Maison indépendante

ANDREW DOMINIK, THE HEART OF DARKNESS.

 

 

  | François Michel |

 

 

« America’s not a dream. America’s a business. Now, you fuckin’ pay me. »

La phrase de conclusion claque comme un slogan sorti d’un fusil à pompe rouillé. L’Amérique est un business, mais un business en faillite. C’est la crise, messieurs dames. Et la crise, qu’on se le dise, n’épargne personne. Ou pas forcément ceux que l’on croit. Si l’on voulait reprendre le slogan d’Occupy Wall Street, on dirait que la pègre de Boston fait partie des 99%. La mafia que filme Andrew Dominik dans Cogan : Killing Them Softly, après avoir filmé les cowboys dans le magnifique et crépusculaire The Assassination of Jesse James, est sans doute la plus pitoyable de l’histoire du cinéma. Pas la plus méchante ni même forcément la plus réaliste, juste la plus pitoyable. Evoluant dans des suburbs sans âme, des terrains vagues miteux et des bars toujours à moitié vide, les mafieux de de Dominik s’en trouvent réduits à braquer leurs anciens associés et à voler les pourboires des serveuses. Deux petits minables sont recrutés par un gros minable pour braquer le tripot clandestin minable d’un minable à qui ils parviennent un temps à faire porter le chapeau, avant que les minables en chef ne s’en aperçoivent et décident de les éliminer. Voilà pour le script, aussi gros qu’un pénis les jours de blizzard.

L’important n’est pas vraiment là, plutôt dans la manière dont Dominik s’acharne avec jubilation sur ses personnages, dont selon lui pas un n’est vraiment digne d’être sauvé. Aucune trace de compassion. Les braqueurs du début, fine équipe composée d’un jeune branleur et d’un junkie, tellement défoncé qu’il aurait fait passer Amy Winehouse et Pete Doherty pour de gentils écoliers nourris aux légumes bios, sont équipés de gants de toilettes et déguisés de collants qui leur aplatissent le visage. Le gérant du tripot, qui avait organisé un braquage similaire quelques années auparavant, est campé par un Ray Liotta à des années lumière du repenti gominé des Affranchis de Scorsese. La face ravagée par les années, il ferait presque penser au Wrestler incarné par Mickey Rourke. Le démontage en règle des anciennes gloires du cinéma mafieux ne s’arrête pas là : James Gandolfini, le débonnaire Tony Soprano de la série du New Jersey, est ici un chef dépassé, alcoolique, traînant de chambres d’hôtel en comptoirs, plus gras qu’une bradwürst, caché derrière des lunettes de soleil démodées. Même les légendes du cinéma américain y passent. Doté d’un rôle croupion et n’apparaissant à l’écran qu’une trentaine de secondes, le temps d’un passage à tabac, Sam Shepard conclue sa partition par un très philosophique « Let’s have a beer ». Même Cogan, le beau gosse désabusé, joué par un Brad Pitt au sommet, pas obligé d’en faire des caisses pour passer en un battement de cil du cynique esthète à la brute épaisse, est à bout de souffle, n’en pouvant plus de faire le sale boulot, n’espérant en guise de consolation que la permission de pouvoir remplir ses contrats en tuant ses cibles « en douceur », c’est le titre du film, et s’éviter ainsi les supplications et les dernières volontés, comme il l’explique à Richard Jenkins dans un dialogue tellement sordide qu’il en devient drôle. Fatigué, usé, en bout de course certainement, proche de la fin même s’il se préserve mieux de l’usure que les autres, Cogan entre en scène, et ce n’est évidemment pas un hasard, sur The Man Comes Around de Johnny Cash, une des dernières chansons du Man in Black, enregistrée avec Rick Rubin sur American Records, où sa voix caverneuse atteint des profondeurs insoupçonnables, comme consciente qu’il ne lui restait plus longtemps à tirer, mais désireuse de mettre ses dernières forces dans la bataille.

« I’m living in America, dit Cogan. In America you’re on your own. » Poussant la farce sordide jusqu’au bout, Andrew Dominik orchestre sa mise en scène en faisant se dérouler l’action en novembre 2008, en pleine campagne pour l’élection présidentielle. Pendant que les mafieux se dérouillent entre eux, on entend et on distingue en arrière-plan, au hasard d’un passage dans un bar ou devant une télévision, des extraits des discours d’Obama et McCain, chargés de promesses et d’avenir radieux. La distance entre le rêve américain et sa traduction dans la réalité, comme le chante Bruce Springsteen. Plus qu’une autre, la campagne de 2008 fut celle de l’espoir, du « hope » inscrit en filigrane sur les t-shirts portés par les partisans du candidat démocrate, du « Yes We Can » et de l’optimisme mondialement partagé. La sortie du film intervient après la gueule de bois, comme pour rappeler que déjà, à l’époque, l’Amérique avait la tête sous l’eau.

Un film sur la misère parmi la misère, parmi la pègre la plus dégueulasse qui soit. Mais un film, avant tout, parce qu’Andrew Dominik maîtrise à la perfection la noirceur oppressante de son propos, jusqu’à la faire transpirer sur sa caméra. Avec d’abord des scènes de violence crue, intolérable, comme du Cronenberg, lorsque Ray Liotta se fait rétamer la tronche par deux gros bras dans un parking sordide, à gros renfort de coups sourds comme une basse distordue et de crachats sanguinolents. Avec aussi des atmosphères irrespirables, comme la scène du braquage du tripot, caméra au poing, passant à l’occasion derrière les masques des truands, dans le flou, l’hésitation. Une scène où la caméra passe dans le cerveau du braqueur, se pisse dessus avec lui, et nous avec. Ca rappelle la course-poursuite haletante sous la pluie dans La nuit nous appartient, de James Gray. Des scènes comme Hollywood en a produit des tonnes, mais avec une caméra qui réinvente le genre. Avec son dernier film, Dominik pousse la noirceur jusqu’à l’absurde, assénant son message sans chercher à finasser, mais avec l’efficacité d’un uppercut. Le seul regret, c’est qu’il n’ait pas réussi à réunir dans son cast De Niro et Pacino, afin d’en faire des travestis ou des grabataires…

 

 

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