mariner dans l’absurde, il m’avait convoqué pour me passer un savon. Le rendez-vous devait avoir lieu à l’aube, mais j’avais été en retard bien évidemment. Alors que je m’étais garé pour le rejoindre à son bureau, j’avais vu que les pervenches males étaient de sortie. N’ayant pas eu de monnaie sur moi et encore planant de la veille, j’étais allé voir le plus proche pour lui demander à combien s’élevaient les amendes dans le coin. Alors qu’il m’avait répondu dix-sept, je l’avais regardé en enlevant mes lunettes pour lui dire « Alors je vais vous en prendre une. La mienne, c’est la verte que vous voyez là-bas », devant son regard éberlué. Arrivé devant le rédac’, je n’avais pas enlevé mes lunettes de soleil pendant qu’il m’avait hurlé dessus. Avec difficulté, j’étais parvenu à ne pas rétorquer le moindre mot – c’était autant pour éviter l’inévitable engueulade qui aurait suivi que pour ne pas régurgiter les maigres cacahouètes que j’avais passé la nuit à ingurgiter. Il m’avait ensuite emmené dans une salle adjacente totalement vide en dehors d’une table sur laquelle il avait posé avec fracas un grand dossier rempli de coupures de presse. En le faisant, il avait engendré un gros nuage de poussière que j’avais passé une bonne minute à contempler sans qu’il puisse s’en rendre compte et puis m’avait laissé, seul devant la tache rébarbative d’un travail concret.

Les archives s’ouvraient à moi en même temps que leur odeur rance de papier moisi. Les articles tombaient comme des confettis de malversations. Cet Eddie Mars était un bel enfoiré qui me rappelait toutes les figures paternelles que j’avais connu. C’était un illustre arnaqueur public, aux anciennes hautes responsabilités régionales, déchu pour s’être fait prendre la main dans le sac. Il continuait aujourd’hui de nier mais avait bel et bien perdu la partie politique, ce qui ne l’empêchait pas de continuer à jouer avec le feu. Je l’imaginais comme l’enfant stupide qui ne peut s’empêcher de revérifier la chaleur du gaz après s’être brûlé au troisième degré. Ce qui était certain, c’est que le bonhomme avait envisagé un changement d’échelle pour exercer ses compétences bien particulières. Comment un homme aussi droit qu’étriqué dans ses bottines s’était retrouvé à fricoter avec une présidente affiliée au parti politique opposé ? C’était étrange, un autre mystère, mais il parait aussi que l’intérêt personnel ne s’embarrasse pas de ce genre de considérations. J’avais soif et me sentais passablement oppressé par l’atmosphère de cette pièce et par ces lectures peu amusantes, mais je ne pouvais m’empêcher de m’interroger. Comment un homme de cette stature aurait-il pu finir par devenir chauffeur ? C’était une autre question et je n’arrivais pas à croire à ce genre de bifurcation professionnelle. Cela n’avait aucun sens. Si c’était bel et bien véridique, cela signifiait probablement un emploi fictif : du pain béni pour mon article. Mais ce n’aurait pas été la première fois que l’on me mentait – j’avais connu la même chose avec ma précédente fiancée et je ne faisais désormais plus confiance à personne. Je pense que l’excitation commençait à me transformer en ce que je n’étais pas encore à l’époque, un journaliste requin avide de sanguinolent. C’était ce que cette pièce et quelques échantillons avaient fait de moi.

Il y avait eu d’un côté ceux qui voulaient bien parler et avaient beaucoup de choses sur le cœur ou sur la conscience et puis ceux qui ne voulaient pas m’offrir plus qu’un mot et une excuse redondante. J’avais dû créer de fausses adresses pour me protéger ainsi que le journal, ce qui m’amusait plus que de raison. Je l’avais rencontré elle, et c’était passionnant et puis elle aussi et d’autres encore qui avait commencé à me dresser un portrait peu reluisant de l’arrière-boutique pas très proprette de la boîte. Je ne savais pas vraiment où j’allais mais j’avançais. Il me fallait une vision d’ensemble et j’allais l’avoir. Mes indics étaient des puits d’informations. « A travers la présidence de Vivian et au travers de nombreux cas avérés, la situation avait toujours été le soutien ou la marginalisation », m’avait-on dit sous couvert d’anonymat. En la matière, on m’avait évoqué la démission « forcée » de la chargée des relations internationales. Au regard de diverses affaires, il semblait généralement que l’entreprise soit d’avantage gérée selon des normes politiciennes qu’autre chose. Et puis je l’ai rencontré lui et là, ce fut extraordinaire.

