Maison indépendante

DEEP TROUBLE. [1]

 

 

Greg Haska |

 

 

 

Deep Trouble rentre dans la norme en plongeant de pleins pieds dans la rigueur afin de vous servir un plat à déguster glacé. Torchon, brûlot, un dénuement cru au service d’une cause incertaine – la justice, l’honnêteté, la vérité, le devoir d’information et d’écriture ainsi qu’un soupçon de masochisme – une subversion vomie à vif. Une déglutition viscérale et acerbe sur la quête frelatée du pouvoir personnel. Une fable contemporaine, noire et véridique qui pourrait bien venir troubler quelques cauchemars. Le résultat de mois de mise en abyme, de centaines de conversations et de tranches d’existences, tout simplement.

Dans nos sociétés égocentristes où la matérialité véritable tend paradoxalement à s’effacer, tout devient jeux, Deep Trouble cherche à mettre ses pieds gauches dans un plat indigeste. Une population entière sensibilisée uniquement au grand spectacle, sous morphine d’un voyeurisme de plus en plus prononcé et sous emprise de marionnettistes de plus en plus nombreux – au point que les fils s’entremêlent trop pour y voir quelque chose – et Denise qui s’amuse de cette pelote de nerfs.

Ouvrez tous vos orifices pour cette plongée dans le néant. « Folliculaire » avez-vous pensé ? « Peur et dégout », aurait-il répondu…

 

 

Au bout de trois mois, le rédacteur que j’étais pour ce modeste journal n’avait pas beaucoup avancé. « xxxxxxxxxx », ce nom raisonnait dans la bouche de tous ceux qui l’évoquaient comme la plus grande arnaque que la communication avait mise sur pied, mais je n’en savais pas grand-chose encore. Une boîte grotesque aux résultats grossiers qui vantait les mérites de l’écologie made in cette boîte de province, une farce engendrée par sa présidente elle-même qui aurait servi de couverture à l’emploi d’un homme condamné par la justice. C’était en tout cas l’affaire qu’une source m’avait vendue en me promettant de nombreux cadavres dans les placards si je la creusais. La présidente d’alors, Vivian, une taciturne et bovine sage-femme, n’étant pas dans la modération, l’enquête s’annonçait difficile. Son mandat pouvait bien arriver à terme, l’animal sentant venir l’heure de sa mise à mort sait rester sur ses gardes et n’en est que plus dangereux. Pour être franc, celle-ci me paraissait être un trop gros morceau, représenter un trop gros boulot pour être accompli de sitôt et à la va-vite. Et puis, il fallait interroger de nombreux acteurs et commencer par définir auparavant cette nébuleuse de personnalités qui pouvaient être impliquées et dont le nom m’échappait toujours. Cela suffisait en général à calmer mes ardeurs tant mes finances étaient dans le rouge et que le philanthropisme littéraire ne va qu’un temps. Sans compter que les relations sociales à jeun n’étaient vraiment pas mon fort et qu’aucune note de frais n’allait m’être accordée. Ce n’était pas au cours des cinq banquets gratuits en compagnie de tous les pontes de cette boîte durant lesquels j’avais dit adieu bien trop tôt à toute sobriété que j’allais trouver des réponses. Non pas qu’ils se soient doutés de quelque chose car eux-mêmes finissaient toujours bourrés comme des coings. Mais le simple regard hostile envers les membres de la rédaction que renvoyaient systématiquement bon nombres de hiérarques suffisaient à m’en convaincre, même dans mon état : ils n’aimaient pas les scribouillards et encore moins ceux qui osaient mettre les mains dans leurs déjections.

Le journal en lui-même était à l’époque sur une ligne très mince et s’il venait à disparaitre, ce n’était pas forcément une mauvaise idée qu’il parte sur une explosion de fumée, la mienne. Auquel cas, j’aurais au moins eu le loisir d’en écrire la nécrologie. Ce ne serait d’ailleurs pas surprenant que cela se produise. Je me souvenais avoir entendu le « futur » directeur de la communication d’alors qui n’avait pas hésité à parler de médiocrité pour caractériser la gazette. Celle-ci était si « médiocre » par sa « bassesse intellectuelle » que d’en appeler à son droit de réponse pour expliciter son désaccord ne valait même pas la peine. Mais pourquoi tant de hargne envers une feuille de chou « inoffensive » que l’on avait pourtant déjà souhaité retirer de son site internet pour incitation à la réflexion des lecteurs ? Pour être clair, cela avait été un long processus lié à la teneur subversive du journal qui avait démontré que la communication était toujours plus simple sans aucun discours alternatif. Non content de faire enfin travailler tout un secteur et d’avoir eu droit à quelques convocations en hauts lieux, une affaire avait véritablement mis le feu aux poudres : c’était un article qui avait décortiqué les tenants de la création d’un nouveau logo pour l’entreprise à l’occasion de son anniversaire. Des milliers d’euros et une nouvelle charte graphique plus tard, l’article avait fait régurgiter bon nombre de rancœurs à tous ces braves gens, à commencer par l’ancien directeur du service – ce jeune retraité désormais, trop gentil papa au demeurant – qui avait pris l’article d’alors pour une attaque personnelle. Il était certes de notoriété commune que le rédacteur incriminé avait coutume de jouer à touche-pipi avec les mauvaises personnes et que le désamour était respectif. Néanmoins, pris d’aigreur passagère, le paternel avait fait l’erreur de voir dans l’attaque en bonne et due forme une attaque par déformation familiale, une catharsis. A sa décharge, le pseudo-journaliste n’était pas le dernier quand il s’agissait de mettre les pieds dans le plat. Mais puisque le second était souvent le premier à cracher dedans et que sa fille avait fini par se frotter de trop près à la bile du dragon rouge – une autre affaire sentant bon le népotisme sur le dos des citoyens – le rédacteur en chef n’y voyait toujours aucun problème. Refermons donc les cercueils, souhaitons-lui une bonne retraite et revenons à nos moutons noirs.

