Maison indépendante

JE NE VEUX PAS TRAVAILLER – « TRAVAUX FORCÉS » DE MARK SAFRANKO.

 

 

 | Tara Lennart |

 

 

Il tombe à pic, ce bon vieux Mark. En pleine période de crise et de chômage, « Travaux Forcés », un livre[1] sur les boulots pourris, ça éclaircit le paysage. Et on vous prévient : sa lecture, compulsive, génère forcément quelques nuits blanches et vous fera arriver en retard le lendemain matin. C’est pour la bonne cause.

 

Max Zajack, avatar à peine déguisé de l’auteur, nous raconte à nouveau ses péripéties, en particulier sa quête inlassable de boulots alimentaires tous aussi lamentables les uns que les autres – lui qui se visualise futur Dostoïevski. Si vous avez suivi la saga, (Putain d’Olivia, Confessions d’un Loser et Dieu bénisse l’Amérique, tous parus chez 13e Note), ce titre se situe après Dieu bénisse l’Amérique et avant Putain d’Olivia. En quelques sortes, il boucle la boucle des aventures de Max. Sa plume, entre cynisme, autodérision et extra-lucidité, reste fidèle à elle-même. Mark Safranko dépeint le quotidien de son personnage sous des néons encore plus blafards que dans les autres titres.

Voilà pour le résumé de forme. Pour le fond, Mark frappe fort. Derrière les aventures rocambolesques, les échecs piteux et les situations cocasses vécues par Max, il critique sans relâche le fonctionnement brinquebalant du système américain et ses immenses ratages. Si les précédents titres restaient particulièrement liés à la situation des États-Unis dans les années 70 et 80, cet opus (pourtant situé dans la période de la guerre du Vietnam), sonne très juste dans la conjoncture actuelle. Bien sûr, il ne s’agit pas de faire de Mark Safranko un nouveau porte-parole du« criticism of the society », très en vogue chez les pseudo-intellectuels d’une gauche à l’agonie portés sur l’anti-américanisme. Il s’agit simplement de lire entre les lignes, et de rester pensif sur notre réalité économique à nous.

Max fait partie de ces idéalistes paumés, rejetons d’un imaginaire romantique et lyrique, en voie d’extinction. Le mal qui le ronge ? Le capitalisme. La nécessité de payer ses factures à tout prix, et d’exister socialement par la qualité de son boulot. La société ne veut pas d’artistes, pas d’esprits libres qui refusent de se soumettre à l’autorité d’un chef inculte et braillard sous prétexte que l’entreprise forge le caractère et le sens de la réalité. Bien rôdé, le mécanisme normatif veille à étouffer le plus tôt possible ces espèces de beatniks incompatibles avec les horaires fixes et les tâches répétitives. Pourquoi ? Parce qu’ils pensent. Parce qu’ils refusent les mirages du rêve américain et ses récompenses de pacotille et pourraient gripper la machine. Ni hippie ni marginal, Max ne veut qu’une chose : être libre. Du chef jardinier au rédacteur en chef en passant par le banquier, tous ses employeurs veilleront à user son indépendance en essayant de le faire rentrer dans un moule bien lisse, qu’il explosera avec application.

Et quel rapport avec nous, tous ? Cherchez bien. Les écoles de commerce débordent de futurs petits soldats du CAC 40 avec une calculette dans le slip, de porteurs d’attachés-cases vernis, de banquiers de province rêvant de Lehman Brothers et de jongleurs de K€ en costume à rayures tennis… autant de rejetons d’un centipède affamé, futurs kamikazes du libéralisme. Et si, au lieu de se laisser emprisonner un peu plus, le futur Céline, ou le futur Dostoïevski, c’était l’un d’entre nous ?

 

 


[1] 13Note éditions, 2013, 320 pages.

 

 

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