Avant de pénétrer dans le bâtiment où devait avoir lieu notre rendez-vous, je m’étais arrêté longuement. C’était une immense bâtisse faite de pierres rougeâtres et à la logique absurde – héritée d’un temps où l’homme pensait pouvoir construire un avenir meilleur de ses propres mains – aujourd’hui devenu un sanctuaire où seule une certaine élite osait se rendre. Peut-être leur avenir meilleur s’est-il réalisé, il n’était juste pas celui qu’ils nous avaient vendu. Une fois à l’intérieur, ce fut pourtant bien plus que ce que j’espérais ; c’était tout ce que j’avais toujours voulu. En un instant, ce n’était plus un travail, mais bel un bien un roman dans lequel je vivais. Celui qui allait devenir ma plus grande gorge profonde m’avait fait entrer discrètement dans son bureau alors qu’une jeune femme attendait je ne savais quoi dans le couloir, assise sur une chaise en me lançant un sourire troublant. Je n’étais pas encore paranoïaque au point de penser qu’elle me suivait et ses jolies jambes qui sous sa robe se croisaient puis se décroisaient possédaient quelque chose d’hypnotique. J’avais presque oublié le reste, imaginant celles-ci se décroiser jusqu’à l’extrême quand la porte s’est refermée sur nous pour laisser place à une ambiance tamisée. Porte fermée à double tour, voix feutrées, j’avais l’absurde impression de regarder mon interlocuteur avec un visage flouté et une voix masquée. Je devenais l’acteur principal d’un polar petit un petit. J’étais Marlowe, tentant de retrouver cette jeune fille disparue du directeur d’une grande institution et qu’on appelait « L’honneur ». L’autre pouvait bien attendre quelques minutes, si elle était partie à mon retour, tant pis.

Cela faisait un moment que la boîte avait basculé dans les projets d’envergure et une communication sur l’international au détriment de l’aspect humain, emmenant ses membres vers des projets dont ils n’étaient pas au courant. L’intérêt premier de sa présidente semblait être de placer ses proches, de récupérer peut-être de l’argent au passage et de faire avancer sa carrière professionnelle et politique aux dépends du reste. Les preuves concrètes de cette démarche étaient troublantes. Des documents qui avaient changé l’histoire et pourraient bien recommencer une fois en ma possession. Le parcours politique de Vivian semblait inextricablement lié à ses décisions en tant que présidente. L’ancienne parachutée de son parti n’avait pas supporté qu’il ne l’envisage pas pour d’autres échéances. D’après ce que j’avais pu vérifier par de nombreuses sources, elle ne s’était pas gênée pour leur faire payer ! La belle histoire d’amour avec une autre officine allait porter ses fruits dans un plan à grand échelle. Je l’imaginais avoir comploté tout cela depuis des années avec son compagnon, mon esprit se mettait en marche.

Elle se relevait du lit, et s’asseyait sur le rebord, dos à celui qui était encore allongé, épuisé par tous ses efforts pour combler ses désirs déviants. Son corps flasque à elle dégoulinait de transpiration à la lumière des lampadaires qui provenaient de la fenêtre entrouverte de cette chambre d’hôtel où ils avaient pour habitude de se donner rendez-vous. Elle s’était allumé une cigarette et les volutes de fumée qui se répandaient dans la pièce lui donnaient un aspect inquiétant. De toute évidence, elle avait eu une idée et il s’en rendait bien compte. Ce n’était pas habituel qu’elle reste éveillée après une telle débauche d’énergie. Elle s’était relevée, manquant de trébucher sur les accessoires qui maculaient le sol pour se placer face à lui, dans un rai de lumière. Le gode ceinture ensanglanté qu’elle portait encore rendait sa vision absurde et inquiétante.

– Je viens de penser à quelque chose, avait-elle commencé.

Il s’était assis sur le rebord du lit dans un couinement désagréable occasionné par les cuissardes de cuir qu’il portait. Lui faisant désormais face, il avait tendu la main sur la table de chevet pour y attraper une flasque dont il avait bu une grande lampée.

– J’espère que tu ne penses pas à la cravache encore une fois, je ne suis pas sûr de pouvoir aller travailler demain si on recommence. Déjà que je ne pense pas pouvoir m’assoir avant des semaines sans grimacer…

– Non, ce n’est pas à ça que je pense !

