Maison indépendante

THE NEW YORKER’S BRUCE SPRINGSTEEN, UNE TRADUCTION FRANÇAISE. [INTÉGRALITÉ]

 

 

 | François Michel |

 

 

Un article original de David Remnick publié le 30 juillet 2012 dans The New Yorker.

 

 

Il y a presque un demi siècle, lorsqu’Elvis tournait Harum Scarum et que Help ! était classé au hit-parade, un bouseux mélancolique, obsédé par son père, et pourtant naturellement charismatique, du nom de Bruce Springsteen, se construisait une petite réputation autour de Jersey City, en tant que guitariste d’un groupe appelé les Castiles. Le groupe portait le nom de la marque de savon favorite du chanteur. Ses membres venaient de Freehold, une ville industrielle située dans les terres, à une demi-heure des paillotes de la promenade et de la mer. Les Castiles jouaient dans les anniversaires et les clubs de danse, dans les cinémas en plein air et les vide-greniers, dans un parc à mobile-homes à Farmingdale, ou au rollerdrome de Matawan-Keyport. Une fois, ils jouèrent devant les patients d’un hôpital psychiatrique à Marlboro. Un monsieur en costume monta sur scène, et prononça un discours de présentation de près de vingt minutes, déclarant les Castiles « meilleurs que les Beatles ». Un docteur dut alors intervenir pour le raccompagner à sa chambre.

Une après midi du printemps 1966, rêvant d’atteindre vite les sommets, les Castiles se rendirent à un studio du centre commercial Brick Mall, et enregistrèrent deux chansons originales, Baby I et That’s What You Get. Mais ils jouaient surtout une série de reprises, de In the Mood de Glenn Miller à I Understand des G-Clefs. Et du Sonny and Cher, Sam and Dave, Don & Juan, les Who, les Kinks, les Stones, les Animals.

De nombreux musiciens, lorsqu’ils ont atteint un âge où leurs cheveux deviennent grisonnants, ont des souvenirs flous de leurs premiers pas sur scène (et ils ne sont pas rares ceux qui ont des souvenirs flous même de la semaine précédente). Mais Springsteen, soixante-deux ans et comptant parmi les musiciens les plus constants depuis B.B. King et Om Kalthoum, semble se rappeler de chaque nuit tapageuse depuis 1957, depuis le moment où il regardait Elvis au « Ed Sullivan Show » avec sa mère – « Je la regardais et je lui disais ‘Je veux être exactement… comme…ça’ – jusqu’à ses exploits les plus récents en tant que rock star ultrapopulaire multimillionnaire, surfant sur les foules en délire. Ces derniers temps, il est devenu le sujet d’expositions, au musée du Rock and Roll Hall of Fame à Cleveland, et au National Constitution Center à Philadelphie, ses manuscrits, ses vieilles voitures et du matos de concert usé ont été exposés comme des morceaux du Saint-Suaire. Mais contrairement aux Rolling Stones, qui n’ont pas écrit une bonne chanson depuis l’époque du disco et ne se réunissent que pour partager leur fortune comme s’ils étaient leur propre groupe tribute, Springsteen refuse d’être un conservateur de son propre passé. Il continue à évoluer en tant qu’artiste, noircissant un carnet à spirales après l’autre, avec des idées, des citations, des questions, et finalement, de nouvelles chansons. Son dernier album, Wrecking Ball, est une dénonciation musicale de l’époque, faite de récession, d’écarts de richesse, de travailleurs déprimés et de ce qu’il nomme « la distance entre la réalité américaine et le rêve américain ». Cet album est très éloigné de ses premières opérettes faites d’étés humides et d’évasion sur les autoroutes. Dans son désir de revisiter la tradition du progressisme, Springsteen tire des citations de chansons rebelles irlandaises, desDust Bowl Ballads, des chansons de la Guerre de Sécession, et des chants des chaines de forçats.

En début d’année, Springsteen dirigeait une répétition pour une tournée mondiale à Fort Monmouth, une base de l’armée fermée l’année dernière ; elle avait était depuis la Première Guerre un avant-poste pour les communications militaires et l’espionnage, Julius Rosenberg et des milliers de pigeons voyageurs y travaillèrent. Les 1200 hectares de propriété sont maintenant une ville fantôme peuplée seulement de pantins en métal censés effrayer les nombreuses oies du Canada faisant jaillir un peu de verdure à travers le New Jersey.

L’atmosphère à l’intérieur était affairée mais détendue. Les musiciens, debout sur scène, gratouillaient leurs instruments avec un air languide, comme des outfielders(joueur de champ au base-ball) se réchauffant au soleil. Max Weinberg, le volcanique batteur du groupe, portait le genre de jeans que portent les papas lors des barbecues du week-end. Steve Van Zandt, l’ami d’enfance de Springsteen et guitariste complice, parcourait des yeux son emploi du temps serré d’acteur et DJ, et semblait épuisé, les yeux tombant sous un bandana de pirate violet. Le bassiste Gary Tallent, l’organiste Charlie Giordano et le pianiste Roy Bittan jouaient une chanson de salle de bowling, en attendant. Le guitariste Nils Lofgren était au téléphone, essayant de trouver un vol pour rentrer chez lui à Scottsdale, pour le week-end.

Springsteen arriva et salua tout le monde d’un bonjour rapide, avec sa gouaille caractéristique. Il marche en balançant, comme au rodéo. Lorsqu’il prend en compte un élément nouveau – un visiteur, une pensée, une voiture qui passe au loin – il plisse les yeux, comme sous une lumière trop vive,  et sa mâchoire inférieure se contracte. Ses cheveux perdent du terrain, et, il faut le remarquer, il a profité, au fil des ans, dans son combat contre le temps, de l’aide coûteuse de la chirurgie plastique et dentaire. Il reste étonnamment charmant, parfaitement en forme. « Il a presque le même tour de taille qu’à l’époque où on avait seize ans », dit à ce sujet Van Sandt, qui ne peut pas en dire autant. Il peut remercier sa sobriété : Van Sandt dit encore de Springsteen qu’il est « le seul gars que je connaisse – peut-être le seul que je connaisse tout court – qui n’a jamais pris de drogues. » Il suit plus ou moins le même entrainement depuis trente ans : il court sur un tapis de jogging, et soulève de la fonte avec son entraineur. Ca a payé : ses muscles sont comme une balle de tennis neuve. Et pourtant, à un mois du début de la tournée, il rigole quand on lui dit qu’il est prêt. « Je suis loin de l’être », dit-il, en se laissant tomber sur une chaise à vingt rangées de la scène. La préparation pour une tournée est bien plus prenante que n’importe quel entrainement de senior destiné à prévenir les risques d’infarctus. « Dites vous qu’être sur scène, c’est comme sprinter en criant pendant trois, quatre minutes », dit Springsteen. « Et puis vous recommencez. Et encore. Et puis vous marchez un peu, en criant toujours. Et ça continue. L’adrénaline fait rapidement disparaître la fatigue. » Son style sur scène est joyeusement démoniaque, il s’approche juste assez du James Brown de 1962 pour ne pas risquer une hernie discale ou une fracture du bassin, qui menacerait n’importe quel homme de son âge. Les concerts durent in extenso trois heures, sans interruption, il danse sans arrêt, hurle, prie, saute sur les amplis, saute du piano de Roy Bittan. La débauche d’énergie est un peu ce qu’on attend de lui. En retour, la foule le rejoint dans une manifestation d’adoration commune. Comme des pèlerins réunis à une messe gigantesque – pensez à Jean-Paul II à Gdansk – ils connaissant leur rôle, quand lever les mains, quand les balancer, quand chanter, quand crier son nom, quand le porter, une main après l’autre, de derrière l’orchestre à la scène. Van Sandt : « Messianique ? C’est ça le mot que vous cherchez ? »

Springsteen connut la gloire à l’âge de Letterman[1], mais il n’y a aucune ironie chez lui.Keith Richards travaille son style je-m’en-foutiste. Il vous fait vous demander s’il est plus dur de jouer le riff de Street Fighting Man ou de faire pendouiller une cigarette à ses lèvres avec un glaviot. Springsteen est à l’opposé. Il est tout entier dans l’effort. Il y a toujours ce moment, dans ses concerts, comme dans ceux de James Brown, où il mime une lutte entre l’épuisement et la nécessité de continuer. Brown le faisait en tombant à genoux, mouillé de sueur, incapable de danser un pas de plus, mais renvoyant son porteur, l’aide qui le relevait et lui faisait quitter la scène. Springsteen s’effondre contre le pied de micro, puis, reprenant des forces, essuie la sueur – « Non, c’est pas possible ! » – et rappelle le groupe pour un autre refrain, une autre chanson. Il quitte la scène, détrempé, comme s’il avait nagé dans la salle avec ses vêtements, poursuivi par des barracudas. « Je veux une expérience extrême », dit-il. Il veut que son public quitte la salle, comme il le lui demande lui-même, « avec les mains qui font mal, les pieds qui font mal, le dos qui fait mal, la voix écorchée et les organes génitaux excités ! »

La débauche, l’exubérance, sont réfléchies. « Pour un adulte, le monde essaye en permanence de s’effondrer sur lui-même », selon lui. « La routine, les responsabilités, le déclin des institutions, la corruption : c’est le monde qui fout le camp. La musique, quand elle claque vraiment, fait oublier toute cette merde, et rassemble les gens, la lumière, l’air, l’énergie, puis renvoie les gens chez eux avec ça en tête, et moi à l’hôtel avec ça en tête. Les gens le gardent parfois avec eux pour longtemps. »

Le groupe ne répète pas tellement pour apprendre à jouer certaines chansons, plutôt pour voir quelles chansons marchent entre elles, pour trouver une set-list de base (avec d’infinies variantes possibles) qui corresponde aux demandes de Springsteen : jouer les nouveautés et les dernières thématiques, jouer les tubes pour le grand public, travailler sur quelques surprises pour les fans qui l’ont déjà vu des centaines de fois, et tout particulièrement faire passer le spectacle de la frénésie au calme, puis l’inverse. Au cours des dernières années, Springsteen a pris l’habitude de prendre en compte les requêtes du public. Il n’a jamais été pris au dépourvu. « You can take the band out of the bar, but you can’t take the bar out of the band », comme le dit Van Zandt.

Les membres du E Street Band ne sont pas les égaux de Springsteen. « On n’est pas les Beatles », comme le dit Weinberg. Ils sont des musiciens salariés : en 1989, ils furent collectivement remerciés. Aujourd’hui encore, ils attendent son appel pour enregistrer, pour tourner, pour répéter. Et ainsi, lorsque Springsteen se leva de sa chaise et dit « OK, au boulot », ils se redressèrent et guettèrent son signal. « Huh… two… three… four… »

Alors que l’hymne d’ouverture We Take Care of Our Own résonnait sur les sièges vides, je me tenais debout au fond de la salle à côté de l’ingénieur du son John Cooper, un gars de l’Indiana, longiligne et imperturbable, s’occupant d’une grande console et d’une série d’ordinateurs. Un des serveurs contient les paroles et les accords de centaines de chansons, pour qu’au moindre signe de Springsteen, la chanson apparaisse aussitôt sur des prompteurs pour lui et ses musiciens (cette astuce n’est pas unique – Sinatra, à la fin de sa carrière, utilisait un prompteur, de même que les Stones et de nombreux autres groupes). Même si la moitié du show sera la même d’une nuit à l’autre, le reste est à disposition.

« C’est à peu près la seule musique live qui subsiste, à quelques exceptions près », selon Cooper. Les playbacks sont nombreux. Coldplay épaissit son son avec des plages d’instruments préenregistrés et des synthétiseurs. Le seul son artificiel chez Springsteen est celui de la caisse claire dans We Take Care of Our Own, qui semblait difficile à reproduire.

Cet après-midi là à Fort Monmouth, Springsteen était désireux de fixer « les quatre d’ouverture », les premières chansons, qui s’enflamment rapidement. Le groupe et les techniciens font particulièrement attention à ces quelques secondes qui séparent les chansons, lorsque l’on change de tonalité et que les roadies font passer de nouveaux instruments aux musiciens. C’est un travail complexe. Les techniciens doivent bouger avec la précision des mécaniciens lors d’un arrêt au stand.

