Maison indépendante

POLITIQUE, SÉMANTIQUE ET VERBIAGE.

 

 

  | François Michel |

 

 

Un éditorial, moi je veux bien, mais tu entends quoi exactement par là, Denise ? J’ai bossé dessus et franchement, ça m’emmerde. En fait, quand tu m’as dit « édito », moi j’ai de suite pensé à toutes ces lignes convenues, type Café du Commerce – attention hein, j’aime beaucoup les cafés et les bars PMU, mais pas quand on y parle politique –, toutes ces lignes qu’on lit dans Libéle Figaro et le Nouvel Obs, et moi je n’ai pas envie de me prononcer sur la politique, surtout aujourd’hui. Mon esprit fourmille pourtant d’avis très tranchés sur la question, mais parler politique me déprime en ce moment. Pas tant à cause d’Hollande ou de la gauche, plutôt à cause de cette espèce de guéguerre médiatique foutraque qui se met en branle à la moindre occasion – les buzz, dérapages, tweets, clashs… Je n’en peux plus et je ne veux pas tomber là dedans. Si tu veux tout savoir, et c’est tristement banal, je suis déçu. Hollande m’emmerde, évidemment, il est trop quelconque, trop niais. Tu me répondras que c’est terrible de dire ça, qu’en disant ça je me contredis moi-même, que j’use la corde déjà pas reluisante de la critique des ploutocrates, qui secrètement sont tous nostalgiques de Sarkozy, l’agité du bulbe qui remuait des épaules et voulait faire marcher la France au régime Redbull. Tu auras raison mais je m’en fous, et puis après tout Hollande ne m’a pas déçu en comparaison avec Sarkozy, je le trouvais déjà extrêmement mauvais du temps où il était Premier secrétaire et docteur ès avalage de couleuvres à la rue de Solférino.

Sais-tu qu’avant d’aller s’installer à côté de l’ancienne gare d’Orsay, les socialos avaient élu domicile à deux pas de la place Pigalle, cité Malesherbes pour être précis ? Ca avait quand même une autre gueule, non ? Je ne dis pas que j’aime l’esthétique Moulin rouge, j’ai même toujours trouvé ça anti-sexuel au possible, toutes ces paillettes et ces froufrous, mais enfin c’est encore un peu du vrai Paris, Pigalle, on peut encore y trouver des vrais bars-tabac qui puent la clope et la défonce, et pas que dans la rue des Martyrs. Tu en connais, des vrais bars-tabac, dans la rue de Solférino ? Bon. Hollande, donc, non, je n’y arrivais déjà pas. Je me suis certes collé une petite mine le soir de sa victoire, mais c’était par pur réflexe grégaire, la joie même de la foule m’était apparue factice ce soir-là. Il faut bien, de temps en temps, que le peuple se persuade qu’il est heureux. Je suis tenté de te dire que tout a foutu le camp il y a déjà bien longtemps, avant Mitterrand même, au congrès de 1946 quand Mollet l’emporta sur Mayer en beuglant contre le « faux humanisme » de ce brave Blum, qui avait pourtant une si bonne tête. Déjà ça sentait mauvais, alors 1956, l’Algérie, je ne t’en parle même pas. Et puis, d’ailleurs, est-ce que déjà du temps de Jaurès…

En essayant de m’éloigner du schéma habituel, j’imagine des chemins radicalement éloignés du capitalisme. C’est quoi, finalement, qui s’en écarterait le mieux ? La paresse, Denise ! Se toucher la nouille alors que partout, des pleutres et des faux prophètes nous exhorte à transpirer comme ceux que Brel chantait, et qui étaient vieux avant que d’être, parce que quinze heures par jour le corps en laisse, ça te laisse au visage un teint de cendre. C’est un peu ce dont te parle Tara dans l’article qu’on publie aujourd’hui. « La morale capitaliste, écrivait Lafargue en 1883 dans son Eloge de la paresse, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. (…) Et les économistes s’en vont répétant aux ouvriers : Travaillez pour augmenter la fortune sociale ! » On peut, l’espace d’un instant, envoyer les économistes et les financiers se mettre leurs algorithmes et leurs stock-options au cul. Et c’est sans doute parce que tu me permets de le dire que je t’aime, Denise. Mais avec tout ça, je ne sais plus où j’en étais.

Un éditorial. Sur Wikipédia, cette salope, on me dit qu’un édito « est un article qui reflète la position de l’éditeur ou de la rédaction sur un thème d’actualité. Il peut aussi servir à mettre en valeur un dossier publié dans le journal. » Ca va mal, tu vois, j’ai dit en intro que je n’avais pas de position tranchée. Et toi, en plus, tu n’as pas arrêté de m’expliquer que l’actualité, tu n’en avais rien à branler. « Cependant, continue Wikipédia, « il ne faut cependant pas confondre l’éditorial avec les billets et les articles dits de commentaire ou d’humeur, destinés à faire connaître les positions personnelles de son auteur (…). Ainsi, dans un éditorial, l’auteur s’exprime rarement à la première personne. » Oh merde, tiens, je t’avais bien dit que je ne m’y prenais pas bien. Je continue quand même, au point où en en est… Le Larousse, lui, dit que l’édito est un « article de fond, commentaire, signé ou non. » Bien. Mais je veux voir un peu plus en amont. Dans le Littré, il n’y a même pas d’entrée pour « éditorial », alors on me renvoie directement sur « éditeur » : après tout, la racine est la même, du latin editor, le fondateur, l’auteur. Alors. En ce sens donc, l’édito est le papier de « l’éditeur responsable, celui sous la responsabilité de qui paraît le journal. » Tu vois, c’était à toi de le faire, putain, c’est ton journal après tout. Tu m’as pris pour ta boniche ? Ton jouet sexuel ? Mais vas te faire mettre, Denise ! Tu n’as qu’à récupérer mon papier et dire que c’est toi qui l’a écrit, c’est toujours comme ça que ça se termine, d’une façon ou d’une autre.

 

 

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