Maison indépendante

MON VEAU STUPIDE.

 

 

 | Vanessa Vaz  

 

 

Reprise de contact.

Un goût amer de bière mêlée à la cigarette dans la bouche. Tête fusionnée à mon oreiller, il m’est impossible d’ouvrir les yeux. Je tente d’en entrouvrir au moins un pour atteindre la salle de bains. Cinq minutes en appui sur les avant-bras et j’opte plutôt pour un retrait sous la couette. Dans ma tête, ça ressemble à ça :

putaindeleverherculéeninversementdegravitéTUERidiotjouetrianglesurtemporal.

J’essaie douloureusement de me remémorer la soirée d’hier. 19H00. St Sébastien Froissard. Un raté de métro. Ma (lamentable) tentative pour gagner du temps à cloche-pied sur un talon. La triste perte de mon orteil. Le déni. La colère. L’acceptation. La remise en marche, couplée à la découverte des appels manqués de Marion. Le déni. La colère. L’acceptation. Deux coups de fils, deux grognements, et nous voilà devant le Grogrès, que j’ai dislexiquement épelé le Georges. A moins que ce soit le Progrès.
Je déteste les enseignes illisibles.

Marion crie. Je mentionne la rareté de mes retards. Elle admet. Elle m’en veut, alors je m’en veux.

Je ventile, je brasse, je souris, je blague. Elle rit et passe rapidement à son sujet favori : ses douloureuses amours. Je m’y adonne et me sens obligée de décortiquer. Arrivée extatique à la Perle. Grands mouvements de bras pour montrer enthousiasme, insistances pour payer, arrachage de cartes bleues mutuelles devant les yeux ébahis des habitués. Nous sommes néophytes, et cela se sent. Les joues fardées de honte, nous faisons profil bas. Je décide de faire la grande et prendre une bière comme elle. Pas longtemps : trop chargée de nostalgie londonienne. Elle s’offusque, moue aux lèvres : « Tu as changé ! » Oui, j’ai changé.

D’ailleurs la nuit parisienne ne me dit plus rien. J’observe le lointain, l’œil bovin, cependant prête à tirer de cette soirée ce qu’elle a de mieux. Contemplation ciel-Marais, Marais-ciel. C’en est trop, noyons tout cela au fond de notre verre à pied. Un coup d’œil à Marion, elle continue de parler de son amour, elle sourit, justifie ce sourire.

Puis vient le drame. Un texto décevant. Décomposition du visage devant mes yeux impuissants. Elle implore mon aide, comme si je savais mieux qu’elle l’attitude à tenir. Je murmure le mot transparence qui sonne aussi beau que faux. Elle rechigne : « manipuler et obtenir la caresse verbale est trop ancré dans l’ADN féminin ». Je dis que je comprends. Je ne comprends pas vraiment.

J’aborde au hasard, sous l’effet du Touraine, notre voisin de droite qui se révèle être le parfait cliché du vieux beau italien. Il me dit tousé lé femmes italienné cé vénimo comdou poisson.

Je tente d’intervenir, et par la même occasion retenir un hoquet moqueur. Du poisson ? Ah justement c’est drôle nous avons commandé des tartines de Tarama avec des rondelles de c…

Il m’interrompt. Na mé cé de la melodrama toulé sé.

Je m’empêtre dans une conversation misogyne tandis qu’il me ressert un verre, un autre. Je décroche. Alors que je me reconnecte, je m’aperçois qu’il me parle (sûrement une solution pour pallier lé mélodrama) d’égorgement. Je souris, tentant de cacher mon sarcasme. En réalité, je mime mentalement l’action, qui me semble un bien bon moyen d’arrêter ce déluge de stupidités.

Rupture de contact.

Pourquoi j’ai autant de mal à me concentrer?
Je vin sur le table. NON. Je table sur le vin.

Apparemment trop : j’observe le bout de ma chaussure assez fixement pour que Marion vienne prendre ma température. Oui ça va ne t’inquiète pas. Ma voix me paraît tout à coup sourde et étrangère. Mon escorte s’exile dans les tréfonds du bar tandis que j’amorce un début de conversation avec Laura, une danseuse acrobatique. Cela n’en finit pas, je fixe son pendentif serti d’un lapis.

Retour tant attendu de ma douce amie, dont je chéris la matière cérébrale après le monologue sur les marques de bronzages de mon interlocutrice, revenue d’Ibiza. Sa solution au problème me paraît répréhensible par la loi lorsque sur une plage publique. Je l’explique avec lassitude à Marion, qui sourit. Elle a mieux. Une carte postale sur laquelle se découpent de fausses lunettes. Regain d’énergie et enthousiasme démesuré de ma personne. J’entame une petit danse éthylique, chausse les lunettes, interpelle qui veut. Hilarité de Marion. Deux bougres, à petite distance, répondent présents à mon appel aveugle et subcartonné.