Avant le début officiel de la tournée, à Atlanta, il y eut quatre petites salles au programme, dont l’Apollo Theatre à Harlem. Il y a souvent là bas plus de noirs sur scène que dans la salle, mais Springsteen est ancré dans la musique noire, et était particulièrement impatient de jouer ce soir là à Harlem. « Tous nos maîtres se sont tenus sur ces planches, à l’Apollo », dit-il. « L’essence de ce groupe est dans la soul. C’est censé te recouvrir. Tu ne devrais pas pouvoir reprendre ton souffle. C’est complètement ça, être leader d’un groupe – l’idée d’avoir quelque chose qui te dépasse et qui te supplée, une machine qui grogne et peut démarrer d’un tour de clef. »

Les tournées rock ont habituellement un thème, un nouvel arrivant dans le groupe, un nouveau look ou un nouveau style, de nouvelles chansons, une revendication politique. Springsteen saupoudrait le show des tonalités politiques de Wrecking Ball, mais le thème le plus vibrant de cette tournée devait être le temps qui passe, l’âge, la mort, et, si Springsteen en était capable, le renouveau. Le noyau survivant du groupe – Van Zandt, Tallent, Weinberg, Bittan, et Springsteen – jouent ensemble depuis l’époque de Gerald Ford. Lofgren et Patti Scialfa, la femme de Springsteen, chanteuse et guitariste, les rejoignirent dans les années 80.

La tragédie et la souffrance et le déclin ont semblé inéluctables ces dernières années. Nils Lofgren a eut ses deux hanches replacées, et ses deux épaules sont en bouillie. Max Weinberg a dut subir une chirurgie à cœur ouvert lors du traitement de son cancer de la prostate, deux opérations ratées du dos, et sept opérations des mains. Le matin, après un concert, il m’a confessé se sentir come le personnage de Nick Nolte dans le film North Dallas Forty : meurtri et à peine capable de bouger. Lofgren a comparé les backstages à une « unité de soins intensifs », remplie de sacs de glace, de bouillotes, de tubes de gel Bengay et de masseuses. Plus alarmant, Jon Landau, manager et meilleur ami de Springsteen, récupérait alors d’une opération au cerveau.

Il y eut des pertes plus sérieuses et plus permanentes. En 2008, Danny Federici, qui joua de l’orgue et de l’accordéon avec Springsteen pendant 40 ans, mourut d’une mélanome. L’homme à tout faire de Springsteen sur les tournées, un vétéran des forces spéciales du nom de Terry Magovern, était mort l’année précédente. L’entraîneur personnel de Springsteen mourut à 40 ans.

La perte la plus choquante arriva l’année dernière, lorsque Clarence Clemons, le saxophoniste, complément et protecteur de Springsteen sur scène, mourut d’une crise cardiaque. Clemons était un colosse – 1m95, un ancien joueur de football. Comme musicien, il avait un son éraillé qui rappelait King Curtis. Il n’était pas un grand improvisateur, mais ses solos, péniblement écrits pendant de longues heures de studio avec Springsteen, étaient des grands moments de chaque concert. Et puis il y avait sa seule présence scénique. Clemons était pour Springsteen un personnage mythique, un comparse qui incarnait l’esprit fraternel du group. « Se tenir à côté de Clarence, c’était comme se tenir à côté du plus gros caïd de la terre », dit Springsteen de lui en hommage. « Vous aviez l’impression que rien ne pouvait vous arriver, jamais. »

La vie de Clemons fut bien moins disciplinée que celle de Springsteen, et son corps ne suivait plus depuis quelques années, réclamant des opérations des hanches, des genoux et du dos. Lors de la dernière tournée, il se déplaçait dans les couloirs des salles de concert en voiturette. Sur scène, il passait moins de temps debout au saxophone qu’assis sur un tabouret, avec un tambourin. Lorsqu’il jouait, il n’arrivait de toute évidence plus à monter dans les aigus. Après un de ses derniers concerts, il dit à un ami « Putain, je mériterais bien une médaille ». Il disait se sentir comme Mickey Rourke dans The Wrestler, incarnation de la puissance sur scène alors qu’il était en plein délabrement physique.

A ses funérailles, tenues dans une chapelle à Palm Beach, Springsteen lui rendit un hommage passionné, rappelant qu’il avait vécu « dans un monde où il n’était pas toujours si facile d’être grand et noir ». Il rappela le « mysticisme lascif » de son ami, ses passions, dont sa garde robe, remplie d’écharpes exotiques et qui faisait penser au Temple of Soul (groupe crée par Clemons) : « Une visite chez lui, c’était comme un voyage dans un pays où on viendrait tout juste de découvrir d’énormes réserves de pétrole. » En même temps, Springsteen parlait des membres de la famille éclatée de Clemons (il se maria cinq fois) et des quelques disputes qui émaillèrent leur relation. En s’adressant aux fils de Clemons, il dit « C vécut comme il l’entendit, quelles qu’en soient les conséquences pour les gens ou le reste. Comme beaucoup d’entre nous, votre papa était capable de faire des choses magiques, mais aussi de laisser derrière lui un sacré beau bordel. »

Des mois plus tard, Springsteen ressentait toujours le manque. Il avait 22 ans lorsqu’il rencontra Clemons, parmi les musiciens qui traînaient autour d’Asbury Park. Perdre Clemons, c’était comme perdre « la mer et les étoiles », et il était clair que Springsteen était angoissé à l’idée de jouer sans lui. « Comment on fait pour continuer ? Je pense qu’on a discuté de ça plus que de n’importe quoi d’autre depuis nos débuts », m’a confié Van Zandt. « L’idée de base, c’était qu’on devait se réinventer un peu. On ne peut pas simplement remplacer un gars. » Clemons ne fut remplacé par un musicien mais par un groupe – un quintette de cuivres.

Les répétitions tournaient en partie autour de la question de savoir comment notifier les pertes sans faire des concerts un service funèbre et lugubre. « Le groupe c’est une petite communauté », dit Springsteen, « il se rassemble et on essaye de réparer ce que Dieu a cassé, et d’honorer ceux qui ne sont plus avec nous. »

Pendant les pauses, je remarquai qu’un des joueurs de saxophone, un jeune ténor avec une énorme coupe Afro, des yeux fins et une expression déterminée, qui faisait les cent pas, en jouant nerveusement des bouts de solos familiers, Tenth Avenue Freeze OutJunglelandBadlandsThunder Road. C’était Jake Clemons, 32 ans, le neveu de Clarence. Pendant des années, Jake a écumé les bars et les petites salles avec son propre groupe. Il a maintenant la tâche de prendre la place de son oncle devant des foules de 50 000 personnes. Il devait littéralement prendre sa place – son énorme place, ses gigantesques bottes en peau de serpent, tout ce qui pouvait rester de lui. Presque tous ses instruments, d’ailleurs, sont des cadeaux de son oncle.

En janvier, Springsteen invita Jake chez lui, ils jouèrent jusque tard dans la nuit. Bruce lui glissa l’idée de rejoindre le groupe. « Mais tu dois bien comprendre que lorsque tu souffleras dans ton saxo sur scène, les gens ne te compareront pas à Clarence. Ils te compareront à leur souvenir de Clarence, à leur idée de Clarence. » Cela fit réfléchir Jake Clemons. Elevé au gospel dans une famille dirigée par un officier chef d’orchestre de marine, il ne connaissait que des bribes du catalogue de Springsteen. Le public connaissait les chansons, sans parler de l’histoire du groupe, bien mieux que lui. Après la mort de Clarence, Jake donna quelques concerts d’hommage, et il sentit que le public faisait des comparaisons.

« Je ne sais pas si quiconque peut jouer dans l’ombre d’une légende », dit Jake. « Pour moi, Clarence est toujours là, et je ne veux pas marcher dans ses empreintes. »

Springsteen pensait que ces inquiétudes, ainsi que le sentiment de perte et de blessure, pourraient procurer une énergie au groupe, que la tournée alimenterait. Après toutes ces années sur scène, il pouvait analyser ses performances avec un certain recul. « On est un peu comme un shaman, comme si tu dirigeais une secte », me dit-il. « Mais tu es comme les autres, dans le sens où tes soucis sont les mêmes, tes problèmes sont les mêmes : tu as tes propres qualités, tes propres pêchés, les choses que tu fais bien, celles que tu fous en l’air tout le temps. Et du coup tu es un fusible. Il y a une série de trucs dans ta vie – certains qui étaient une bénédiction, d’autres une malédiction – qui d’une certaine façon t’ont mis dans un état second. »

Lorsque Springsteen était en tournée après la sortie de Born to Run, au milieu des années 70, il venait souvent se tenir au bord de la scène, sous un projecteur, jouant un accord en arpège, pour raconter l’histoire d’une enfance dans une maison familiale miteuse, à côté d’une station service, dans un quartier ouvrier de Freehold appelé Texas parce qu’il fut peuplé à l’origine par des péquenauds venus du sud. J’étais là à un de ces concerts, en novembre 1976 au Palladium, sur 14th Street, pour entendre Springsteen s’exprimer en ces termes très durs :

« Ma mère était secrétaire, elle travaillait en ville… Mon père travaillait dans beaucoup d’endroits différents. Il travailla dans une fabrique de tapis, comme taxi, puis comme maton à la prison. Je me rappelle, quand il travaillait là bas, il rentrait toujours complètement bourré, furibard, il s’asseyait dans la cuisine. Quand la nuit tombait, à 9 heures, il éteignait toutes les lumières de la maison, et il se mettait en pétard si jamais moi ou ma sœur on en rallumait une. Et il restait assis dans la cuisine avec un pack de bières, une cigarette… Il me faisait m’asseoir à la table, dans le noir. L’hiver, il allumait la gazinière et il fermait toutes les portes, il faisait vraiment chaud là dedans. Je me rappelle de moi assis là dans le noir. Peu importe le temps que je restais là, je ne voyais jamais son visage. On commençait à parler de tout et de rien, comment j’allais. Très vite, il me demandait ce que je pensais faire de ma vie. Et on finissait toujours par se gueuler dessus. Ma mère, elle finissait toujours par arriver en courant, en larmes, elle essayait de l’emmener et de nous empêcher de nous battre… Je finissais toujours par m’enfuir par la porte de derrière, par m’éloigner de lui. M’éloigner de lui, à courir vers l’autoroute en criant contre lui, en lui disant, en lui disant comment était ma vie et ce que je voulais en faire. »

A la fin du récit, intégralement véridique, Springsteen enchaînait avec la chanson It’s My Life des Animals, une vibrante déclaration d’indépendance. Dans la voix de Springsteen, c’était une déclaration d’indépendance contre un foyer où on hurlait des menaces, où les téléphones étaient arrachés des murs et où la police rappliquait souvent.

Doug Springsteen, qui fut chauffeur pour l’Armée en Europe pendant la Seconde guerre mondiale, rentra au pays aigri et colérique. Van Zandt me raconta que le père Springsteen était « flippant » et qu’il valait mieux l’éviter. A cette époque, « tous les pères étaient flippants », ajouta Van Zandt. « On les a torturé, ces pauvres gars, quand on y pense maintenant. Mon père, le père de Bruce, ces pauvres gars ils n’ont pas eu de bol. Il n’y avait pas de précédents dans l’histoire, ils ne pouvaient pas s’attendre à ce que leurs fils deviennent ces espèces de cinglés à cheveux longs qui refusaient de participer au monde qu’ils avaient crée pour eux. T’imagines ? C’était la génération de la Seconde guerre. Ils avaient construit les villes. Et nous, comment on les remerciait ? On était là « On vous emmerde, on va ressembler à des filles, on va se droguer et putain, on va jouer du rock’n’roll ! » Et eux ils se demandaient « Mais putain, où c’est qu’on a merdé ? » Ils avaient peur de ce qu’on devenait, alors ils pensaient qu’ils devaient être encore plus autoritaires. Ils nous détestaient, tu vois. »

Doug Springsteen grandit dans l’ombre du souvenir de sa sœur de cinq ans, Virginia, renversée par un camion alors qu’elle faisait du tricycle à Freehold, en 1927. Ses parents, si l’on en croit la biographie à paraître de Springsteen par Peter Ames Carlin, étaient anéantis pas le chagrin. Doug arrêta l’école après le collège. En 1948, il épousa Adele Zerilli. Bruce vit le jour l’année suivante. Pendant son enfance, ses grands-parents partagèrent la maison avec eux, et Springsteen eut toujours le sentiment que leurs marques d’affection étaient pour eux un moyen de « remplacer l’enfant perdue », ce qui était perturbant. « La fille morte était très présente. Son portrait était au mur, toujours là ». Des années après sa mort, toute la famille – les grands-parents, Doug, Adele, Bruce et sa sœur Ginny – se rendait au cimetière tous les dimanches sur la tombe de Virginia.

