Maison indépendante

OÙ IL EST QUESTION D’AVENTURE ET DE TÉLÉVISION.

 

 

 | François Michel |

 

 

Lorsque Denise m’a lu les papiers sur le Gonzo, j’ai d’abord pensé qu’on tenait quelque chose, que le ton était différent de ce que je connaissais jusque là. J’ai failli la féliciter, puis me suis ravisé, après tout elle n’avait rien fait, elle, elle n’avait fait que récolter les lauriers, une fois de plus. Puis, en relisant cette histoire de SIDA, de Mexique et d’hôtels minables, il m’est revenu en mémoire un épisode dont j’avais retrouvé trace parmi les vidéos de l’INA. Quand je te dis INA, tu dois imaginer les images de la Deuxième guerre, avec la voix off qui débite des informations sur l’état du front de l’Est et des boulangeries parisiennes. Ici, c’est plus récent. C’est en 1984, une émission littéraire. Apostrophes de Bernard Pivot, tu situes ? Il a ce jour-là un invité au nom étrange, Cizia Zykë, de père Albanais et de mère Grecque, né en Afrique du Nord du temps où elle était encore Française. Je sais que ça semble improbable, mais je te jure que j’invente rien. Apostrophes. Ca sent bon la télé de papa, où on avait encore, malgré tout, la possibilité d’entendre des choses. Il y a là Pivot, ses lunettes tombantes, sa cravate maussade, son ventre au niveau des genoux. Il y a un décor tout aussi gris que le public, avec une esthétique d’ensemble qui rappelle les grandes heures de l’inspecteur Derrick.

Et puis il y a Cizia Zykë. Une brute, un géant à la moustache transpirant la testostérone, la chemise ouverte sur un poitrail de buffle, la chaîne en or et le tatouage au poignet. Il est là pour parler de Oro, le récit de son expédition dans la jungle du Costa-Rica, à la recherche d’une mine d’or. Le récit d’un des derniers aventuriers, ceux qui s’enfoncent dans l’anus du monde pour en sortir indemnes et lucides comme jamais. Un regard de braise, mais la braise qui couve, patiente, un calme où la violence sourde est cachée sous la peau. C’est l’époque où on avait le droit de fumer à la télé. Le colosse a le droit de griller une blonde en direct, presque tendrement, comme pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille, en regardant la caméra et le téléspectateur dans les yeux. Le dialogue se met en place, complètement improbable.

 

Pivot : « D’abord, pour vous, il n’y a pas d’interdits. Voilà. »

Zykë : « Voilà. »

Pivot : « Ca veut dire quoi, ça, y a pas d’interdits ? »

Zykë : « Ca veut dire que je fais, euh, ce que je veux. Voilà. »

 

D’abord, ce ne sont qu’échanges de banalités, histoire sans doute de se mettre en forme, de se chauffer. Et puis, au détour d’une question banale, tombe une réponse qui transperce l’ennui.

 

Pivot : « D’ailleurs vous dites aussi quelque part que les lois sont faites au fond… ont seulement été faites pour les faibles. »

Zykë : « Je le pense. »

Pivot : « Oui… et vous le regrettez ? »

Zykë : « (Rires) Je le regrette pas, non. Je ne juge pas, je n’appartiens pas à ce monde, je cherche l’aventure extérieure. »

 

Zykë ne bouge presque pas, si ce n’est pour enchaîner les cigarettes, n’élève jamais la voix, sourit, regarde Pivot dans les yeux. L’autre ne sait pas comment le prendre, il sent peut-être que ses questions, sa politesse, se heurtent à une réalité différente, dans laquelle il y a trop d’éléments qui lui échappent. Le représentant de la culture Française, l’homme des salons littéraires et de la poésie en fauteuil se heurte à un personnage romanesque de chair et d’os. Il voit devant lui Edmond Dantès.

 

Pivot : « Ce qui me surprend c’est que vous avez une voix très douce, hein, vous êtes presque timide, et quand on a lu votre livre… Fichtre… Là, hein… Alors il est vrai que généralement vous vous baladez avec un magnum 357 chromé… Que vous n’avez pas, là. »

Zykë : « (Secoue la tête) Que je n’ai pas, là… »

Pivot : « Que vous n’avez pas, là… Alors c’est peut-être pour ça que vous parlez plus doucement que d’habitude. »

Zykë : « Je n’ai pas besoin d’arme, en France… (écrase sa cigarette)… Tout simplement. »

 

Désarçonné, Pivot s’emballe, dans une sorte d’indignation mêlée d’une admiration à peine dissimulée. « Vous êtes égoïste, vous êtes cynique… Vous êtes d’un cynisme… D’ailleurs on s’en rend compte (…) Mais vous êtes terrible ! » Dans un artifice théâtral de la dernière chance, il tire de la poche de sa veste trop grande une lettre officielle de l’ambassadeur du Costa-Rica, furibard contre les moqueries dont son pays fait l’objet dans le livre. La lettre parle de préjudice et de mensonges. Le colosse s’en tape. Il est là. Il est plus présent que tous les autres. « Dans une aventure il faut expliquer le contexte. Les gens sont tarés là-bas. » Il écrase l’ensemble. Pivot s’offusque, « alors y a des dames qui tombent violemmentamoureuses de vous, mais vous les expédiez euh… rudement, hein. » Le colosse tire une latte monstrueuse et crache sa fumée à la gueule du pantouflard, l’air consterné, et lâche la plus belle des conclusions, renvoyant dos à dos l’amour, les femmes, la littérature : « Je n’avais pas le temps ».

 

 

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