– Ah, tu penses au boulot, encore une fois ? J’ai vraiment l’impression d’être ton objet parfois…

– Arrête, tu sais bien que c’est faux ! Oui je pense au boulot, mais j’ai une idée qui nous profitera à tous les deux.

Il avait l’air agréablement surpris. Quiconque aurait vu ses yeux aurait pu y distinguer une lueur d’avidité.

– Une idée pour nous deux ?

– Oui. Elle avait tiré plusieurs taffes pour ménager son effet. Je vais fermer le laboratoire.

– Comment ça ? Et je travaillerai où moi ?

Elle avait continué comme s’il ne l’avait pas interrompue, plus pour elle-même qu’autre chose.

– Pour en créer deux autres. Un avec tous ces trous du cul – et crois bien que je vais faire le ménage – et un autre pour toi.

– Et tu fais quoi de la commission d’évaluation ? Les résultats sont bons, ils vont te dire que le labo doit rester tel quel !

– Ne t’inquiète pas pour ça, ni pour ces syndicalistes de mes deux. C’est moi qui décide. Il suffit de jouer ça en finesse.

– Ne m’en veux pas de te le dire, mon petit ange bedonnant, mais je suis bien placé pour savoir que la finesse n’est pas ta spécialité…

Encore une fois, elle avait fait comme si elle ne l’entendait pas.

– Ils diront qu’il y a un conflit d’intérêt, ils voudront un médiateur mais nous avons l’homme parfait pour ça.

– Tu veux parler de…

– Exactement ! Personne ne sait qu’il est dans la fondation, personne ne sait qu’il travaille main dans la main avec ton labo et personne ne sait qu’il est mon employé par-dessus-ça. On se contentera de dire qu’il est chercheur à l’étranger, ce qui est dans un sens vrai.

– Tu es diabolique !

– Et j’ai un plan en or pour toi. Un nouvel institut glorieux…tu vois celui dont je parle ?

– Bien sûr, mais tu n’as aucune autorité dessus, ce n’est pas à toi de décider qui le dirige ou…

– Non ce n’est pas à moi, mais c’est à « elle » de choisir. Elle s’était mise à rire et il n’avait pas tardé à la rejoindre une fois qu’il avait compris où elle voulait en venir et de qui elle voulait parler. Tout était parfaitement ficelé, il allait officieusement devenir le numéro deux de toute la compagnie.

– Haha, tu es un monstre, je t’aime tellement !

– Moi aussi. Maintenant, retourne-toi.

Ce n’était surement pas pour me rendre service, mais mon cerveau ravagé était en train d’illustrer les éléments qui me parvenaient pour aboutir à un film qui n’aurait pas pu avoir d’autre caractérisation que celle de « snuff ». Comment pouvais-je annoncer au père « La morale » que sa fille avait été victime d’un viol collectif avant d’être jetée parmi les ordures ? Une chose était certaine, des centaines de personnes étaient enculées à sec et la fondation assurait le lubrifiant pendant que l’esclave sexuel de la patronne apparaissait comme le coup du siècle (en dépit d’une réputation de non assiduité et d’un côté peu regardant). Cette fondation étrange aux relents écologiques m’intriguait et j’avais décidé de tout faire pour en saisir une vision de l’intérieur. Beaucoup de choses semblaient étroitement liées à celle-ci, mais son rôle précis restait encore difficile à cerner – peut-être n’en avait-elle aucun de véritable ? Je commençais à comprendre qu’il avait des choses à se reprocher mais la liste était bien trop longue. Les deux figures de proue, le duo infernal trônait en tête tant le couple semblait régenter ce microcosme. J’en avais attrapé une nausée qui n’avait plus rien à voir avec mes excès en tout genre. « L’Honneur » avait disparu définitivement, mais je ne savais plus qui prévenir pour annoncer cette effroyable nouvelle. Pour me décrire la situation, ma gorge profonde était remontée très loin dans l’historique de l’entreprise mais elle avait fait bien mieux que ça et m’avait promis de me fournir des documents sans appel. Il ne m’en avait pas fallu beaucoup mais à cette simple perspective avait été suffisante pour me filer une érection, la première depuis ma grande rupture. Alors quand il m’a dit « Je vais te donner tous les éléments mais ça m’embête que tu prennes tous ces risques. Ce sont des enfoirés ! J’espère que tu as les épaules solides parce qu’ils vont tout faire pour te nuire ! », je ne pouvais quand même pas lui dire que ça m’excitait…