Dans les biographies et les coupures de presse, Doug Springsteen est décrit par l’emploi d’adjectifs comme « taciturne » ou « morose ». En fait, son comportement est celui d’un bipolaire, capable d’entrer dans des colères terribles, souvent dirigées contre son fils. Des médecins lui prescrirent des traitements, mais Doug ne les suivaient pas toujours. Le médiateur, dans la maison, la source d’optimisme, de vie, mais aussi la source de revenus la plus stable, était la mère de Bruce, Adele, secrétaire de profession. Malgré tout, Bruce était profondément affecté par les dépressions de son père, et s’inquiétait à l’idée d’être lui aussi frappé par l’instabilité mentale qui parcourait sa famille. C’est aussi pour ça, dit-il, qu’il ne se drogua jamais. Doug Springsteen est bien vivant dans les chansons de son fils. DansIndependance Day, le fils s’échappe de la maison du père parce que « nous étions bien trop semblables ». Dans le féroce Adam Raised a Cain, le père « marche dans les chambres vides, à la recherche de quelqu’un à qui faire des reproches ; On hérite des pêchés, on hérite des flammes. » Les chansons étaient une façon de s’adresser au père silencieux. « Mon père était très taiseux – ce n’était pas vraiment possible d’avoir une conversation avec lui », me raconta Springsteen. « Je devais faire la paix avec moi-même à ce sujet, mais il me fallait lui parler, j’en avais besoin. C’est pas le meilleure moyen de le faire, mais c’était la seul moyen que j’avais, alors je l’ai fait, et il a fini par répondre. Il a pu ne pas aimer les chansons, mais je pense qu’il était content qu’elles existent. Ca voulait dire qu’il comptait. Quand on lui demandait « Quelles sont vos chansons préférées ? », il répondait « Celles qui parlent de moi ».

Le passé, pourtant, n’est pas mort. « Les luttes de mes parents, c’est le sujet de ma vie » m’a dit Springsteen pendant la répète. « C’est le truc qui me bouffe et qui me bouffera toujours. Ma vie a pris un cours très différent, mais ma vie est une anomalie. Ces blessures t’accompagnent, il te faut les changer en langage, avec un but. » En se déplaçant sur scène, il disait « Nous sommes des réparateurs, des réparateurs avec une boite à outils. Si je répare un peu de moi-même, je répare un peu de toi. C’est le boulot. » Les chansons d’évasion de Born to Run, les luttes post-industrielles deDarkness on the Edge of Town étaient une partie de ce boulot de réparation.

Doug et Adele Springsteen quittèrent Freehold pour la Californie quand Bruce avait 19 ans, et ils furent stupéfaits de voir débarquer leur fils, quelques années plus tard, un chevelu qu’ils auraient pris pour un marginal, avec un « gros pactole derrière lui », qui leur dit d’acheter la plus grosse maison du quartier. « C’est la seule satisfaction, d’avoir ce moment où l’on peut dire « Je vous l’avais bien dit », raconte Springsteen. « Bien sûr, toutes les choses plus profondes restent enfouies, comme de dire que tout aurait pu se passer différemment. »

Doug Springsteen mourut en 1998, à 73 ans, après des années de maladie, après une attaque et une maladie du cœur. « J’ai eu de la chance que la médecine moderne lui accorde dix ans de vie supplémentaires », dit Springsteen. « T-Bone Burnett dit que le rock se résume à « Papaaa ! », à ce seul cri gêné, « Papaaa ! » Tout vient de la relation père-fils, on ne fait que prouver quelque chose à quelqu’un de la manière la plus intense possible. C’est comme dire « Hé, je méritais plus d’attention que ça, tu as merdé mon pote !  »

 

Les moments de rédemption, pendant la jeunesse de Springsteen, c’était la musique : les chansons qui passaient à la radio ou à la télévision, sa mère qui demanda un prêt de 60 dollars à la banque pour lui acheter une guitare Kent pour ses quinze ans. Springsteen devint un de ces gosses qui s’échappent grâce à une obsession. Il croit, comme il le chante dans No Surrender, qu’il y a « plus dans une chanson de trois minutes, poupée, que dans tout ce qu’on apprend à l’école ». A St Rose de Lima, l’école catholique de Freehold, il était un bon à rien, dédaigné par les bonnes sœurs. Les gamins branchés ou férus de littérature, il n’en connaissait pas (« Je n’ai jamais traîné avec des groupes qui parlaient de William Burroughs », comme il l’a dit à Dave Marsh, un de ses premiers biographes). Après avoir fini le lycée, il suivit des cours à l’université Ocean County, où il commença à lire des romans et à écrire des poèmes, mais il arrêta peu après, lorsqu’un administratif un peu sourcilleux, qui traquait les hippies et autres indésirables, lui fit comprendre qu’il avait reçu des « plaintes » contre lui parce qu’il était bizarre. « Rappelez-vous, on n’a pas choisi cette vie parce qu’on était courageux ou brillant », dit Van Zandt. « On était les derniers. Quiconque avait le choix de faire quelque chose d’autre l’a fait : être dentiste, avoir un vrai métier… »

L’endroit où Springsteen partit en quête de son futur se trouvait un peu à l’est de Freehold : Asbury Park. Dans les années 60 et 70, des dizaines de groupes jouaient dans les bars installés sur le front de mer. Asbury Park devint le Liverpool de Springsteen, son Tupelo, son Hibbing.

Un après-midi de printemps, j’allai visiter la salle la plus connue d’Asbury Park, le Stone Pony, pour y rencontrer un batteur vieillissant du nom de Vini « Chien fou » Lopez, l’homme le plus poissard de l’histoire du E Street Band. Il fut viré du groupe juste au moment où ils commencèrent à cartonner. Les musiciens de Springsteen sont certes des employés, mais remarquablement bien payés, et ont engrangé quelques millions de dollars chacun. Le batteur qui réussit à rester, Max Weinberg, est propriétaire de maisons dans la campagne du New Jersey et en Toscane. Lopez, lui, est aujourd’hui porteur dans un golf. Le week-end, il joue avec son groupe License to Chill, dont la mascotte est Tippy la banane. « On est tout en bas de la chaine », me dit-il. « On aime dire qu’on est classes mais pas chers ». Lopez arriva au Pony dans une Saturn déglinguée. Il sortit péniblement de la voiture, comme s’il sortait d’une capsule après un voyage dans l’espace. Il plissa les yeux face à la lumière de l’océan et s’avança vers moi en boitant. Il avait eu un accident de voiture en rentrant d’un concert en mémoire de Clarence Clemons. Son genou et son dos avaient été touchés. Il avait aussi reçu un ampli sur le pied à un concert, quelques jours avant. « Ca m’a pas aidé ». Nous marchâmes le long du front de mer pendant un moment, puis nous nous arrêtâmes pour manger. Sur le chemin et pendant le repas, des gens l’arrêtaient pour le saluer ou lui demander un autographe.

En 1969, Lopez invita Springsteen à taper un bœuf dans une salle appelée l’Upstage, au dessus d’un magasin de chaussures Thom McAn, à Asbury Park. Ils formèrent finalement un groupe, Child, qu’ils rebaptisèrent rapidement Steel Mill. Il y avait Lopez à la batterie, Danny Federici à l’orgue, et Steve Van Zandt à la basse. Ils vécurent un moment dans une fabrique de planches de surf dont le propriétaire était leur manager. « Bruce créchait dans le bureau, avec Danny on dormait dans les toilettes », raconte Lopez. Ils gagnaient environ 50 dollars par semaine. Quelques membres du groupes avaient des petits boulots pour joindre les deux bouts : Van Zandt travaillait comme manœuvre, Lopez au port ou à bord de bateaux de pêche. Springsteen refusa. Le futur porte-parole des classes laborieuses ne travailla jamais vraiment.

Lopez prit une longue gorgée de son Bloody Mary et regarda l’océan, où un surfeur venait de se prendre une vague et de tomber. Springsteen lui envoie toujours un peu d’argent pour les droits d’auteur des deux premiers albums – « Il le fait par bonté d’âme », dit Lopez – mais ce n’est pas assez pour vivre.

Le Springsteen décrit par Lopez est un jeune homme bourré d’ambition, mais également sujet à des périodes de repli sur lui-même. Springsteen n’était pas du genre à s’éparpiller, malgré les filles, les parties de Monopoly et de flipper. « Quand Bruce arrivait à une soirée où les gens faisaient n’importe quoi, lui il s’isolait avec sa guitare », raconte Lopez. Pour Van Zandt, cette intensité était un don. Il admire chez Springsteen cette capacité à créer des œuvres originales. A cette époque, selon lui, il fallait surtout bien copier les chansons qu’on entendait à la radio pour les rejouer, à la note près : « Bruce n’était pas très doué pour ça. Il avait une oreille bizarre. Il entendait plein d’accords différents, mais jamais le bon. Quand tu as ça, ou plutôt que tu ne l’as pas, tu deviens de suite plus original. Et ben devine quoi : à la fin, ce sont les originaux qui gagnent. »

Asbury Park, avec tous ses groupes bruyants et ses charlatans, n’était pas coupé du monde. Le week-end du 4 juillet 1970 vit l’explosion d’émeutes raciales. Les jeunes noirs de la ville ne supportaient plus que presque tous les boulots d’été dans les restaurants et les magasins de la promenade soient réservés aux blancs. Springsteen et ses musiciens regardèrent les flammes sur Springwood Avenue depuis un château d’eau à côté de leur fabrique de surf. Ils restèrent pourtant presque totalement apolitiques. « Les émeutes voulaient juste dire que certaines salles restaient ouvertes et que d’autres non », explique Van Zandt.

Quand Steel Mill se sépara, Springsteen monta un canular temporaire : Dr Zoom and the Sonic Boom, une sorte de carnaval et d’Arche de Noé, avec deux guitaristes-chanteurs-multi-instrumentistes, plus Garry Talent au tuba, un jongleur et deux gars de l’Upstage qui jouaient du Monopoly sur scène. Puis Springsteen devint sérieux. Il forma son propre groupe, qu’il appela le Bruce Springsteen Band.

Une semaine après la fin des répétitions à Fort Monmouth, Springsteen et le Band commencèrent à répéter au Sun National Bank Center, la salle des Trenton Titans, une équipe de hockey de seconde zone. Le théâtre de Fort Monmouth était isolé et bon marché, mais pas assez grand pour accueillir l’équipe qui préparait la scène, avec toutes les lumières, le son, les élévateurs et les rampes.

A l’intérieur de la salle, Springsteen marche parmi les sièges vides, un micro à la main, donnant des instructions. « On ne voit pas les chanteurs d’ici », dit-il, « Un pas vers la droite, Cindy ! » L’équipe bouge l’élévateur. Cindy Mizelle, la voix la plus soul du nouveau E Street Band à 17 membres, fait un pas vers la droite. Springsteen se dirige vers un autre recoin, et une chose lui traverse l’esprit alors qu’il regarde vers la section des cuivres. « A-t-on des chaises pour eux quand ils ne jouent pas ? » Sa voix rebondit sur les sièges vides. Des chaises arrivent.

