Maison indépendante

DEEP TROUBLE. [2]

 

 

 | Greg Haska |

 

 

Les premiers rendez-vous que nous avions eus ensemble n’étaient pas à proprement parler « productifs » sur le plan du travail, mais nous essayions. En vérité, nous avions surtout discuté de nos projets, de nos ambitions respectives. De toute évidence, nous ne comptions pas rester des lustres à travailler pour des publications obscures, mais la chose était plus facile à professer qu’à réaliser vraiment. J’avais parlé d’écriture, beaucoup, et lui de photographie et de cinéma. Nous nous rejoignions sur la même ambition : celle de dresser un grand portrait de l’absence de bouillonnement culturel qui paralyse aujourd’hui l’humanité. En quoi cet article en question allait nous permettre d’avancer là-dessus ? Nous n’en savions rien. Mais nous nous rejoignions également sur notre vision du journalisme : quitte à en faire par défaut, autant que cela soit pour défendre la vérité avec plus de verve que quiconque ose le faire aujourd’hui. Un soir, après plusieurs verres et quelques joints, je lui avais proposé de tenter de redéfinir l’approche journalistique à la française – médiocre, généralement – pour en faire quelque chose de bien plus vivant, quelque chose qui saurait passionner une nouvelle génération de lecteurs, quelque chose qui saurait énoncer des vérités, sans soucis de compromis. Je voulais mêler l’artistique au journalisme dans un gonzo 2.0 qui n’avait jamais réellement su s’implanter en France. Tradition guindée, héritage boursouflé de prétention, peut-être, un univers rongé par l’argent, surement. Puisque nous n’allions pas toucher un cent, c’était l’occasion rêvée de faire preuve d’audace. Pour mettre à bien ce projet, il avait songé à développer un nouveau type d’illustration de presse. Ronger la photographie de l’intérieur pour la rendre cinglante, cynique, frappante. Ne connaissant pas grand-chose à la photographie, je l’avais laissé travailler de son côté. Pour l’instant, il ne voulait savoir qu’une chose : en quoi une affaire de magouille à la tête d’une boite publique pouvait-être passionnante ?

– Dans le fond, ça ne l’est pas. Je préfère être honnête : tout le monde est blasé par ce genre de choses ! Appelle-ça « le grand désabusement des temps modernes » si tu veux, mais toujours-est-il qu’aujourd’hui, pour la majorité des gens, les élites – et qu’elles soient à petite échelle ou dans les plus hautes sphères – sont corrompues. C’est triste à dire, les élections ne sont plus qu’un prétexte à donner un peu d’emballement au quotidien des gens. Tout est plus ou moins joué d’avance et rien ne changera véritablement, tout le monde le sait. Mais pour quelques semaines, quelques heures, les masses endormies s’auto-persuadent d’avoir un rôle à jouer. Ceux qui ne veulent pas jouer le jeu sont marginaux et ceux qui s’en rendent à moitié compte font l’erreur de voter à l’extrême droite.

– Donc dans le fond, cette histoire de magouille, qu’elle soit vraie ou pas, tu t’en fiches complétement ?

– Qu’elle soit vraie ou pas – mais je suis convaincu qu’elle l’est – il y en a vingt autres cachées dans les placards. Dans le fond, ce qui est intéressant, ce n’est pas l’arnaque en elle-même, mais l’affaire.

– Je ne vois pas bien la différence. Je ne dis pas que tu t’exprimes mal, je suis surement trop déchiré pour tout saisir à vrai dire…

– Ce que je veux t’expliquer, c’est que ce n’est pas de savoir qui a baisé qui, l’intérêt de tout ça. C’est de savoir comment, qui a laissé faire et pourquoi. Tu imagines l’électrochoc que pourraient provoquer ces révélations ? Traite-moi d’utopiste si tu veux, mais je suis persuadé que cet article peut provoquer des remous. Dans le meilleur des cas, on pourrait envisager une prise de conscience globale à partir d’une affaire comme ça. Les jeunes, notre public, c’est explosif !

– En gros, on va tout retourner ?