Quand je suis ressorti, la fille était toujours là. Elle pensait peut-être avoir été discrète ou au contraire, espérait que je l’avais remarquée – comme pour me signaler que c’était déjà gagné – mais en tout cas, elle s’était remise du rouge à lèvre vermillon. Mon appétit de sang n’ayant toujours pas été rassasié, j’avais engagé une conversation qui avait fini par se poursuivre dans ma voiture après que j’eu proposé de la raccompagner pour éviter que la pluie ne la mouille, prétextant habiter à côté de chez elle. Etais-je un menteur compulsif ou bien simplement en train de saisir l’occasion pour pratiquer mon art du bluff dont j’allais devoir faire preuve avec abondance ? A la vérité, je pense qu’elle savait bien que je mentais mais c’était aussi ce qu’elle avait fait. J’en avais eu la preuve lorsqu’elle m’avait demandé de me garer pour distiller son vermillon à lèvres sur ce que j’avais de plus secret puis qu’elle soit descendue sans me dire autre chose que « je finirai à pied ». Je ne savais même pas son prénom et quand je lui avais demandé avant qu’elle disparaisse, elle m’avait encore abusé en me lançant « Gorge Profonde ». Je ne savais pas si elle avait écouté ma conversation ou si sa culture cinématographique et son humour étaient déviant mais cela n’avait dans les faits aucune importance puisque je n’espérais pas la revoir un jour, quand bien même elle aurait été douée. Ce n’était pas le cas et ce détail avait fini de me convaincre que les artifices n’ont en soi aucun autre but que de masquer l’incompétence la plus franche. J’osais à peine me l’avouer mais au moment de jouir au fond de ses amygdales, ce n’était pas à elle que j’avais pensé. Je n’avais plus de nouvelles de Joe alors que j’espérais qu’il était en train de travailler à des illustrations pour mon article qui prenait forme et je commençais à m’inquiéter. Je me foutais complètement qu’il puisse être aux prises avec son dealer pour une sombre affaire d’impayés, je voulais simplement qu’il fasse le boulot et le revoir. Peu importait la sympathie que je voulais bien lui accorder, le type était instable. C’était le genre de mec capable de disparaitre du jour au lendemain parce qu’une jolie gamine lui avait fait tourner la tête. C’était le genre de type capable de disparaitre du jour au lendemain parce qu’il était réfugié dans une chambre d’hôtel en train de se taper des rails de coke et des champignons à foison. Il m’avait raconté un soir la fois où il avait préféré se barrer par la fenêtre de l’une de ses chambres en réalisant à son réveil avoir tartiné les murs de ses excréments. Par chance, il avait payé en espèces et avait donné un faux nom à l’accueil. C’était ce qu’il faisait toujours, m’avait-il dit. J’avais tenté de le joindre un nombre incalculable de fois et de rage, j’avais fini par lancer mon portable contre le mur.