Le groupe se met en position et commence à parcourir la set-list de base, en prévision du concert de l’Apollo. Lofgren balance le riff d’intro de We Take Care of our Own – un hymne en sol sur la crise – et le groupe décolle. Springsteen répète méticuleusement, il travaille toutes ses déplacements et postures prétendument improvisés : la tête solennellement baissée et le poing brandi, l’emblématique Fender levée, l’agitation entre les chansons, l’air exalté sous les projecteurs, tout ce qu’il fera devant son public. « C’est du théâtre, tu vois », me confia-t-il plus tard. « Je suis un comédien. Je te murmure à l’oreille, tu rêves mes rêves, et puis je devine les tiens. Je fais ça depuis 40 ans. » Springsteen en fait tellement – il dirige le groupe, fait le show, chante, joue de la guitare, interpelle le public, bondit aux quatre coins de la salle y comprit les sièges derrière la scène – qu’improviser serait suicidaire.

Au milieu de la cinquième chanson du concert, il présente le Band. Alors qu’ils jouent une reprise du People Get Ready, la vieille rengaine de Curtis Mayfield, Springsteen attrape le micro et parcourt la scène. « Bonsoir mesdames et messieurs » dit-il à la salle déserte. « Je suis heureux d’être ici, dans votre belle ville, ce soir. Le E Street Band est de retour pour vous apporter l’énergie, pour botter le cul à la crise. On a ici quelques vieux potes et quelques nouveaux, et on a une histoire à vous raconter… »

La mélodie, épaissie par des couches de cuivres et de chœurs, se fond dans My City of Ruins, une des chansons élégiaques et gospel de « l’album du 11 septembre »,The Rising. Les voix reprennent « Rise up ! Rise up ! », puis arrive une série de solos de cuivre : trompette, trombone, saxo. Puis à nouveau les chœurs. Springsteen présente la section cuivres et les choristes du E Street. Puis il dit « L’appel ! », et alors que la musique s’élève peu à peu comme pour une messe, il présente le cœur du Band : « Le professeur Roy Bittan est là… Charlie Giordano est là ! »

Quand il finit le tour de présentation, un long silence. Le groupe continue à jouer. « Est-ce qu’il nous manque quelqu’un ? » Deux projecteurs éclairent l’orgue, où était Federici était assis, et le micro qui était celui de Clemons. « Est-ce qu’il nous manquequelqu’un ? » Et encore : « Est-ce qu’il nous manque quelqu’un ?… C’est vrai. C’est vrai. Certains ne sont plus là. Mais je peux vous dire avec certitude ce soir que nous sommes là, et que si nous sommes là, alors ils sont là aussi ! » Il répète ça encore et encore, alors que le volume du piano et de la basse augmente, que la batterie s’affole, que les voix s’élèvent, jusqu’à ce que finalement la chanson le recouvre, jusqu’à ce que, si Springsteen a bien calculé son coup, tout le monde ait la larme à l’œil.

Pendant l’heure et demie qui suit, le groupe joue une set-list alternant des contes des temps de crise et des escapades le temps d’une soirée. Pendant que le groupe envoie le joyeux riff d’ouverture de Waiting on a Sunny Day, Springsteen s’entraîne à parcourir la scène, en appelant la foule imaginaire à chanter avec lui. Il se pavane quand il marche. Il fait partie de ces rares hommes de soixante-deux ans qui n’hésitent pas à montrer leurs fesses – des fesses bien moulées dans un jean anormalement serré – à vingt mille de ses clients. « Go Jakie », crie-t-il, en amenant Jake Clemons sur le devant de la scène pour son solo. Il doit presque lui botter le cul pour l’amener sous les projecteurs.

Quelques chansons plus tard, après la clôture avec Thunder Road, Springsteen saute de la scène, s’essuie la nuque avec une serviette et s’assoie sur le strapontin à côté de moi. « Le cœur du show, tu vois, c’est l’idée de bienvenue, de mettre tout le monde à l’aise tout en les mettant au défi », dit-il. « Il faut faire ce qu’on fait bien. Mettre les gens à l’aise parce que, souviens-toi, les gens ne connaissent pas ce groupe. Il y a des absences ici. C’est notre thème maintenant, la communication entre les vivants et les disparus. Cette tendance existe même dans le monde rêvé de la pop music ! »

C’est un bon jour pour Springsteen. Wrecking Ball est n°1 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, devant le gros succès d’Adele, 21. « C’est une super nouvelle, mais on verra où on en est dans quelques semaines », estime Landau. Springsteen ne fera plus jamais de grosses ventes comme au temps de Born in the USA, mais il bénéficiera toujours de bonnes ventes initiales grâce à sa base de fans. La question est de savoir comment ces ventes se maintiennent avec le temps (la réponse, c’est qu’elles ne se maintiennent pas : après un mois, Wrecking Ball tomba à la 19e place. A l’été, il avait disparu du hit-parade). Ce qui fait toujours de Springsteen un argument économique aujourd’hui, c’est son statut en temps que musicien de scène.

Sur scène, une petite fête est improvisée. L’équipe fait passer des flûtes de champagne et des gâteaux pour célébrer les nouvelles sur Wrecking Ball. « On ne s’en lasse jamais », dit Springsteen avant de rejoindre les autres. « Je suis toujours excité quand j’entends ma musique à la radio ! Je me rappelle la première fois où j’ai vu quelqu’un qui écoutait une de mes chansons. On jouait dans une université, dans le Connecticut. Il y avait un type dans sa voiture, c’était une chaude nuit d’été, et par la fenêtre baissée, j’ai entendu Spirit in the Night » – une chanson de son premier album. « Ouah. Je me rappelle, je me suis dit « ça y est, j’ai réalisé une part de mes rêves de rock’n’roll. » Ca me fait toujours le même effet. S’entendre à la radio, c’est comme recevoir un super bulletin. La chanson qui arrive… C’est ça ! »

En 1972, Springsteen formait un groupe et écrivait des chansons pour être enregistré solo. Il n’était pas un gros lecteur à l’époque, mais était tellement obsédé par les chansons de Bob Dylan qu’il lut la biographie d’Anthony Scaduto. Il était fasciné par la saga de l’arrivée de Dylan à New York : la tempête de neige pour l’accueillir, en 1961, quand il débarquait du Midwest ; son pèlerinage devant le lit de Woody Guthrie à l’hôpital psychiatrique de Greystone Park ; ses premières apparitions au Café Wha ? et à Gerde’s Folk City ; et puis l’audition chez John Hammond, le chef mythique de Columbia Records. C’est ce qu’il voulait pour lui, dans une version différente.

Son manager, à l’époque, était un gigolo exubérant du nom de Mike Appel. Avant de rejoindre Springsteen, Appel avait écrit des jingles pour Kleenex et une chanson pour la Partridge Family. Appel était de la vieille école – passionné mais profiteur. Il fit signer à Springsteen des contrats peu clairs. Et pourtant, il était tellement gonflé et exalté dans sa dévotion envers ses clients qu’il faisait des choses incroyables pour lui, comme appeler un producteur de NBC pour suggérer à la chaine de signer Springsteen pour qu’il interprète sa chanson Balboa vs the Earth Slayer lors du Super Bowl (NBC refusa). Malgré tout, il se débrouilla pour obtenir un rendez-vous chez John Hammond. Le 2 mai 1972, Springsteen se rendit à New York en bus, avec une guitare acoustique qu’on lui avait prêtée, sans étui. Le rendez-vous ne se déroula pas très bien. Hammond, héritier de la famille Vanderbilt, fit comprendre qu’il n’avait pas beaucoup de temps, et se ferma quand Appel attaqua bille en tête sur les qualités de parolier de Springsteen. Mais l’atmosphère changea quand Springsteen, assis sur un tabouret face au bureau, chanta une série de chansons se terminant par If I Was a Priest. « Maintenant, si Jésus était sheriff / Et que j’étais prêtre / Que ma dame était une héritière / Et ma mère une voleuse… ». « Bruce, c’est la chanson la plus hantée que j’ai jamais entendue », lui dit Hammond, charmé. « Tu as été élevé par des nonnes ? »

Columbia lui fit signer un contrat et tenta de le vendre comme le « nouveau Dylan ». Il n’était pas le seul. John Prine, Elliot Murphy, Loudon Wainwright III et d’autres chanteurs-compositeurs étaient aussi affublés de l’étiquette « nouveau Dylan ». « Levieux Dylan n’avait que 30 ans, putain, et je ne comprends même pas pourquoi ils avaient besoin d’un nouveau Dylan », raconte Springsteen. A la grande déception d’Hammond, Springsteen décida d’enregistrer ses deux premiers albums –Greetings From Asbury Park et The Wild, the Innocent and the E Street Shuffle – avec un groupe fabriqué avec ses potes du New Jersey, dont Vini Lopez à la batterie et Clarence Clemons au saxo. Hammond était convaincu que les démos acoustiques étaient meilleures. Malgré quelques encouragements de critiques et de DJ, les albums ne se vendirent que très peu. Springsteen était, au mieux, un inconnu doué, un provincial qui n’avait pas une chance.

En juin 1973, alors que j’avais 14 ans, je pris un bus Red&Tan au nord du New Jersey avec quelques copains pour aller à New York voir un groupe franchement pas tendance et pas vraiment populaire appelé Chicago, au Madison Square Garden. Je ne sais plus vraiment pourquoi j’y allais. On était fans de Dylan. Howl, les Stanley Brothers, Otis Redding, Naked Lunch, Hank Williams, Odetta – presque tout ce que je lisais ou écoutais me venait de Dylan. Chicago n’avait rien à voir avec l’esthétique Dylanienne. Pourtant, j’avais payé mes 4 dollars, et je voulais voir tout ce que je pouvais voir depuis mon siège. Arriva alors la première partie : quelqu’un du nom de Bruce Springsteen. Les conditions étaient pourries, comme souvent pour les premières parties : les éclairages de la salle étaient allumés, le public était soit distrait soit hostile. Ce dont je me rappelle, c’est d’un chanteur aussi frénétique que Mick Jagger ou James Brown, bourré d’une activité presque autodestructrice, qui essayait de vaincre l’indifférence bruyante du public. Après ce concert, Springsteen jura à Appel qu’il ne jouerait plus jamais dans des grosses salles. « Je supportais pas ça. Tout le monde était si loin, le groupe n’entendait rien », comme il le raconta à Dave Marsh. Il devait passer par les petits concerts pour se bâtir un public grâce à des performances régulières et intenses, dans des petites salles, des théâtres et des gymnases d’université.

