Maison indépendante

JOHN FANTE ENCULE ZLATAN IBRAHIMOVIC !

 

 

  | François Michel |

 

 

Vous connaissez l’histoire du titre racoleur que l’on bricole pour faire du clic ? Il faut y mettre plusieurs ingrédients. Prenez d’abord un personnage connu. Ici, j’en ai deux. Mais c’est surtout Zlatan qui s’y colle, il est plus capable d’attirer l’attention sur son illustre personne. Je ne vous ferais pas l’insulte de vous rappeler qui est cet individu fascinant, au nom serbe et à la nationalité suédoise, qui foule depuis peu la pelouse du Parc des Princes. Et puis si vous ne le connaissez pas, allez lire son autobiographie, Moi Zlatan, parue chez Lattès, c’est très instructif. Enfin de la vraie littérature, merde, pas de la soupe comme on vous la vend sur ce site depuis des mois. Vous y apprendrez notamment comment faire régner une bonne ambiance sur votre lieu de travail : arrivé à l’Ajax d’Amsterdam en 2001 – club dont la philosophie du football, à bien y réfléchir, faite de beau jeu, de fluidité et de prise de risques, est une poésie à part entière – il se fit une place dans le vestiaire en beuglant : « Moi je suis Zlatan, et vous vous êtes qui, putain? » C’est beau, c’est fort comme du Céline, et viril comme du Maurice Barrès. Une fois que vous tenez votre élément « célèbre », rajoutez-y du cul, vulgaire de préférence. Pour bien faire, une fois parvenu au résultat escompté – le clic –, il faut s’assurer que le contenu n’ait aucun rapport avec le titre. Le journaliste sportif, espèce rare d’animal encore plus stupide que le chien de John Fante – j’y reviens –, excelle en la matière. Il vous fourguera du scoop coûte que coûte, en y injectant des jeux de mots débiles et des analogies foireuses. « Barton se paye Beckham », sur So Foot. « Les arbitres peuvent-ils « se taper » Zlatan ? », sur BFMTV.com. Et bien sûr, last but not least, une fois que le journaliste sportif aura écoulé toutes les débilités possibles sur le prix de la montre de Beckham ou la taille de la bite de Zlatan, il écrira benoîtement un article intitulé « Zlatan : la presse en fait-elle trop ? », ou « Beckham : ras-le-bol ? » Infoutu qu’il est de se remettre en question, il accusera son confrère d’avoir léché le caniveau, alors que lui ne faisait que son boulot, après tout s’il n’avait pas parlé du scoop, quelqu’un l’aurait fait à sa place. « On ne fait que notre boulot, si les gens n’achetaient pas on n’en parlerait pas ». Le public, ce ramassis d’andouilles. C’est bien lui le responsable ! Pas question de se demander si l’intelligence a droit de citée dans la course à l’info, si la réflexion a une place dans le cercle infernal de l’emballement médiatique. La boucle du raisonnement autiste est bouclée.

Mais pourquoi m’infliger de telles lectures, vous demandez-vous ? Mais justement pour vous les éviter, et me donner par la même occasion une raison de parler de l’état de délabrement dans lequel se trouve l’information en France. Le sport n’est malheureusement même pas le seul dans ce cas, et j’ose croire qu’il est toujours bon de mettre, de temps en temps, le nez dans la fange pour y sentir battre le pouls d’une société malade, dont les journalistes sportifs ne sont que les rejetons, à peine plus demeurés que les autres. Je ne saurais trop vous encourager à lire les déclarations et titres de presse les plus stupides possibles. Une fois passé l’incompréhension et la peur, on peut encore y trouver quelque chose de comique. La politesse du désespoir, en somme.

J’en arrive péniblement au coeur de mon propos. Car je ne suis pas un journaliste sportif, moi, monsieur, et si j’étais vulgaire j’ajouterais même que j’encule les journalistes sportifs. Mon propos. Dire qu’aujourd’hui, on parle d’Indochine et d’adolescents attardés, mais qu’on parle surtout de John Fante, ou plutôt comme John Fante. En anglais, le titre original de Mon chien stupide, le petit roman jubilatoire du sale gosse de Denver, pape du « Dirty realism », est West of Rome. C’est infiniment plus poétique, vous en jugerez par vous-même. Il est toujours vertigineux de voir comment les mêmes choses, d’une frontière à l’autre, sont pensées différemment. Fante nous parlait d’un désir de voyage, d’une Rome idéale où les filles sont toutes aussi belles que Juliette de Vérone, et où l’on peut s’empiffrer de glaces toute la journée sous le soleil de la Piazza Navona, jusqu’à se faire péter le bide d’une colique monumentale ; et le traducteur s’est concentré sur le chien. Le clébard, nom de dieu, c’est bien sûr lui le centre de l’histoire, mais de là à en faire le titre ! Le clébard c’est la réalité absurde et poisseuse du narrateur, le titre c’est son rêve, et c’était là tout l’intérêt de la chose.

Mais aujourd’hui, la gouaille de Fante s’est transformée en parisienne. Ici c’est Paris, comme le gueulent les supporteurs à la Porte de Saint-Cloud, le vrai Paris des vrais veaux stupides, et pas de place pour un Paris idéal. C’est le Paris où l’on traîne sa gueule dans les bars, un peu bourré, un peu perdu, et où l’on trouve que la lune, reflétée par terre, ressemble à une étoile de mer. Je voulais juste paraphraser Mano Solo, parce que ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont en premier. Bonne lecture, et n’oubliez pas que de Labouche vient l’extase.