Les semaines suivantes, comme ragaillardi mais paradoxalement angoissé par ces quelques perspectives menaçantes se profilant à mon encontre, j’avais joué la carte de la discrétion, me présentant sur le terrain le moins possible. J’avais rencontré un employé de la fondation et le portrait qu’il m’en avait dressé n’était pas glorieux. D’après lui, c’était un conglomérat de quinze branleurs qui jouaient un rôle de sangsue vis-à-vis de l’entreprise. C’était une pathétique société de communication aux ambitions dévorantes et prétentieuses mal-comblées par des travaux bâclés et superficiels. C’était une fondation utilisant des pseudos formations pour se vautrer dans leur partenariat avec une boîte pour laquelle personne n’aurait véritablement envie de faire des efforts. J’étais aussi rentré en contact avec quelques grandsCanards au cas où comme pour d’autres avant moi, on tentait de me faire taire ou oublier ce que j’avais appris. Alors que ma paranoïa commençait à se faire ressentir, la sonnerie de la porte avait retenti alors que je buvais seul chez moi. C’était le facteur qui avait quelques recommandés pour moi. Une surprise m’attendait : en ouvrant ceux-ci, je découvris les premiers envois anonymes de ma vie. Des documents incroyables qui apportaient des réponses mais aussi les preuves dont j’avais besoin. Devant cette lecture somme toute rébarbative, je m’étais une nouvelle fois plongé dans un roman noir. J’avais retrouvé la piste d’Eddie Mars pour m’apercevoir que mon erreur rendait l’histoire peut-être encore plus nauséabonde (si c’était possible). Il n’avait pas été engagé en tant que chauffeur, mais pour plus trouble. Il avait été démarché suite à sa condamnation pour son expertise quant à l’établissement de relations avec le Proche et le Moyen-Orient – bien avant le printemps arabe. Dans un premier temps, devant la montée du tôlé, la présidente l’avait défendu mais s’était aussi défendue de l’avoir employé elle-même. C’était en effet au travers de la fondation que tout avait eu lieu, ce qui faisait une grosse différence. Légalement, cela fonctionnait puisque c’était bel et bien de l’argent public qu’il ne pouvait plus toucher, mais les propres rapports de Vivian avec la fondation laissaient clairement entrevoir une ficelle un peu grosse et un grossier conflit d’intérêt. Eddie Mars avait « préféré » renoncer à son poste pendant que son ancien chauffeur devenait celui du couple présidentiel. Mais dans ces documents, il y avait encore plus fort et cela concernait le maillon le plus visiblement pochard du duo. L’homme n’avait pas hésité à s’accorder – à lui-même ainsi qu’à sa compagne – des primes alors qu’il n’en avait pas le pouvoir. Un autre document officiel signé par Vivian elle-même semblait en effet ne lui accorder ce droit qu’a posteriori

Devant la confirmation de ce dont je m’étais toujours douté, j’étais allé m’enfermer dans ma cave, une machine à écrire, une table, une chaise, une lampe, beaucoup de tabac et de carburant et au lieu d’écrire un article, de colère, j’avais écrit un roman qui s’appelait « Bons à rien ». C’est ce que nous étions tous de toute façon. Nous n’allions rien changer, ils n’allaient jamais écoper. J’avais quand même griffonné un texte très noir sur toute cette histoire et l’avais envoyé à la rédaction. Le courrier venait de partir quand on a frappé à ma porte. C’était Joe qui rappliquait comme si de rien n’était. Bien évidemment, il avait complètement oublié l’article. D’après ce qu’il m’avait dit, il revenait d’une cure de désintoxication. « Revenait » était le mot exact puisqu’il s’était enfui pendant la nuit.

– Mon père m’a fait interner de force, je n’ai rien pu faire. Pas de téléphone, pas d’apomorphine, pas de chance. J’étais traité comme un animal dangereux, pas mieux.

– Tu as eu de la chance de parvenir à t’en échapper alors, avais-je rétorqué.

– Si tu savais ce que j’ai dû faire pour que le gardien détourne le regard… Machinalement, il avait passé la main sur son visage et avait saisi sa mâchoire. Percevant mon regard devant cet acte spontané, il avait tenté de changer son mouvement pour me faire croire qu’il voulait simplement caresser sa barbe de trois jours.

– Je ne sais pas trop quoi dire… Je suppose qu’on se doit de fêter ton retour !

– Totalement. Et je sais où je veux aller. C’est même pour qu’on y aille ensemble cette nuit que j’ai tout fait pour revenir à cette date précise.

– Qu’est-ce que tu as en tête ?

– Tu verras.

– J’ai besoin de prendre des capotes ?, avais-je demandé en plaisantant.

– Justement, non. C’est même l’inverse du principe. Son air était mystérieux.

Je ne savais pas dans quoi il voulait m’embarquer, mais j’étais partant. J’étais partant pour n’importe quoi dès que j’avais croisé son regard.

Le soir même, nous étions sur la capitale et en route vers un club dont je n’avais jamais entendu parler. La seule chose que je savais était qu’il s’agissait d’une soirée entre hommes mais aussi que je ne m’en souvenais plus. Rien qui s’y soit passé après mon troisième verre de vodka-7 ne semblait avoir existé. En arrivant devant un immense videur au crâne rasé, Joe avait glissé quelques mots à son oreille ainsi qu’un billet et il nous avait fait rentrer. Il nous avait également tamponné le poignet mais je n’avais pas pu regarder ce qui y était inscrit puisqu’on m’avait immédiatement poussé dans l’obscurité du club. Je n’avais jamais été regardé comme de la viande fraiche auparavant, mais c’était le cas ici. La fosse sentait le sexe et l’intensité de l’atmosphère était si pesante que j’avais eu la sensation immédiate de satiété. Joe m’avait guidé vers le bar, de toute évidence il était déjà venu ici. En y arrivant, il s’était penché pour me murmurer :

– C’est quelque chose que tu dois absolument avoir.