Les temps étaient durs. Après que Appel ait payé les dépenses et récupéré sa belle part, il ne restait pas grand chose. Quelquefois, le groupe dormait dans le van. Clemons faillit se faire arrêter avant un concert parce qu’il n’avait pas versé sa pension alimentaire. Lopez était particulièrement énervé à l’idée de ne récolter que des miettes : « Je fais comment si je veux emmener ma copine bouffer un burger ? »

En fin d’après-midi, après le repas, nous faisions un tour en voiture dans Asbuy Park et Lopez commença à rire et à raconter. « C’est là qu’on commença à aller chercher des bons de nourriture – nous tous, Bruce aussi. » Lopez était un sacré batteur, trop peut-être – un gars un peu excité à la Ginger Baker. Il était coléreux aussi, vindicatif comme un syndicaliste. Début 1974, il cassa la gueule du frère de Mike Appel à cause d’un problème d’argent (« Ouais, je l’ai un peu secoué »). Peu après, Springsteen informa Lopez qu’il était viré. « J’avais quelques guitares à lui chez moi, et il dut venir les chercher », raconte Lopez. « Je lui ai demandé une deuxième chance, il m’a dit « Vini, il n’y a pas de deuxième chance ». Putain. Danny en a eu plein des deuxièmes chances après avoir fait le con – il se droguait, ne venait pas ou arrivait en retard. Mais pour moi, pas de deuxième chance. » Les choses s’envenimèrent, et Springsteen décréta finalement que Lopez n’avait pas le style qu’il cherchait. « Je lui ai donné ses guitares et je lui a dit « La porte est là. Tu sais ce que tu as à faire. » Depuis ce jour là on n’a plus parlé de ça. Il n’y a rien à dire. J’aurais fait partie du plus grand groupe du pays si ça n’était pas arrivé. Mais, au moins, l’histoire se souviendra que j’ai fait partie du E Street Band. Bruce le sait, tout le monde le sait. »

Nous passâmes devant un immeuble quelconque, l’ancienne fabrique de surfs où Lopez vécut avec Springsteen. Sur la porte, un panneau dit « Compagnie Immunostics : réactifs microbiologiques, sérologiques et immunologiques ». Des dizaines de fois depuis des années, Springsteen invita Lopez à jouer avec le groupe, dont une fois pour jouer Spirit in the Night au Giants Stadium. Quand Lopez lui demanda s’il pouvait monter un groupe qui reprendrait les vieilles chansons de Steel Mill, Springsteen sourit et lui dit « bien sûr, vas-y ». « Mais c’est pas évident de vendre du Steel Mill maintenant », dit Lopez. « Les gens savent que Bruce a tout écrit, alors ils s’attendent à ce qu’il débarque, et ça n’arrivera pas. »

Si Vini Lopez est le batteur le plus malchanceux de l’histoire des Etats-Unis, Jon Landau est sans doute le plus chanceux des critiques musicaux. Pendant une pause dans les répétitions pour la tournée 2012, je me rendis dans le nord du Westchester, où Landau habite avec sa femme Barbara. Landau n’a que trois ans de plus que Springsteen, mais sa prestance est plus quelconque. Landau s’occupe de la bonne santé des affaires de Springsteen depuis plus de trente ans. Les profits engendrés n’ont pas fini dans ses narines, mais sur ses murs. Sa collection d’œuvres d’arts (surtout des tableaux et des sculptures de la Renaissance, ainsi que quelques œuvres de peintres français du XIXe siècle) peut être qualifiée d’ « importante ». Au risque d’alarmer sa compagnie d’assurance, je peux témoigner de la présence d’œuvres du Titien, de Tintoret, Tiepolo, Donatello, Ghiberti, Géricault, Delacroix, Corot et Courbet.

Mais Landau n’a pas échappé aux dommages causés par le temps. L’année dernière, il a été opéré d’une tumeur au cerveau, et perdit la vision d’un œil, car la tumeur était logée à proximité d’un nerf optique. Sa convalescence ne fut pas facile, et ce jour là, alors que nous parcourions les tableaux, Landau semblait essoufflé. Après l’opération, Springsteen lui rendit visite presque tous les jours. « Il savait ce que je traversais et que je pensais que j’allais mourir. Ce n’était pas rationnel, mais j’avais la peur au ventre… Nous eûmes des conversations très profondes. » Il ajouta dans un sourire « Les penseurs ont des pensées profondes. »

Landau commença sa vie avec un métier qui n’en était pas vraiment un. Même en 1966, trois ans après l’explosion des Beatles, le métier de critique rock n’existait pas. Cette année là, Landau, adolescent précoce de Lexington, Massachusetts, travaillait dans un magasin de disques à Cambridge appelé Briggs & Briggs. Son père était un historien de gauche qui déménagea de Brooklyn avec sa famille pendant la Chasse aux sorcières et trouva un boulot chez Acoustic Research. Landau fut élevé dans la musique folk, et au lycée il se rendit à tous les concerts qu’il pouvait se payer. Chez Briggs & Briggs, il rencontra un étudiant de Swarthmore, du nom de Paul Williams, qui venait de lancer un magazine appelé Crawdaddy !, peut-être le premier consacré aux critiques rock. Landau écrivit pour Crawdaddy ! alors qu’il était étudiant à Brandeis. Après son diplôme, Jann Wenner l’invita à écrire une tribune dans un bihebdomadaire qu’il venait de lancer, et qu’il comptait appeler Rolling Stone.

Comme critique, Landau était incisif. Pour l’inauguration de Rolling Stone, en 1967, il critiqua sévèrement le classique de Jimi Hendrix, Are You Experienced ? L’année suivante, il éreinta Cream et la grandiloquence inutile de leurs concerts, ajoutant qu’Eric Clapton, le guitariste lead du groupe, était « la synthèse de tous les clichés des guitaristes blues d’après-guerre… Un virtuose qui n’excelle que quand il joue les idées des autres. » A cette époque, Clapton était appelé « Dieu ». Ce papier occasionna chez Clapton une sévère remise en cause. « C’était la vérité qui me mettait un grand coup sur la tête, j’étais au restaurant ça m’a fait m’évanouir », raconta Clapton des années après. « Et quand je me suis réveillé, j’ai de suite décidé que le groupe était fini. » Cream se sépara.

Landau aimait les singles bien ciselés, que ce soit ceux des Beatles ou de Sam and Dave, et se méfiait de l’autosatisfaction artistique. « De plus en plus de gens attendent du rock ce qu’ils attendaient de la philosophie, de la littérature, du cinéma » écrit-il. « D’autres attendent du rock qu’il leur donne ce qu’ils trouvaient dans la drogue. A mon avis, le rock ne peut pas endosser ce fardeau, parce que ça voudrait dire qu’il devrait posséder des qualités qui seraient la négation de ce qu’il était à ses débuts. » A cette époque, il n’y avait pas de limite claire entre l’industrie du rock et le journalisme rock : en 1969, Jann Wenner produisit un album de Boz Scaggs. Landau produisit des albums de Livingston Taylor et du MC5. Landau admirait les dirigeants qui avaient de la jugeote, comme Ahmet Ertegun ou Jerry Wexler, et il encourageait les musiciens qui acceptaient les vertus de la popularité. Dans sa thèse à Brandeis, il écrivit un éloge de l’empressement d’Otis Redding à devenir un entertainer« ouvertement et honnêtement désireux de plaire aux masses et d’avoir du succès. »

A la fin 1971, Landau vivait à Boston et avait épousé la critique Janet Maslin. Il avait la maladie de Crohn, et en souffrait, mais il était malgré cela l’épicentre d’un groupe de jeunes critiques émergents : Dave Marsh, John Rockwell, Robert Christgau, Paul Nelson, Greil Marcus. Landau remarqua le premier album de Springsteen, Greetings from Asbury Park, dont il délégua la critique à Lester Bangs, dans Rolling Stone, et écrivit lui-même la critique du second, The Wild, the Innocent and the E Street Shuffle, dans l’hebdomadaire alternatif The Real Paper. Il y qualifia Springsteen d’ « auteur-compositeur le plus impressionnant depuis James Taylor », mais ajouta que l’album « n’est pas aussi bien produit qu’il devrait l’être. » Il avait selon lui « un son trop maigre, ou trop aigu, surtout lorsque le groupe part dans les breaks. »

Landau, qui avait alors 26 ans, accepta une invitation de Dave Marsh pour aller au Charley’s, un club de Cambridge, pour y voir jouer Springsteen. « Je suis allé là-bas, le club était vide », me raconta-t-il. « Il avait très peu de fidèles. Avant le concert, j’ai demandé aux gars qui étaient au bar où était Bruce, ils m’ont fait signe d’aller voir dehors. » Springsteen était dehors dans le froid, un type tout maigre en jean et T-shirt, qui sautillait pour se réchauffer. Il lisait la critique de Landau sur son album, que le gérant du club avait affiché sur la porte. « Je me suis approché et je lui ai dit « T’en penses quoi ? », raconte Landau. « Et il m’a dit « Ce mec est plutôt bon d’habitude, mais j’ai lu mieux. » Je me suis présenté, et on s’est bien marré. » Le jour suivant, il reçut un appel de Springsteen. « On a parlé pendant des heures. De musique, de philosophie. Il était déjà celui qu’il est aujourd’hui. Et, vous voyez, on n’a pas arrêté d’avoir cette même conversation pendant toute notre vie, sur le fait de vieillir, de penser à des choses profondes. »

Un mois plus tard, Landau assista à un concert de Springsteen au Harvard Square Theatre, où il assurait la première partie pour Bonnie Raitt. C’était la veille des 27 ans de Landau, et il se sentait déjà prématurément fatigué. Sa carrière végétait. La maladie de Crohn le faisait souffrir pour manger ou travailler. Son mariage était un échec. Mais cette nuit là, le 9 mai 1974, il se sentit rajeunir avec le concert de Springsteen, depuis la reprise de la vieille chanson de Fats Domino Let the Four Winds Blow jusqu’à une nouvelle chanson sur l’évasion et la libération, appelée Born to Run. L’article qu’il écrivit dans The Real Paper est la plus célèbre critique de l’histoire du rock : « Jeudi dernier, au Harvard Square Theatre, j’ai vu tout mon passé de rock’n’roll défiler devant moi. Et j’ai aussi vu autre chose : j’ai vu le futur du rock’n’roll, et son nom est Bruce Springsteen. Le temps d’une nuit où j’avais besoin de me sentir jeune, il m’a donné l’impression d’entendre de la musique pour la première fois de ma vie… C’est un punk rocker, un poète latin de rue, un danseur de ballet, un acteur, un blagueur, un leader de groupe de bar, un sacré bon joueur de guitare rythmique, un chanteur extraordinaire, et un vrai grand compositeur. Il dirige comme s’il avait fait ça toute sa vie… Il parade devant son excellent groupe à la manière d’un mélange entre Chuck Berry, Bob Dylan à ses débuts, et Marlon Brando. »

Columbia Records utilisa la phrase « J’ai vu le futur du rockn’roll » comme slogan pour sa campagne publicitaire. Springsteen et Landau devinrent amis, et Landau vint lui rendre visite dans sa maison délabrée à Long Branch. « C’est peu dire que la baraque était modeste », se souvient Landau. « Il y avait un canapé, son lit, une guitare et ses disques. Et on restait éveillés jusqu’à 8h, à causer. » Les deux hommes écoutaient de la musique et parlaient du troisième album de Springsteen. Columbia n’était pas disposé à garder Springsteen si ce disque ne marchait pas. Springsteen appréciait la loyauté d’Appel, mais sa façon de rendre des jugements arbitraires l’agaçait. Landau était plus subtil, il posait des questions, le flattait, suggérait et recommandait des choses. Springsteen l’invita au studio, et Landau l’aida à faire passer Thunder Road de sept à quatre minutes, et lui conseilla de changer l’intro de Jungleland.

« J’étais bourré de certitudes, je savais ce que je faisais », raconte Landau. Springsteen expliqua à Appel qu’il prenait Landau comme co-producteur. Born to Run,qui sortit en août 1975, transforma la carrière de Springsteen, et les dix dates au Bottom Line au début de la tournée restèrent dans les annales du rock, à l’instar de James Brown à l’Apollo ou Dylan à Newport. Au Bottom Line, Springsteen se révéla à lui-même. En ajoutant Van Zandt comme deuxième guitariste, il se libéra de certaines contraintes musicales, et devint une vraie bête de scène, bondissant des amplis et des pianos comme une grenouille.

Landau abandonna son travail de critique et devint, littéralement, le lieutenant de Springsteen : son ami, son conseiller en tout, son producteur, et en 1978, son manager. Après une longue bataille juridique qui éloigna Springsteen des studios pendant deux ans, Appel fut dédommagé et remercié. Landau satisfaisait la curiosité de Springsteen sur le monde hors de la musique. Il lui donnait des livres à lire – Steinbeck, Flannery O’Connor – et des films à voir, en particulier les westerns de John Ford et Howard Hawks. Springsteen commença à réfléchir à d’autres choses que les voitures et l’autoroute, il commença à songer à sa propre histoire, à celle de sa famille, en terme de classes et d’archétypes américains. L’imagerie, les récits et les lieux dans ces romans l’aidèrent à enrichir ses chansons. Landau aida aussi Springsteen à passer à la vitesse supérieure, il l’encouragea à jouer dans des salles plus grosses, et à dépasser son traumatisme des concerts cauchemardesques du Madison Square Garden. Et il le poussa à se penser comme Otis Redding – à la fois un artiste et un entertainer au sens large.