Trois minutes de conversation plus tard, l’un des deux branques affirme pouvoir deviner nos vies simplement en nous regardant. Nous demandons à voir. Verdict ? Un, mon acolyte et moi étudions la pharmacie. Deux, sommes de grandes sentimentales. Narquoise, je réponds par la positive à chacune de ses sombres affirmations. Je murmure le nom tout trouvé pour ce jeune imbécile : Stupide. Sans nul doute John Fante aurait approuvé. Son compagnon, pour la simple vision de ses mains libidineuses posées sur l’imposant postérieur de Laura, restera innommé.

Continuons. Je disais donc trois minutes de conversation. Cela parait bien suffisant à Stupide pour nous promettre la plus belle vue de Paris de la fenêtre de son bourgeois appartement, à courte distance. J’éclate de rire. Il ne comprend pas le cynisme. Coup d’œil de Marion, qui m’offre d’un regard interrogateur. Je tourne la tête, laissant lâchement Marion en pâture aux deux veaux, plantés béatement devant nous. Ellipse temporelle, œillade de la part d’un joli garçon, je me lève pour entamer la discussion. Un simple tour sur moi-même et Stupide est sur moi. Je vacille d’un pied sur l’autre, avant de me ressaisir. Je ne m’attendais pas à une telle vivacité de la part de cette larve, qui avait jusqu’à maintenant montré si peu de répondant. Je le hais avant même qu’il ouvre la bouche.

Il me sort déjà le discours habituel sur ma perfection en tant qu’être, qu’il n’a pourtant pu observer que pendant dix petites minutes. Des termes rigides et bateaux qui me laissent aussi froide que belliqueuse. Il poursuit pourtant. Avant même de me connaître, je l’émeus. Le petit joue, minaude, baisse les yeux, les plante dans les miens. Très bien. Il est rôdé, le salaud. Je résiste. Je baille, dis que je ne vois pas de quoi il parle, tourne le dos. Soudain, le type détourne le regard et me parle de son besoin de changer de vie, de réussir dans celle qui n’est pas la sienne, de la fatigue de vouloir plaire aux autres avant lui-même. Tiens, le mollusque a un fond. Je balaie les nébuleuses de mon ivresse, le tire à part. Le vin a tablé sur moi.

De fil en aiguille, de conseils en conseils, partis en fumée à chaque fois que tombés de ma bouche, je me retrouve assise, sur un banc, sa main beaucoup trop haute sur ma cuisse.

Mon coma d’argumentation passionnée se dissipant, je m’offusque et le repousse brutalement. Malheureusement, ce n’est pas dissuasif pour Stupide, qui tente maintenant de m’agripper le visage et me murmure des obscénités doucereuses, agrippé à moi. Je le repousse. Il m’implore, me parle de son complexe d’Oedipe le contraignant à remettre à Maman ses lessives, de son chien mort avant le passage à ses 5 ans, à quasiment 2 mois d’intervalle de la triste fin de Bouboule. Je m’apprête à demander qui est Bouboule nom de Dieu, lorsque j’aperçois mon radeau d’amie au loin. Je me lève, soulagée, suivie de Stupide qui colle une main au creux de mes reins. Je le dégage d’un coup de coude au coin de l’œil.

Marion est apparemment très, très occupée. Je regarde l’heure, largement celle de plier bagages. Je sens toutefois dans le regard embué de mon amie qu’elle ne l’entend pas de la sorte. Qu’importe, j’y vais. Baiser sur la joue. Je vacille plus que je ne marche.

Mille questions viennent à moi. Où est le métro ? Qui a fichu ce trou noir rue Vieille du Temple ? Pourquoi je suis une fille ? Pourquoi le Monde ? Pourquoi la vie ?

Soudain, devant moi, les yeux de cocker de Stupide, qui me propose de me raccompagner. Fichtre. Un coup d’œil autour de moi pour constater que je suis perdue, et je consens à me laisser porter rue de Turenne. Une porte s’ouvre. Le con. Il veut me traîner chez lui. Je suis catégorique : non. Il me promet la vue exceptionnelle, ainsi que le retour sain et sauf au métro. Regard autour de moi. Je ne connais pas le chemin.

En haut, la vue est magnifique. J’ai droit à cinq minutes de répit avant que l’immonde se colle à moi et entreprenne de dégrafer mon soutien-gorge tout en susurrant des « tu es belle » comme si c’était le code de reconnaissance vocale de l’objet. Perte de contact.
Dégoût. Harakiri ? La fuite ?

Je cours les rues de Paris, armée de mon portable prétendument en liaison avec une Marion abandonnée. Je parviens dans un dernier soubresaut à héler maladroitement un taxi, qui, vu son regard courroucé, interprète cela comme un signe nazi. Dernières images : le périph’, mon chauffeur déblatérant sur ses mille vies antérieures. Parfait. Un bouddhiste.

Reprise de contact. J’ouvre les yeux, assomme mon réveil qui s’égosille. Je pense à cette journée qui va être longue, longue, jusqu’au soir.

Qu’est-ce que je fais ce soir ?
Ce soir je table sur le vin.

 

 

 

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