Maison indépendante

SIN GLOBO : NAISSANCE D’UN MOUVEMENT NEO-HIPPIE DANS UN MONDE AFFRANCHI DES DANGERS DU SIDA. [2]

 

 

Fran Martinez |

 

 

MON CHAMANE

 

A mon réveil, ma peau suintante de sueur crasse avait laissé une marque humide de la taille de mon corps, sur le drap blanc du lit de ma chambre d’hôtel miteuse. Au plafond, le ventilateur ne brassait pas suffisamment d’air pour chasser cette odeur nauséabonde, mêlée de transpiration, de gerbe et de mégot froid. Il me semblait alors avoir perdu tous mes repères, quand soudain, une voix familière :

« Vivre en dehors du monde et jouir dedans ».

Dans la lumière du jour qui filtrait à travers les persiennes, je distinguai une présence ; puis deux à bien y regarder. Cette voix, c’était celle de Pedro, mon chamane et ami de longue date ; celui qui m’initia au Mexique, aux Head drugs et à toutes ces conneries chamaniques reprises à son compte par le poète Gary Snyder. Il était accompagné par un type, qui s’avéra être Ralph Bowman : journaliste américain persona non grata sur tous les campus américains, depuis ses multiples condamnations pour troubles à l’ordre public. Je comprends mieux pourquoi le réceptionniste parlait de types « pas nets » : il était certainement plus habitué à voir des sicarios débarquer dans son hôtel, armes aux poings, que ce genre de fellascomplétement allumés, se promenant dans l’une des régions les plus dangereuses du Mexique avec une casquette de l’US Navy.

– « Tu vas te prendre une douche, et on file à Berkeley », dit Ralph, pendant que Pedro semblait-être occupé à contempler la lumière du soleil filter sur sa main. « Il se passe des choses importantes.

– Il semblerait, effectivement », dis-je avec toute la difficutlé du monde à m’exprimer. « Il faudrait y aller avant que les sociologues ne viennent tout mettre en pièces ».

Le fait d’avoir échangé quelques mots avec Bowman m’avait permis de reprendre mes esprits. Ma crise de paranoïa dans le hall de l’hôtel me parassait tellement ridicule, que j’en vins presque à oublier l’exisence du réel danger qui me guettait si je restais plus longtemps ici. Je me levai et m’approchai de la table basse sur laquelle étaient posés plusieurs titres de la presse internationale. Un certain Aldous Black faisait la Une du quotidien espagnol El Pais. A Madrid, sur le campus de la Ciudad Universitaria, un rassemblement étudiant venait d’être violemment reprimé par les forces de l’ordre. Le journal titrait : DESNUDOS Y SIN GLOBOS. Le porte-parole du mouvement en Espagne parlait d’une révolution culturelle sans précédent : la drogue et le sexe libre, sans entrave. Comme tous les fins observateurs des galeries d’art parisiennes, il évoquait l’idée de la-réappropriation-de-l’espace-public. D’autres journaux revenaient plutôt sur l’énorme quantité de drogues retrouvée au domicile de Black et les nouveaux enjeux pour la DEA et Interpol, de la lutte contre le narcotrafic.

Alors que Pedro se mit à taper frénétiquement sur ma machine à écrire, et que j’imaginais déjà quelles insanités pornographiques il pouvait être en train de nous sortir, Ralph Bowman se saisit de mon dernier papier pour en lire la conclusion à voix haute :

« … Ici, à San Fernando, les justiciers et la gabachos de la DEA finissent toujours par bouffer la vase du fond de la Laguna Madre – Voilà comment parlait Jorge Marr. Parce qu’au Mexique, dans l’Etat de Tamaulipas, les Z graffés en lettres de sang sur les rideaux de fer des commerces et des voitures calcinées ne veulent pas dire Zorro, mais Zetas ; et tous les prolétaires et les miséreux, portés par l’espoir de voir un jour l’Amérique, le savent bien… A Tamaulipas, on crève d’être pauvre ».

Pedro, lunaire comme à son habitude, s’arrêta brusquement de taper et se leva, avant de prendre la parole :

« La mort est une réaction en chaîne dont l’épicentre se trouve dans une champ de coca en Bolivie, parcouant tout le continent, avant de terminer dans les veines bleues des prédicateurs zélés et de leurs disciples ».

 

 

%d blogueurs aiment cette page :