Certains ont décrit Landau comme un Svengali manipulateur et avare, un Colonel Parker ou pire. Mais les gens à qui j’en ai parlé dans l’industrie musicale réfutent l’idée d’une influence néfaste ou démesurée sur Springsteen. « L’idée qu’il ait été manipulé est vraiment saugrenue », estime Danny Goldberg, qui a côtoyé Springsteen pendant plus de 30 ans. Goldberg, qui fut manager de Nirvana ou Sonic Youth, précise « C’est Bruce qui utilise Jon, pour atteindre le contrôle artistique total. » Landau est sensible à toute critique estimant qu’il contrôle son client ou est responsable de sa trajectoire. « La première règle, quand on est manager, c’est d’être le fiduciaire de l’artiste – ses intérêts passent avant tout », dit-il. « Alors quand je travaille avec lui, quelle que soit le problème, la première question c’est « quelle est la meilleure solution pour Bruce ? » Springsteen est le type le plus intelligent que je connaisse – pas le mieux informé ou le plus cultivé – mais le plus intelligent. Quand on est confronté à un dilemme – un problème pratique ou artistique –, sa lecture de la situation est parfaite. Il est en avance sur tout le monde. »

Un jour, il y a dix ans de cela, Springsteen récompensa Landau, qui lui aussi avait rêvé quelque fois de devenir une rock star, en le faisant venir sur scène. « Bruce m’a dit un soir que je pourrais prendre une guitare sur Dancing in the Dark, c’est ce que j’ai fait pour cinq ou six concerts », me raconta Landau en backstage. « On a l’impression de planer. Mais le soir du septième concert, il m’a dit « Tu sais, c’est cool que tu viennes sur scène, mais je me disais qu’on pourrait peut-être arrêter ce soir. » « Tu veux dire que je suis viré ? » demanda Landau. Springsteen sourit et lui répondit « Ben ouais, en quelque sorte. »

 

A mesure qu’il devenait plus verbeux, Springsteen devint aussi bien plus politique. Il avait déjà un peu commencé. En 1972, il joua un concert de soutien pour George McGovern, dans un cinéma de Red Bank, mais en tant que jeune homme, il s’intéressait à la musique presque uniquement comme source de libération personnelle. Il n’avait pas fait le lien entre la dérive de son père et les politiques de licenciements, entre le déclin de Freehold et la vague de désindustrialisation.

Une conscience politique est perceptible dans Darkness on the Edge of Town, et encore plus dans les années suivantes. Il commença à trouver le ton qu’il fallait pour ça grâce à ses lectures – l’enthousiasme de Landau joua un rôle –, ses voyages, et surtout, la musique country et folk, de Hank Williams à Woody Guthrie. Springsteen savait qu’il avait épuisé le filon des chansons sur les nuits de désespoir sur la route, il voulait écrire des chansons qu’il pourrait chanter comme un adulte, sur le mariage, la paternité, et d’autres sujets de société plus larges. Alors qu’il écoutait sans cesse Hank Williams, il expliqua que les chansons passèrent « de l’état d’archives à l’état de réalité. » Ce qui avait paru « bizarre et vieux jeu » était maintenant profond et sombre, Williams représentait maintenant le « blues adulte », et la musique de la classe laborieuse. « La country, par nature, m’a toujours attirée : c’est une musique provinciale, comme moi », expliqua  récemment Springsteen dans un discours à Austin. « J’avais l’impression d’être un gars normal avec un don un peu au dessus de la moyenne… Et la country parlait de la vérité qui émane de la sueur, du bar local, de la boutique d’à côté. » Il lut la biographie de Guthrie par Joe Klein. Il lut les mémoires de l’avocat des droits civiques Morris Dees et de l’activiste pacifiste Ron Kovic. Tout cela nourrit sa réflexion pour les hymnes ouvriers de Darkness on the Edge of Town, pour le cri acoustique de Nebraska, et même les tubes pop de Born in the USA. Il chantait à présent les vétérans du Vietnam, les travailleurs migrants, les classes, les divisions sociales, les villes désindustrialisées et les villages oubliés – mais jamais dans un langage qui fasse oublier « Bruce », l’icône, la rock star aimée des familles.  Sur scène, il commença à chanter des odes à ses causes et à demander des donations pour les banques alimentaires, mais son langage n’était jamais menaçant ou aliénant, tandis que les recettes des concerts et les ventes de disques étaient plus qu’excellentes.

Certains virent là dedans un côté moralisateur. En 1985, James Wolcott, enthousiaste devant le punk et la new-wave, s’exaspéra de la sincérité « mièvre » de Springsteen et du crédit que lui accordait l’ « establishment citadin ». « La piété a commencé à s’accumuler autour de sa tête frisée comme la brume autour des montagnes », écrivit Wolcott dans Vanity Fair. « On ne peut pas accuser la montagne pour la brume, mais quand même, cette vénération devient gênante. » Pour Tom Carson, le problème venait d’un manque de radicalisme – du fait que Springsteen restait, au fond, un modéré conventionnel. Springsteen pensait « que le rock’n’roll était fondamentalement merveilleux », écrivit Carson dans L.A. Weekly. « C’était une alternative, un échappatoire, mais pas une rébellion, et pas non plus une route vers un éden sexuel ou social interdit, ou par extension, un rejet de la société traditionnelle. Pour lui, le rock rachetait la société traditionnelle.

Du point de vue marchand du rock à succès, ce côté conventionnel était une force, et pas une limitation. Au milieu des années 80, Springsteen était la plus grande rock star du monde, capable de remplir le Giants Stadium dix soirs de suite. Il ne remettait pas en cause les valeurs américaines, si bien que George Will[2] lui rendit visite en 1984. Portant un nœud papillon, un blazer croisé, et avec des boules dans les oreilles, Will assista à un concert de Springsteen à Washington et écrivit un édito : « Je n’ai rien deviné des idées politiques de Springsteen (…). Ce n’est pas un pleurnichard, et ses récits d’usines fermées et d’autres problèmes sont toujours ponctués de la grande et joyeuse affirmation : « Born in the USA » ! » Une semaine plus tard, Ronald Reagan se rendit dans le New Jersey pour un discours de campagne. Tirant sa réplique de Will, il lança : « Le futur de l’Amérique se trouve dans les milliers de rêves de vos cœurs, il se trouve dans le message d’espoir des chansons de celui que tant de jeunes américains admirent : Bruce Springsteen, du New Jersey. »

Springsteen était écœuré. Il affirma plus tard que Born in the USA fut la chanson « la plus incomprise depuis Louie Louie » et commença à la chanter dans une version acoustique qui la débarrassait de sa grandiloquence et rendait sa noirceur plus évidente. Sur scène, il expliqua : « Le président a donc mentionné mon nom dans son discours l’autre jour, et je me suis demandé, dans mes disques, quel devait être son préféré, vous voyez… Je ne pense que ce soit Nebraska. Je ne pense pas qu’il l’ait écouté celui là. » Springsteen joua alors Johnny 99, la sombre histoire d’un ouvrier licencié du New Jersey, alcoolique et désespéré, qui tue un concierge lors d’un vol raté.

Quelqu’un dit un jour à Paul McCartney que les Beatles étaient « anti-matérialistes ». McCartney rigola. « C’est un mythe », répondit-il. « John et moi, on s’asseyait et on se disait, littéralement : « Bon, allez, la prochaine qu’on écrit nous paiera une piscine. » Avec l’album Born in the USA, Springsteen combinait les vertus politiques et l’attrait populaire, la protestation et la fête. Alors qu’il écrivait les chansons pour l’album en devenir, Landau lui dit qu’ils avaient là un super disque, mais qu’ils n’avaient pas encore la piscine. Ils avaient besoin d’un tube. « Ecoute, j’ai écrit 70 chansons », répliqua Springsteen. « T’en veux une autre, tu l’écris ! » Puis il rentra boudeur à son hôtel et écrivit Dancing in the Dark. Les paroles reflétaient la frustration d’un artiste à bout qui n’a « plus rien à dire », mais la musique – une pop étayée par une irrésistible mélodie de synthé – coulait toute seule. « C’était le plus loin que je voulais aller dans la direction de la pop, et peut-être même un peu plus loin », se rappelle Springsteen dans un texte de son recueil, Songs. « Mes héros, d’Hank Williams à Frank Sinatra en passant par Bob Dylan, étaient des musiciens populaires. Ils avaient des tubes. Il y avait du bon à essayer de toucher un large public. » Born in the USAdevint disque de platine et le disque le mieux vendu de l’année 1985 et de la carrière de Springsteen.

Quand Springsteen et Van Zandt étaient jeunes, ils avaient des rêves de « Cadillac roses », de fortune et de gloire rock’n’roll. « Je savais que je ne serais jamais Woody Guthrie » se rappela Springsteen, à Austin. « J’aimais Elvis, j’aimais trop les Cadillac roses, j’aime la simplicité et le sentiment d’émotion temporaire et facile des tubes pop, j’aime le bon gros son, et à ma façon, j’aime le luxe et le confort de la vie de star. » Il acheta un domaine de 14 millions de dollars à Beverly Hills. Il resta ami avec ses vieux potes du New Jersey, mais il se fit aussi d’autres amis, des amis célèbres. Lorsqu’il épousa une actrice nommée Julianne Phillips, en 1985, ils passèrent leur lune de miel dans la villa de Gianni Versace sur le lac de Côme. Plus tard, ce furent des voitures de collection et des motos, un home-studio dernier cri, des chevaux, et signe ultime d’ascension sociale, l’agriculture bio. Les tournées passèrent à l’échelon supérieur : jets privés, hôtels cinq étoiles, restauration de luxe, masseurs, management efficace.

Springsteen savait qu’il y avait là une drôle de contradiction : le multimillionnaire qui, dans sa représentation scénique, se faisait la voix des dépossédés. A de très rares occasions, des signes de gêne à ce propos ont transparus dans ses textes. A la fin des années 80, il joua Ain’t Got You, que l’on trouve sur son album Tunnel of Love. La chanson raconte l’histoire d’un gars qui « reçoit la rançon d’un roi pour faire ce qui vient naturellement », qui a « la fortune des dieux » et une « maison pleine de Rembrandt et d’œuvres hors de prix », mais manque de l’affection de son aimée. Van Zandt perçut l’autodérision, mais s’en moquait. Il était atterré. « On a eu une des plus grosses disputes de notre vie », se rappelle Van Zandt. « Moi j’étais là « Mais putain c’est quoi ça ? », et lui, à me dire « Ben quoi, c’est la vérité, c’est juste moi, c’est ma vie. » Et moi je répondais « C’est des conneries. Les gens n’ont pas besoin que tu parles de ta vie. Personne n’en a rien à branler de ta vie. Ils ont besoin de toi pour leurvie. C’est ça ton truc. Donner de la logique, de la raison, de la compassion et de la passion à ce monde froid, confus et fragmenté – c’est ton don. Leur expliquer leur vie.Leur vie, pas la tienne. » Et on s’engueulait et on s’engueulait et on s’engueulait. Il me disait « Je t’emmerde », je lui disais « Je t’emmerde ». Je pense que certaines de ces choses ont ensuite eu une importance dans sa tête. »

Springsteen traversa également des phases de dépression autrement plus sérieuses que les moments de culpabilité de « l’homme riche portant la chemise d’un pauvre », comme il le chante dans Better Days. Un nuage de crise se forma alors que Springsteen achevait son chef d’œuvre acoustique Nebraska, en 1982. Il roula depuis la côte Est jusqu’en Californie, puis fit le voyage retour d’une traite. « Il était d’humeur suicidaire », raconte son biographe et ami Dave Marsh. « Cette dépression n’était en soi pas surprenante. Il venait de passer comme une fusée de l’anonymat à la célébrité, et tout le monde s’était mis à lui lécher le cul en permanence. Y a des chances que ça fasse apparaître quelques questions pour savoir ce que tu vaux vraiment. »

Springsteen commença à se demander pourquoi ses relations étaient vouées à l’échec. Et il n’arrivait pas à oublier le passé non plus – le sentiment qu’il avait hérité de son père une tendance à l’isolement et à la dépression. Pendant des années, il se rendit en voiture de nuit devant la maison de ses parents à Freehold, parfois trois ou quatre fois en une semaine. En 1982, il commença à voir un psychothérapeute. Lors d’un concert, des années plus tard, Springsteen commença sa chanson My Father’s House en rappelant ce que lui avait dit le médecin au sujet de ces expéditions nocturnes à Freehold : « Il m’a dit « Ce que tu fais c’est à cause de quelque chose qui s’est mal passé, tu y retournes en pensant que tu pourras changer ça. Quelque chose a déconné, et toi tu continues à retourner sur tes pas pour voir si tu peux réparer ça d’une façon ou d’une autre. » Et moi, assis là, je lui ai dit « Mais oui, je répare » ; et lui me répondit « Non, tu ne peux pas. » »

Sa grande richesse avait satisfait ses rêves de Cadillac roses, mais ne pouvait pas grand chose pour chasser les chats noirs. Springsteen donnait des concerts de près de quatre heures, poussé, selon ses termes, par de la « peur brute, du dégoût et de la haine contre moi-même. » S’il jouait si longtemps, ce n’était pas que pour marquer le public, c’était aussi pour se cramer. Sur scène, il tenait la vie réelle à distance.

