Maison indépendante

JE SUIS RENTRÉ D’INDOCHINE.

 

 

  | François Michel |

 

 

Il m’est venu l’envie d’écrire en écoutant une chanson d’Indochine. Chose incroyable. Indochine, me direz-vous, c’est la variétoche mâtinée de new-wave honteusement pompée sur les Cure et New Order de la grande époque. Je pourrais d’emblée vous répondre que vous êtes des salopards sans cœur, mais ça ne rimerait à rien. D’ailleurs, je n’écoutais pas 3e sexe ni Trois nuits par semaine, même s’il m’arrive encore de me déhancher lascivement sur ces mélodies suaves et sucrées. La chanson s’appelait Go Rimbaud, Go ! – un titre franchement pas bien trouvé selon moi, on ne sait pas vraiment où ils ont voulu en venir, une référence littéraire jetée avec tellement d’évidence qu’elle en devient vulgaire et m’as-tu-vu, et un peu d’anglais parfaitement inutile histoire de montrer qu’on est toujours jeune et in –, mais la mélodie me restait en tête, et je me répétais à l’infini les quelques phrases du refrain.

 

Comme un roi, comme un refusé

Je suis parti.

Je suis un voyage qui me rendra mon naufrage

Dans le brouillard, je rencontrerai la reine des pluies

Et toutes ses histoires pourront éclairer mes nuits.

 

La guitare fait une nappe saturée répétitive, insistante, seul appui à la voix de Sirkis, toujours un peu à la ramasse, toujours un peu sur la brèche, à la limite de la rupture, comme celle d’un gosse dont on aurait raclé la gorge avec du sable. La batterie entre en scène pour donner de la solidité à l’ensemble, et le train démarre. « Comme un roi, comme un refusé, je suis parti. » Le refrain, l’aveu, la profession de foi indochinoise, le gimmick. Et pourquoi ces mots restent-ils en tête, on serait bien emmerdés pour donner une argumentation solide. Peut-être simplement parce que c’est joli. C’est joli. Naïf, niais peut-être ? Non, c’est rock’n’roll. C’est du français, c’est du rock’n’roll, et c’est suffisamment compliqué de faire sonner Molière aussi dur que Shakespeare pour qu’on le signale quand ça arrive.

Et quand on laisse glisser le premier moment d’hésitation, c’est tout Indochine condensé, avec ses côtés mièvres, avec ses répétitions, avec sa vision parfois trop bêtement binaire, du type « je me réfugie dans ma chambre de gosse à poupée gothique noire avec mes petites sœurs lesbiennes qui me touchent la nouille loin du monde des adultes pervers ». Mais avec les moments de grâce qui se laissent découvrir au hasard, du Gérard Manset trempé dans de la poésie incertaine, mal maîtrisée, mâtinée de Salinger et de Barbey d’Aurevilly, sombre mais pas trop, car tout ça n’est après tout qu’un mauvais rêve. Et avec la foi adolescente dans la rédemption par la musique et l’attachement des fidèles, ceux qui viennent se faire raconter des histoires pour éclairer leurs nuits. Qui les éclairent si bien d’ailleurs, que quiconque s’est déjà trouvé à un concert d’Indo s’est surpris à sautiller comme un gosse sur L’aventurier et à se demander ce qui pouvait bien pousser à marcher dans le grand cirque glam-pop orchestré par un ado attardé à mèche rebelle. C’est parce que ça marche, parce que le spectacle est rodé, que le théâtre du rock dopé au syndrome de Peter Pan donne à croire que la salle de concert est bel et bien un lieu magique, dont l’espace d’un instant, on peut faire ce que l’on veut, dont on peut faire par exemple cette chambre peuplée de poupées un peu déglinguées, un peu ridicules, retranchée d’un réel auquel on ne prête finalement plus vraiment attention. On oubliera ceux qui ne comprennent pas, oublier, bienheureux dans le départ perpétuel et l’ignorance des autres, comme le chante encore Sirkis dans Crash Me – un problème avec les titres, décidément.

 

Avant de se retirer, on oubliera ceux qui ne comprennent pas (…)

Tremblant dans les nuages, ne plus jamais se réveiller

S’imaginer les robes déchirées, tout le bien que l’on se fait

A continuer, nos doigts serrés, si tout pouvait être vrai

Plus rien ne nous arrivera (…).

 

C’est pour ces petites phrases que j’oublie le reste. Malgré tous mes efforts, et après toutes ces années, je ne suis pas rentré d’Indochine.

 

 

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