– En gros ? Surement. Mais on y va pour percer à jour la direction que prend le service public à la française. Ce n’est pas encore de la politique de grande envergure mais c’est important. Des milliers de jeunes sont concernés. Des milliers de futurs cons pourraient être générés si on ne fait rien. Ce sont des acteurs politiques bordel, s’ils restent enfermés dans leur bulle, c’est d’une tristesse sans nom, presque un outrage à la nation. Et pourtant, dieu savait que comme lui, la nation je n’en avais strictement rien à foutre.

– Ne t’inquiètes pas, on va la percer. Je sais ce qu’il nous faudra pour ça. Tu veux une taffe ?

C’est comme ça que tout a vraiment commencé.

Il s’était avéré que de fumer était plus facile que de travailler dans les règles. D’un autre côté, nous voulions le faire en dehors de tout ce qui préexistait. Joe m’avait fait essayer une drogue qui pouvait selon lui me faire penser autrement, me permettre d’approcher une autre technique pour rapporter les faits, mais ce n’avait pas été un franc succès. J’avais passé douze heures à mariner dans son jacuzzi, complétement perdu, au bord de la noyade tandis qu’il m’abreuvait et me nourrissait régulièrement. D’après l’enregistrement qu’il m’avait fait écouter lorsque j’étais redescendu, j’avais refusé d’en sortir, pleuré comme un bébé, hurlé à tout le voisinage que je ne savais pas marcher mais uniquement nager, et aussi que j’allais l’enculer si jamais il m’y forçait. Moi étant bisexuel et pas lui, plus rien n’avait jamais été pareil et il s’était évertué ensuite à refuser toute intimité avec moi lorsque lui-même était sobre. Le lendemain matin, la drogue avait d’une manière ou d’une autre enfin décidé de faire son boulot, puisque je m’étais mis au mien, celui que j’aurais dû faire depuis le début : me renseigner sur Eddie Mars, l’ennemi privé numéro deux. A vrai dire, je pense que ce ramasse-merde de rédacteur en chef y était pour quelque chose. A force de me voir mariner dans l’absurde, il m’avait convoqué pour me passer un savon. Le rendez-vous devait avoir lieu à l’aube, mais j’avais été en retard bien évidemment. Alors que je m’étais garé pour le rejoindre à son bureau, j’avais vu que les pervenches males étaient de sortie. N’ayant pas eu de monnaie sur moi et encore planant de la veille, j’étais allé voir le plus proche pour lui demander à combien s’élevaient les amendes dans le coin. Alors qu’il m’avait répondu dix-sept, je l’avais regardé en enlevant mes lunettes pour lui dire « Alors je vais vous en prendre une. La mienne, c’est la verte que vous voyez là-bas », devant son regard éberlué. Arrivé devant le rédac’, je n’avais pas enlevé mes lunettes de soleil pendant qu’il m’avait hurlé dessus. Avec difficulté, j’étais parvenu à ne pas rétorquer le moindre mot – c’était autant pour éviter l’inévitable engueulade qui aurait suivi que pour ne pas régurgiter les maigres cacahouètes que j’avais passé la nuit à ingurgiter. Il m’avait ensuite emmené dans une salle adjacente totalement vide en dehors d’une table sur laquelle il avait posé avec fracas un grand dossier rempli de coupures de presse. En le faisant, il avait engendré un gros nuage de poussière que j’avais passé une bonne minute à contempler sans qu’il puisse s’en rendre compte et puis m’avait laissé, seul devant la tache rébarbative d’un travail concret.