J’ai cru qu’il me parlait d’un cocktail puisqu’il m’avait dit que c’était à son tour de régaler mais ce qu’on m’avait servi n’avait rien d’inédit. Il a disparu aux toilettes et le temps qu’il revienne, j’avais déjà recommandé une troisième tournée. Au bout d’un moment, j’ai disparu à mon tour.

Quand je me suis réveillé le lendemain, j’avais la nuque douloureuse et un mal de crâne qui commençait à monter. La journée s’annonçait réussie. Mon sens de l’équilibre avait dû foutre le camp en même temps que celui de la modération car j’avais mis un certain temps à comprendre que je n’étais ni dans une baignoire, ni sur un bateau, mais bien dans mon lit, dans ma chambre – où la couche de poussière était toujours aussi épaisse qu’immobile. Je ne savais pas comment j’avais pu rentrer et la seule solution était que Joe m’avait ramené. J’avais crié son nom avant de chercher à le retrouver, mais il n’y avait personne. Il était reparti sans même me laisser un mot. J’avais entrepris de me doucher quand d’un coup, le tampon de la soirée de la veille m’était revenu à l’esprit. Par chance, l’eau n’avait pas réussi à en entamer l’inscription. On ne pouvait rien lire d’autre sur mon poignet que « soirée bareback, no return ». C’était la dernière fois que j’avais vu Joe.

Quelques semaines plus tard, j’étais parti pour entendre le retour du journal sur mon article. Habituellement, un simple appel suffisait. Le fait que l’on me demande de me rendre sur place n’augurait rien de bon. Le rédac’ chef qui avait véritablement dû hériter de son poste par miracle n’avait pas supporté mon discours qui était pourtant sincère et sans détours. Il m’avait fixé un dernier ultimatum au lendemain matin pour que je lui rende un nouvel article, nettement moins cynique. Par ailleurs, il semblait me ternir responsable de la disparition de Joe – que j’apprenais à cette occasion –, mais je ne savais pas pourquoi. Quand il m’avait accusé de ne pas prendre tout ça au sérieux, j’avais implosé. Je lui avais hurlé que j’allais lui rendre ce papier et j’avais ajouté une réponse cinglante en lui postillonnant tout mon dégout au visage.

– Je n’ai jamais voulu prendre parti pour autre chose que pour la nécessité d’informer ! Pas même quand j’ai réalisé qu’on nous avait pris pour des cons il y a plus d’un an de cela, et ce dans les yeux. Mais puisque la responsable s’était vue offrir une médaille pour services rendus, elle devait bien avoir raison…

C’est peut-être dur à croire, mais le besoin d’apporter la vérité s’est fait de plus en plus fort alors que le portrait que je brossais de l’entreprise perdait de plus en plus de son lustre pour en devenir révulsant. Tel un Dorian Gray toujours resplendissant en surface mais rongé de l’intérieur par le vice ; putréfiée par les magouilles, c’était à se demander comment elle pouvait encore tenir debout. Au départ, j’avais cette idée absurde qu’un feuillet pouvait permettre de changer les choses, bien mieux qu’un simple coup de peinture ou un ravalement, de façade. Qu’ils se rassurent tous, ils ont gagné depuis longtemps, à moins que quelqu’un en décide autrement un jour. Mais rien n’empêche d’être en colère à l’idée que dans l’arrière-cour, des centaines de personnes sont considérés comme des données négligeables dans des plans d’envergure qu’on ne les imagine pas dignes de comprendre. Ces responsables nombrilistes qui passent davantage de temps à rechercher leur profit qu’à rechercher tout court n’oublieront pas de me traiter de « médiocre » en public avant de chercher à me nuire en toute discrétion. Qu’ils essaient, la rue de la liberté est hautement volatile !, avais-je pensé.

– Tu as tort sur toute la ligne. C’est un autre régime maintenant, Vivian est partie. Ce sera un renouveau complet, tout va changer du sol au plafond ! Attends de voir.

– Ce n’est pas parce que l’un emporte tous ses meubles qu’il ne laisse pas trainer ses vieilles casseroles derrière lui…

 

 

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