N’importe qui aurait pu le comprendre à la vue des circonstances, il fallait absolument travailler sérieusement et discrètement sur ce reportage tant les retombées pouvaient être immenses mais aussi douloureuses en cas d’erreur. Plonger dans ce guêpier était dangereux, mais c’était néanmoins un sujet en mesure de m’exciter durablement, au mépris même de tous les risques que cela impliquait et de ma propre perversité qu’elle pourrait révéler. D’après les premiers éléments dont je disposais, il semblait que le chauffeur en question, Eddie Mars, n’avait pas été rémunéré par l’entreprise publique au motif qu’il s’agissait d’un homme condamné par la justice à l’inéligibilité. A cette occasion, il se trouvait également face à l’impossibilité d’être rémunéré par la fonction publique. L’heureuse astuce aurait donc consisté à le faire embaucher par cette fondation « indépendante » dont les fonds sont avant tout privés ? Tant d’enfoirés nous jouent le coup tous les deux mois, alors pourquoi pas ici ? Mais la ficelle paraissait grosse ; qui serait dupe de la magouille à la longue et pourquoi personne ne finirait par la dénoncer ? Ah, ça c’est une histoire sérieuse comme on n’en voit jamais dans les torches-cul tels que les nôtres, n’est-ce pas ? Cela ne saurait donc être véridique. Rassurez-vous, car ça ne l’est pas. C’est même totalement erroné. Heureusement que ce n’était que le point de départ de l’article parce que vous savez quoi ? C’est encore mieux que tout ça. C’est une plongée vers ce que les gens ne sauront jamais, ou n’auraient jamais dû savoir ! « Pour le mieux » diraient certains. « Tant pis », diraient d’autres. Et pourtant, tant de savoir file la nausée.

Pour être honnête, « bosser » ne m’avait jamais encore paru une idée raisonnable. Passant trop de temps à parler de mes idées pour pouvoir les accomplir vraiment, je jouissais d’un confort relatif suite à mes derniers travaux qui m’avaient fait considérer bien mériter quelques vacances. Au bout de trois mois sans avoir donné de grain à moudre à la rédaction, était néanmoins arrivé le moment de vraiment se mettre au travail. A force de répéter que j’allais apporter mon article mais qu’il me fallait encore du temps pour policer l’enquête, j’étais parvenu à m’offrir de bons moments sur le dos de l’équipe et quelques numéros de répit. Mes articles passés suffisaient encore à impressionner et à leur faire croire que j’étais le plus apte à mener la tâche à bien. Mais la mascarade ne pouvait plus durer, je sentais bien qu’on pouvait me retirer l’article d’ici peu. Mes lignes étaient attendues pour le prochain numéro, sous peine de me faire exclure de la rédaction définitivement. Pour être franc, tous ces comptables incapables d’écrire deux lignes, nichés dans leur bureau comme sur un piédestal m’insupportent au plus haut point, mais je savais qu’un bon article pouvait leur sauver les miches et les miennes. Depuis quelques temps, la publication battait de l’aile et les scandales dévoilés du passé commençaient à se faire trop rares et trop lointains. En dépit de tout ce que je pouvais dire ou penser, je faisais preuve d’une affection surprenante pour le magazine. Malgré ce qu’il m’en coûtait, il fallait bien avouer qu’en dépit de l’équipe de bras cassés qui le constituait, il représentait ce qui se faisait de plus audacieux dans la presse avec des idéaux pas encore ravagés ou enlisés par la médiocrité ambiante.

Quand le coup de fil est arrivé, je ne m’y attendais pas. J’étais installé au bar en train de siroter mon troisième vin blanc et de divaguer sur le texte que je préparais pour une exposition qui ne verrait peut-être jamais le jour. J’avais même oublié l’existence de mon portable. Le téléphone résonnait comme un nouveau rappel à l’ordre. Et l’ordre n’avait jamais été dans mes priorités.

– Ca avance ton article ?, m’avait habilement sermonné le redac’ chef en guise d’introduction.

– Lequel ? Ah, celui sur la gestion de l’entreprise sous l’ère Vivian ?

Je savais que j’allais l’énerver, mais c’était un jeu auquel je ne pouvais me soustraire.