« Mes problèmes n’étaient pas aussi évidents que la drogue », dit-il. « Les miens étaient différents, plus calmes – aussi problématiques, mais plus calmes. Chez tous les artistes, à cause des relents d’histoire et de rejet de soi, il y a un incroyable élan vers la libération personnelle qui s’opère sur scène. C’est deux choses : une formidable découverte de soi sur scène, et aussi un abandon en même temps. Tu te libères de toi même pendant ces heures-là, toutes les voix que tu entends dans ta tête ne sont plus là. Parties. Il n’y a plus de place pour elles. Il n’y a plus qu’une voix, celle avec laquelle tu t’exprimes. »

La vie de Springsteen, depuis ces deux dernières décennies, semble parfaitement stable, sous tous les aspects. En 1991, il épousa Patti Scialfa, qui avait côtoyé la scène musicale d’Asbury Parl et qui avait rejoint le E Street Band en tant que chanteuse. Fille d’un promoteur immobilier, elle étudia la musique à l’université de New York.

Alors que Springsteen était parti sur la route, je me rendis à Colts Neck, là où lui et Patti vivent dans une ferme de 180 hectares. Ils ont trois enfants, deux fils et une fille. Quand ils étaient petits, la famille habitait plus près de la côte, à Rumson, New Jersey. Rumson est plutôt riche, en tout cas pour une banlieue. Colts Neck ressemble davantage à Middleburg, en Virginie. Beaucoup d’amateurs de chevaux vivent là. Queen Latifah aussi. Les Springsteen ont aussi des propriétés à Beverly Hills et à Wellington, en Floride.

Springsteen n’est pas insensible aux charmes de sa bonne fortune (« Je mène la grande vie »), mais Patti, qui fut élevé près de lui mais dans un environnement bien plus fortuné, voit davantage les choses en grand. Quand ils s’installèrent à Colts Neck, elle engagea Rose Tarlow, une architecte d’intérieur qui avait travaillé chez leur ami David Geffen, pour emménager la maison. Quand j’arrivai là-bas, un garde me conduisit dans un immense garage qui avait été transformé en studio d’enregistrement et salon. Les murs y sont décorés de photographies de Bruce Springsteen, évidemment ;  les tables et les étagères remplies d’ouvrages sur la musique, en particulier Presley, Dylan, Guthrie, et Springsteen. Une grande télé, une machine à expresso, et une canne gravée ayant appartenue à Presley, et que ce dernier brisa en 1973 dans un accès de colère.

Patti Scialfa arriva après un moment, suivie par deux grands bergers allemands. Une femme grande et mince, la cinquantaine bien avancée avec une impressionnante tignasse rousse, chaleureuse et souriante, mais qui semblait un peu nerveuse. Scialfa, comme son mari, est magnifiquement bien servie par la vie, mais elle se trouve dans une position étrange dont elle n’aime pas parler en public. Pendant les concerts, elle se tient deux micros à gauche de son époux, un endroit parfait d’où observer, nuit après nuit, les milliers d’yeux affamés dirigés vers lui. Scialfa a enregistré trois albums personnels. Dans le E Street Band, qu’elle a rejoint il y a 28 ans, elle joue de la guitare acoustique et chante, mais, comme elle me l’a avoué, « Je dois dire que mon rôle dans le groupe est plus figuratif que musical ». Sur scène, sa guitare est à peine audible, et elle n’est qu’une voix parmi des chœurs déjà nombreux. Personne dans le public n’ignore qu’elle est la femme de Springsteen – sa « Jersey girl », sa « rousse », comme le disent ses chansons – et au moment où le show le demande, elle peut flirter, le repousser, tomber en pamoison, ou danser. Le E Street Band est un ensemble de personnages, autant que de musiciens, et Scialfa joue son rôle d’aguicheuse et d’épouse fidèle à la perfection, exactement comme Van Zandt joue celui du meilleur ami. « Parfois je suis frustrée et je voudrais apporter quelque chose de plus unique », dit-elle, « mais le groupe, dans ce contexte, ne le permet pas. »

Dans les dernières tournées, Scialfa a été présente par intermittence. Elle saute certains concerts pour être avec les enfants : l’aîné, Evan, est tout frais diplômé du Boston College, la fille ; Jessica, est à Duke et suit une formation d’équitation ; et le plus jeune, Sam, entrera cette automne au Bard College. Etre présente pour les enfants a été une priorité. « Quand j’étais jeune je me sentais vraiment, vraiment vulnérable », dit-elle. « Je voulais donc que les choses soient stables et détendues et avoir quelqu’un à la maison, être sûre qu’ils se sentaient supportés lorsqu’ils partaient à l’école. Le plus dur est de se partager, d’avoir le sentiment de ne jamais faire un travail vraiment à fond. »

Il fallut du temps pour amener Springsteen, un « isolationniste » par nature, à s’installer dans un vrai mariage, et à résister au besoin de ne se concentrer que sur sa musique et la scène. « Maintenant, je considère comme deux des plus beaux jours de ma vie », raconta-t-il à un journaliste du Rolling Stone, « le jour où j’ai pris ma guitare et le jour où j’ai appris à la reposer. »

Cela fit sourire Scialfa. « Quand on est aussi sérieux et aussi créatif, peu apte à accorder confiance à un niveau intime, et que votre art vous a donné autant, votre capacité à créer quelque chose devient un remède. C’est la seule chose qui donne la stabilité, la joie, l’estime de soi. Et on se dit « cette partie de moi, personne ne la touchera ». Quand on est jeune ça marche, parce que ça vous mène de A à B. Quand on vieillit, quand on essaye d’avoir une famille et des enfants, ça ne marche pas. Je crois que certains artistes ont une capacité si grande à protéger le puits de leur inspiration qu’ils finissent par protéger aussi des parts obscures de leur personnalité. Et on commence alors à voir que quelque chose est brisé. Ca ne veut pas dire qu’on devient un loup solitaire ou un monstre mythologique, c’est juste que quelque chose est brisé. Bruce est intelligent. Il voulait une famille, il voulait une relation, et il a travaillé très très dur pour ça – aussi dur que sur sa musique. »

J’ai demandé à Patti comment il y parvint finalement. « La thérapie, bien sûr », répondit-elle. « Il était capable de se regarder et de lutter contre lui-même. » Et même cela n’a pas permis à Springsteen de se prononcer définitivement. « Ca ne m’a pas effrayé, explique Scialfa, j’ai moi aussi souffert de dépression, je savais donc ce que c’était. La dépression clinique, je connaissais. Je me sentis vraiment proche de lui. »

Dans leurs premières années communes, les vacances parfaites pour Bruce et Patti consistaient à grimper en voiture et conduire jusqu’à la Vallée de la mort, payer une chambre d’hôtel sans télé et sans téléphone, traîner et sortir. Aujourd’hui, ce serait plutôt un voyage avec les gosses ou une croisière en Méditerranée sur le yacht de David Geffen. « Je me souviens, quand ma famille est devenue riche, que certains essayèrent de nous faire culpabiliser », raconte-t-elle. « La conclusion c’est celle là : si ça n’affecte pas votre art, ça n’affecte pas votre art. Qui a écrit Anna Karénine ? Tolstoï ? C’était un aristocrate ! Cela a-t-il rendu son œuvre moins vraie ? Si vous avez la chance de posséder un talent, que vous l’avait nourri, protégé et que vous avez été vigilent, pouvez-vous le perdre ? Vous savez, vous pouvez aussi le perdre en restant assis à boire de la bière ! Ca n’a rien à voir avec la vie de pacha. »

Selon Springsteen, le talent créatif est toujours nourri par les noirs penchants de sa personnalité, et la fortune n’est pas une garantie de succès. « J’ai passé trente ans en psychanalyse ! » raconte-t-il. « Il ne faut pas sous-estimer la place du rejet de soi-même dans tout ça. On pense comme ça : je n’aime pas tout ce que je vois, je n’aime pas tout ce que je fais, mais je dois changer, je dois me transformer. Je ne connais pas un seul artiste qui ne marche pas à ce carburant. Si tu es très content de toi, tu ne vas pas t’emmerder à faire tout ça ! Brando n’aurait jamais été acteur. Dylan n’aurait pas écrit Like a Rolling Stone. James Brown n’aurait passé si longtemps à chercher cette note, si difficile à trouver… C’est une motivation, ce côté qui dit « Je dois me refaire, refaire ma ville, mon public », ce désir de renouveau. »

Wrecking Ball est un disque politique, comme What’s Going On ?Rage Against the Machine ou It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back. Après ses querelles politiques des années 80, Springsteen devint encore plus engagé. Il chanta sur le SIDA (Streets of Philadelphia), la dépression (The Ghost of Tom Joad), l’abandon (Spare Parts), et l’Irak (Last to Die). Sur scène, il fit des discours contre « les extraditions, les écoutes téléphoniques illégales, les restrictions du droit de vote, l’absence d’Habeas Corpus. » Pour la peine, il fut critiqué par Bill O’Reilly, Glenn Beck[1], et même par un chroniqueur au Times, John Tierney, qui écrivit que « le chanteur qui enregistra Greetings from Asbury Park semble avoir traversé idéologiquement l’Hudson river : Greetings from Central Park West[2]. » En 2004, il fit campagne pour John Kerry, et en 2008 il fut encore plus enthousiaste pour soutenir Barack Obama, postant sur son site web une déclaration où il affirmait « Obama parle à l’Amérique que j’ai imaginé dans ma musique depuis 35 ans, une nation généreuse avec une volonté citoyenne de s’attaquer à des problèmes complexes et nuancés, un pays intéressé par son destin collectif et par le pouvoir né de son unité. » A un concert au mémorial Lincoln, avant son inauguration par Obama, Springsteen chanta The Rising avec un chœur gospel, puis le This Land is Your Land de Woody Guthrie en compagnie de Pete Seeger, en y incluant, sur l’invitation de Seeger, les deux derniers couplets « radicaux » : « Il y avait un grand mur là-bas, qui essaya de m’arrêter / Un grand panneau là-bas, qui disait propriété privée ; Mais de l’autre côté, aucun panneau ne disait ça / Ce côté était fait pour toi et moi. »

Les chansons de Wrecking Ball furent écrites avant la naissance du mouvement Occupy Wall Street, mais elles font écho à cette rage contre l’absence de comptes rendus. We are Alive dessine un lien entre les fantômes des grévistes opprimés, les marcheurs pour les droits civiques et les travailleurs, pendant que le refrain est une sorte de communion entre les morts et un appel aux vivants : « Nous sommes vivants, et même si nos corps gisent là dans le noir, nos esprits s’élèvent, pour transmettre le feu et gratter l’allumette. » La vision politique – dans Wrecking Ballcomme dans les disques précédents – n’est pas vraiment radicale. Elle se mêle à une idée libérale selon laquelle le patriotisme de l’Amérique a moins à se soucier du règne des marchés que d’un sens rooseveltien de la justice et d’un sentiment d’appartenance commune.

