Maison indépendante

KATHRYN BIGELOW OU L’HISTOIRE SANS MAJUSCULE.

 

 

 | Sébastien Thibault |

 

 

Kathryn Bigelow n’est pas de cette école là, coincée entre le contentement corporatiste et le nombrilisme artistique, à se satisfaire d’un genre qui serait profondément le sien. De son premier opus sulfureux et provocateur sorti en 1982, The Loveless, à son « western » truffé de vampires seize ans plus tard, Aux frontières de l’aube, il ne reste pour ainsi dire… pas grand-chose. Comme si la réalisatrice américaine tenait à marquer d’une empreinte singulière une filmographie sans cesse renouvelée et, faut-il le croire, toujours en devenir.

Avec Zero Dark Thirty, « Bigelow la bigarrée » continue donc son tour de force en s’attaquant au « reportage-fiction » ; un parti-pris formel qui par-delà l’évidente résonance militaire ne saurait mieux se départir de Démineurs. En cherchant à scruter minutieusement, à travers l’enchaînement clinique des évènements rapportés, une décennie de traque à l’encontre d’Oussama ben Laden, le film affiche l’ambition de se plier au sacro-saint « principe de réalité » avec la volonté farouche, surtout, de le dépolitiser. La non-dramatisation, voire la banalisation, des scènes de torture (filmées caméra à l’épaule, sans affect) ainsi que le refus assumé de donner aux personnages l’once d’une épaisseur psychologique sont autant d’indices inscrivant la narration dans une représentation froide, assurément distante, du cours des choses.

Une telle approche n’est pas sans lester, cependant, la somme d’incompréhensions (forcément légitimes) entourant la construction d’un récit ayant fait de la neutralité axiologique son talisman. Pourquoi faire en effet des personnages qui n’en sont pas ? Le robuste et charismatique tortionnaire est le cas le plus préoccupant : qui est-il ? d’où vient-il ? pourquoi est-il là ? Nul ne le sait au fond, pas même Bigelow dont les interviews promotionnelles nous confortent dans l’idée que l’objectif, ici, n’a jamais été de préférer la fiction ingénieuse à la vraisemblance positiviste. Et ce, quitte à annihiler dans une indifférence presque nonchalante les questions éthiques et politiques soulevées par une multitude de scènes présentées, les unes après les autres, comme les gages d’une reconstitution historique du temps présent.

Ce constat posé, on ne saurait absolument restreindre la valeur de Zero Dark Thirty uniquement à son appétence hyper-réaliste. Nul triomphe, en vérité, du voyeurisme journalistique sur le traitement et l’esthétique cinématographiques. Loin de privilégier l’investigation au détriment de ce qu’elle suggère, Kathryn Bigelow ne commet pas l’erreur (si convenue en pareilles circonstances) d’oublier qu’elle fait un film. Le souci affiché pour la chronologie sert moins l’exactitude des faits qu’il ne révèle, au bout du compte, la montée en puissance des tensions bureaucratiques et des névroses individuelles. L’héroïne jusqu’au-boutiste (en la personne de Jessica Chastain) est à ce titre appréhendée de la plus juste des manières (quoiqu’un peu conforme à l’idéal-typique hollywoodien du Zarathoustra, qui, sûr de son message, sort in fine glorieux de ses tourments). N’existant que dans les meurtrissures de sa traque, elle se démène, solitaire et tenace, jusqu’à ce dernier plan sublime où elle nous apparaît enfin – tête contre drapeau, âme contre patrie, femme contre nation – livrée au plus intime.

Si le film apparaît en ce sens très loin du chef d’œuvre annoncé par la critique libérale américaine, encore faut-il saluer l’habilité avec laquelle la conclusion, tout en contraste, est poussée à son paroxysme, tant par sa mise en scène guerrière, électrifiée, que sa délicatesse en creux, désarmante et nue. Une fin d’autant plus réussie qu’elle met en exergue l’un des conflits les plus tacites du film : l’opposition entre la grande Histoire, épique, impersonnelle, et la petite, résolument fragile. Immensément humaine.

 

 

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