– Oui, celui-là. Celui que tu dois avoir terminé depuis trois numéros déjà !

– Oui. Enfin non. Fin’, presque. Ça avance doucement. J’ai écrit quelques mails mais je ne sais pas trop qui contacter.

– Tu es sérieux là ? On en parle depuis des mois ! Tu sais très bien qui tu dois contacter ! Tu as toutes les adresses sur ta boite mail !

– Oui je sais, tu me prends pour qui ?! Mais j’attends d’avancer un peu plus, de dégrossir un peu l’histoire pour avoir vraiment de quoi raconter aux contacts. Ne pas passer pour un amateur comme d’habitude, en somme…

J’avais fait du mensonge un art, mais il voyait un peu trop clair dans mon jeu. Malgré ses invectives, c’était le type le plus compréhensif avec qui j’avais bossé, le seul qui semblait me laisser une liberté absolue et je ne manquais pas d’en abuser.

– Ne te moque pas de moi, ça te prend deux minutes d’envoyer des mails ! Il nous faut cet article ! Si tu ne veux pas le faire, dis-le.

– Non non, ce n’est pas ça. Je suis dessus, sérieusement. D’ailleurs, j’y pensais là. Et je réfléchissais à un truc : tu crois qu’on peut essayer quelque chose de nouveau pour cet article ? C’était le sésame avec ce mec-là pour qu’il se calme instantanément, lui proposer « un nouveau concept ». Il n’y aurait pas moyen de dégotter un illustrateur, histoire qu’on fasse quelque chose d’épique en collaboration ?

– Avant de me vendre quelque chose de « révolutionnaire », fait déjà quelque chose ! Mais j’y avais pensé. Joe va te rejoindre au bar d’ici un quart d’heure puisque je suppose que c’est là-bas que tu es… Je n’avais même pas eu besoin de confirmer ou d’infirmer. J’y passais tellement de temps que quand j’en repartais, on me disait « à demain » ou même « à plus tard ». Il ne connait pas grand-chose au fonctionnement de la compagnie alors briefe-le ! Il touche pas mal la photo, tu devrais bien t’entendre avec lui. On se reparle bientôt, j’ai rendez-vous là.

Il aurait dû me le dire tout de suite. Je connaissais bien le type en question. Ça n’allait pas être la première fois que nous nous retrouverions au bar. Il semblait même que c’était presque le seul endroit où nous étions susceptibles de nous croiser. En revanche, si l’idée me plaisait vraiment, en plus de ne rien avoir à me mettre sous la dent j’allais donc devoir faire le guide touristique pour ce type que je ne connaissais que d’ivresse et avec qui j’allais désormais devoir travailler. Lui comme moi semblions ne pas partager un goût prononcé pour l’assiduité ou le professionnalisme. Il était censé plancher depuis des semaines sur la couverture du prochain numéro, une pantalonnade autour du vidage des urnes pour un numéro centré sur la vie politique mais n’avait toujours rien rendu. Je ne savais pas lequel des deux rédacteurs-en-chef en avait eu l’idée mais je ne pouvais m’empêcher de me demander comment ce type pouvait avoir une quelconque autorité sur les autres trouffions. Néanmoins, un genre différent de professionnalisme ne pouvait qu’amener un regard intéressant sur cette affaire. Quitte à embraser le journal, autant que cela soit avec panache… Quand il est arrivé et s’est installé à mes côtés, j’ai remarqué qu’il avait l’air plutôt mal en point. Son épaule semblait avoir été sauvagement lacérée et il ne pouvait s’empêcher d’exprimer un rictus de douleur quand par malheur un de ses mouvements en venait à occasionner un frottement de son t-shirt sur sa blessure. Alors que l’attaque sauvage d’un puma commençait à faire office de seule explication plausible à ce détail, il me détrompa.

– Ah non, ça n’est pas du tout ça. J’ai plutôt honte pour être franc…

– Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? Une attaque de ton chien, de ton chat ?, avais-je demandé en ricanant.

– Pas du tout, ça n’est pas une attaque, je me suis fait ça tout seul, complétement bourré.

– Ahah, tu plaisantes ? Comment c’est arrivé ?

– C’était l’autre soir, chez moi. J’avais beaucoup bu et fumé avant de m’endormir et je me suis réveillé le matin avec le bras comme ça et mon radiateur à l’autre bout de la pièce, sur le sol. Je pense qu’il m’est tombé dessus pendant que je dormais, qu’il m’a brulé et que j’étais détruit au point d’à peine me réveiller, simplement assez pour lui foutre un coup de pied et l’envoyer valdinguer au loin… Il s’était allumé une cigarette et m’avait regardé avec un petit sourire.

– C’est complétement dingue comme histoire ! Mais je m’en tiendrais à la version du puma si j’étais à ta place. Beaucoup plus épique, beaucoup plus chevaleresque !

Nous nous étions marré tous les deux. Il s’était levé pour aller payer la prochaine tournée et m’avait offert une cigarette. Cette collaboration s’inaugurait sous les meilleurs auspices.

 

 

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