Les archives s’ouvraient à moi en même temps que leur odeur rance de papier moisi. Les articles tombaient comme des confettis de malversations. Cet Eddie Mars était un bel enfoiré qui me rappelait toutes les figures paternelles que j’avais connu. C’était un illustre arnaqueur public, aux anciennes hautes responsabilités régionales, déchu pour s’être fait prendre la main dans le sac. Il continuait aujourd’hui de nier mais avait bel et bien perdu la partie politique, ce qui ne l’empêchait pas de continuer à jouer avec le feu. Je l’imaginais comme l’enfant stupide qui ne peut s’empêcher de revérifier la chaleur du gaz après s’être brûlé au troisième degré. Ce qui était certain, c’est que le bonhomme avait envisagé un changement d’échelle pour exercer ses compétences bien particulières. Comment un homme aussi droit qu’étriqué dans ses bottines s’était retrouvé à fricoter avec une présidente affiliée au parti politique opposé ? C’était étrange, un autre mystère, mais il parait aussi que l’intérêt personnel ne s’embarrasse pas de ce genre de considérations. J’avais soif et me sentais passablement oppressé par l’atmosphère de cette pièce et par ces lectures peu amusantes, mais je ne pouvais m’empêcher de m’interroger. Comment un homme de cette stature aurait-il pu finir par devenir chauffeur ? C’était une autre question et je n’arrivais pas à croire à ce genre de bifurcation professionnelle. Cela n’avait aucun sens. Si c’était bel et bien véridique, cela signifiait probablement un emploi fictif : du pain béni pour mon article. Mais ce n’aurait pas été la première fois que l’on me mentait – j’avais connu la même chose avec ma précédente fiancée et je ne faisais désormais plus confiance à personne. Je pense que l’excitation commençait à me transformer en ce que je n’étais pas encore à l’époque, un journaliste requin avide de sanguinolent. C’était ce que cette pièce et quelques échantillons avaient fait de moi.

Il y avait eu d’un côté ceux qui voulaient bien parler et avaient beaucoup de choses sur le cœur ou sur la conscience et puis ceux qui ne voulaient pas m’offrir plus qu’un mot et une excuse redondante. J’avais dû créer de fausses adresses pour me protéger ainsi que le journal, ce qui m’amusait plus que de raison. Je l’avais rencontré elle, et c’était passionnant et puis elle aussi et d’autres encore qui avait commencé à me dresser un portrait peu reluisant de l’arrière-boutique pas très proprette de la boîte. Je ne savais pas vraiment où j’allais mais j’avançais. Il me fallait une vision d’ensemble et j’allais l’avoir. Mes indics étaient des puits d’informations. « A travers la présidence de Vivian et au travers de nombreux cas avérés, la situation avait toujours été le soutien ou la marginalisation », m’avait-on dit sous couvert d’anonymat. En la matière, on m’avait évoqué la démission « forcée » de la chargée des relations internationales. Au regard de diverses affaires, il semblait généralement que l’entreprise soit d’avantage gérée selon des normes politiciennes qu’autre chose. Et puis je l’ai rencontré lui et là, ce fut extraordinaire.

Avant de pénétrer dans le bâtiment où devait avoir lieu notre rendez-vous, je m’étais arrêté longuement. C’était une immense bâtisse faite de pierres rougeâtres et à la logique absurde – héritée d’un temps où l’homme pensait pouvoir construire un avenir meilleur de ses propres mains – aujourd’hui devenu un sanctuaire où seule une certaine élite osait se rendre. Peut-être leur avenir meilleur s’est-il réalisé, il n’était juste pas celui qu’ils nous avaient vendu. Une fois à l’intérieur, ce fut pourtant bien plus que ce que j’espérais ; c’était tout ce que j’avais toujours voulu. En un instant, ce n’était plus un travail, mais bel un bien un roman dans lequel je vivais. Celui qui allait devenir ma plus grande gorge profonde m’avait fait entrer discrètement dans son bureau alors qu’une jeune femme attendait je ne savais quoi dans le couloir, assise sur une chaise en me lançant un sourire troublant. Je n’étais pas encore paranoïaque au point de penser qu’elle me suivait et ses jolies jambes qui sous sa robe se croisaient puis se décroisaient possédaient quelque chose d’hypnotique. J’avais presque oublié le reste, imaginant celles-ci se décroiser jusqu’à l’extrême quand la porte s’est refermée sur nous pour laisser place à une ambiance tamisée. Porte fermée à double tour, voix feutrées, j’avais l’absurde impression de regarder mon interlocuteur avec un visage flouté et une voix masquée. Je devenais l’acteur principal d’un polar petit un petit. J’étais Marlowe, tentant de retrouver cette jeune fille disparue du directeur d’une grande institution et qu’on appelait « L’honneur ». L’autre pouvait bien attendre quelques minutes, si elle était partie à mon retour, tant pis.

 

 

%d blogueurs aiment cette page :