Un soir, j’ai demandé à Springsteen l’effet qu’il voulait créer avec ses chansons politiques sur les gens qui viennent à ses concerts pour s’amuser. Il secoua la tête et dit « Ca ne touche qu’à la marge des convictions politiques, même si j’essaye de faire plus. Il faut s’en contenter. Il faut admettre que c’est un chemin semé d’embûches, et qu’il ya eu des gens qui ont fait un peu la même chose que ce que nous faisons sur cette tournée,  et d’autres le feront après nous. Je pense que ce disque essaye de faire une chose, c’est de rappeler aux gens qu’il y a une continuité passée de génération en génération, une série d’idées exprimées de mille façons différentes : livres, manifestations, essais, chansons, discussions autour de la table de la cuisine. Ces idées sont toujours là. Et nous ne sommes que des gouttes d’eau. »

Springsteen admire Obama pour la réforme de l’assurance maladie, pour son aide à l’industrie automobile, pour le retrait d’Irak, pour l’assassinat d’Oussama Ben Laden ; mais a été déçu par l’échec de la fermeture de Guantanamo et de la promotion d’une économie plus juste, ainsi que par une bienveillance malvenue à l’égard des multinationales – le réflexe démocratique classique de la louange et du blâme.  Il est méfiant au moment de s’engager dans une nouvelle campagne. « Je l’ai fait deux fois parce que la situation était terrible », dit-il. « J’ai eu l’impression que je devais dépenser le petit capital politique que j’avais, que c’était le bon moment pour le faire. Mais ce capital diminue à mesure qu’on l’utilise. Même si je n’aime pas dire jamais, et que j’apprécie toujours de soutenir le président, je n’ai jamais fait ça pendant trop longtemps, tu vois, et je ne prévois pas d’y aller à chaque fois. »

Springsteen a parfois eu tendance à se prendre trop au sérieux, et le microcosme autour de lui le prend tellement au sérieux que de l’extérieur, tout cela peut ressembler à une secte. Mais Springsteen est aussi capable de se tourner en dérision. Il y a deux ans, dans l’émission de Jimmy Fallon, il accepta de se déguiser en lui-même, période Born to Run – barbe, lunettes d’aviateur, casquette négligée, veste de cuir – et de chanter avec Fallon, qui s’était déguisé comme Neil Young, une reprise second degré de la chansonnette Whip my Hair, de Willow Smith. Avouez qu’il est quand même dur d’imaginer Bob Dylan se déguisant en Bob Dylan version The Times They Are A-Changin, et parodiant ce qu’il était plus jeune. Dans une émission plus récente, Fallon, toujours déguisé en Neil Young, invita à nouveau Springsteen, cette fois dans sa tenue de gars musclé moyen du New Jersey des années 80, avec une veste en jean sans manches, pour chanter un duo de la chanson pop-dance de LMFAO, Sexy and I Know It : « Je suis en maillot de bain, j’essaye de bronzer… Je suis sexy et je le sais ! »

Comme écrivain et homme de scène, Springsteen maîtrise une grande variété de thèmes et d’humeurs : le comique et le grandiose, le politique ou le basique. Pendant la tournée, il change les set-lists pour que chaque concert soit en adéquation avec l’occasion. A l’Appolo, il déclara que la musique soul avait fait l’éducation du Band : « Nous avons planché sur nos sujets. La géographie ? Nous avons appris où était situé « Funky Broadway ». L’histoire ? « A Change is Gonna Come ». Les maths ? « 99 and a Half Won’t Fuckin Do ». » A Austin, Springsteen célébra l’anniversaire de la naissance de Woody Guthrie en débutant le concert avec la complainte du travailleur itinérant I Ain’t Got No Home, et en l’achevant avec This Land is Your Land. A Tampa, il joua American Skin (41 Shots), écrite suite au meurtre par la police d’Amadou Diallo, mais qui rendait alors hommage à Trayvon Martin, l’adolescent noir désarmé tué à Standford, en Floride. Lors de sa première nuit à Philadelphie, Springsteen rendit hommage à ses racines de la côte Est en jouant deux raretés écrites dans ses jeunes années, alors qu’il n’était que musicien de studio, Seaside Bar Song et Does This Bus Stop at 82nd Street ? Dans le public, il repéra la mère de 97 ans de Max Weinberg, et l’embrassa. La nuit suivante, il fit monter sur scène sa mère Adele, 87 ans, pour danser avec elle sur Dancing in the Dark. Dans le New Jersey, il rendit hommage à Clarence Clemons. Pendant la dernière chanson, Tenth Avenue Freeze Out, il fit arrêter la musique après la phrase « The Big Man joined the band[3]», et une vidéo de Clemons passa sur l’écran au dessus de la scène. « Mec, je pouvais à peine supporter ça », me raconta plus tard le percussionniste Everett Bradley. « Je chialais tellement ! » A chaque concert, la différence musicale la plus notable entre l’ancien E Street Band et le nouveau était l’importance toujours plus grande de Jake Clemons. Son jeu s’affirma, sa propension à être au centre de la scène aussi. Après quelques sorties, il se mit à faire du moon-walk sur scène. Et toujours, à chaque hommage rendu à Clarence Clemons, Jake semblait submergé, frappant sa poitrine pour signifier le respect pour son oncle et la gratitude face à la réponse du public. « Tout le monde cherche à faire partie de quelque chose de plus gros que soi », dit Jake. « Un concert de Springsteen, c’est beaucoup de choses, c’est en partie une expérience religieuse. Il descend peut-être de David, un berger qui jouait une belle musique qui rendait les fous moins fous, et qui calma le roi Saul. La religion est un système de règles, d’ordres et d’attentes, et elle unit les gens dans un but commun. Bruce a vraiment quelque chose de surnaturel. C’est Moïse ! Il mène le peuple hors du pays du disco ! »

Un soir, alors que Springsteen attendait pour jouer, je lui ai demandé en quoi sa personnalité profonde l’avait conduit à être l’artiste et homme de scène qu’il est aujourd’hui. « C’est sûrement parce que j’ai bossé plus dur que tous ceux que je connais », me dit-il. Mais il y avait aussi, selon lui, un aspect purement psychologique : « J’ai cherché quelque chose que j’avais besoin de faire. C’est un boulot plein d’ego, de vanité et de narcissisme, et on a besoin de toutes ces choses pour faire ça bien. Mais il ne faut pas non plus laisser ces choses là te bouffer complètement. Tu as besoin de tout ça, mais il te faut trouver l’équilibre. Et mon équilibre, si tu le demandes à mes amis ou à ma famille, peut-être que ce n’est pas le même équilibre que le leur ! Ca tient tant que ça regarde des gens qui font la même chose que moi. Mais tu as besoin de ça, parce que ce sont tes besoins qui te font avancer, la faim brute, le besoin brut de faire triper les gens, de te faire triper toi-même en atteignant un état second. Les gens ont cherché ça pendant toute l’histoire de la civilisation. C’est un boulot étrange, un boulot dangereux même pour beaucoup de gens. Mais ce sont ces choses là qui sont à la racine de tout. »

En mai, la tournée passa par une période de trois mois de concert dans des stades en Europe. A Barcelone, Springsteen séjourna dans une suite avec bureau privé et jacuzzi au Florida, un superbe hôtel sur les collines surplombant la ville ; le groupe et l’équipe étaient à l’hotel Arts, un cinq étoiles sur la plage. Une caravane de vans Mercedes noirs embarqua les musiciens dans l’après-midi (quelques membres du Band ont leurs propres assistants) jusqu’au stade Olympique, pour les balances. Oubliez les idées reçues sur la légende du rock, oubliez les batteurs défoncés se droguant dans les vestiaires du stade, oubliez les roadies balançant des télés ou des bouteilles vides de Jack Daniels dans la piscine depuis les terrasses de l’hôtel. La tournée Springsteen est à peu près aussi décadente que celle du Ice Capades[4]. Les membres du Band parlent de leurs gosses qui leur manquent, du décalage horaire, de la réception du Wi-Fi dans l’hôtel. « Pour réussir, de nos jours, vaut mieux être un athlète qu’un junkie », me dit Van Zandt. « Tu passes par la défonce et l’alcool, et si tu en sors tu te rends compte que la récompense c’est la longévité. La longévité, c’est mieux que toutes les drogues. Et puis, y a le business. Pour ça, tu dois avoir les idées claires. » La crème des tournées pop, comme la Silicon Valley, est dominée par un petit nombre d’entreprises : Lady Gaga, Madonna, U2, Jon Bon Jovi, Jay-Z, et quelques autres. Si on quitte ce petit monde, la chute est abrupte. Springsteen n’est plus dans sa phase « Beatlemania », comme dans les années 80, marquées par des mini-révoltes autour de ses hôtels, mais il est toujours capable de remplir des stades sur toute la côte Est, et dans les autres villes des Etats-Unis. Il est encore plus populaire en Europe. Les sauts répétés de ses fans à Ullevi, le stade de foot de Göteborg, en 1985, abimèrent les fondations. Cet épisode est connu comme « le jour où Bruce cassa un stade ». En Europe, cet état d’esprit existe toujours.

La tournée Wrecking Ball devrait durer un an. James Brown donnait beaucoup plus de concerts en une année, mais il ne joua jamais aussi longtemps et ne fournissait pas autant d’efforts. Certains soirs, Springsteen reste un peu plus longtemps que d’habitude dans sa loge, rassemblant ses forces pour les courses, sauts et cris à venir, mais il ne se défile jamais. « Une fois que les gens ont acheté leur billet, je n’ai pas cette option », me dit-il. Nous étions seuls dans une vaste loge, à Barcelone. « Rappelle toi, on gère aussi un business ici, il y a donc un échange commercial ici, et le billet c’est comme une poignée de main. Le billet, c’est comme une promesse que je fais, disant que ça va le faire. C’est mon contrat. Et depuis que je suis jeune, je prends ça très au sérieux. » Même si certains soirs il se sent à bout, la magie opère toujours sur scène : « D’un coup, la fatigue disparaît. Une transformation a lieu. C’est ça qu’on vent. On vent cette possibilité. C’est un peu une blague : j’arrive sur scène, et pouf, « Etes-vous prêts pour la transformation » ? Quoi ? Transformé à un concert de rock, par un mec avec une guitare ? D’un côté c’est une blague, mais d’un autre côté on se dit, allez on y va, voyons si ça marche. »

Une faveur que Springsteen a accordé à son corps, c’est de lui donner plus de jours de repos, plus de temps pour la famille, pour le sport, pour écouter de la musique, regarder des films, lire. Ces derniers temps, il s’est passionné pour les romans russes. « C’est une compensation de ce que j’ai loupé il y a quelque temps. Ce n’est qu’à soixante ans et quelque que je me suis dit qu’il y en avait beaucoup de ces mecs russes, et que je me suis demandé pourquoi on en parlait autant ! J’étais juste curieux. C’était un bouquin incroyable, Les frères Karamazov. Et puis j’ai lu Le joueur.La description sociale dans la première partie m’a moins intéressée, mais la seconde partie, sur l’obsession, était marrante. Ca me parlait. J’étais un gros fan de John Cheever, alors j’ai aussi lu Tchekhov, et j’ai vu d’où venait Cheever. Et puis j’adore Philip Roth, du coup j’ai lu Augie March, de Saul Bellow. Ca me fait faire plein de toutes nouvelles connections. C’est un peu comme si je découvrais maintenant que les Stones ont repris du Chuck Berry ! »

Springsteen était assis à côté d’une table basse couverte de médiators, capos, harmonicas, et de feuilles de papier avec des set-lists écrites au marqueur noir. Après les balances, il essaya d’imaginer le concert à venir. Le reste du groupe et l’équipe étaient dans le hall, pour le dîner. Ce soir là, il y avait au menu du jarret de veau, du mérou, et plusieurs plats végétariens – une douzaine de salades différentes –, et des pâtisseries en dessert (« Tu as essayé cette espèce de banane à l’espagnole ? Super ! ») Les musiciens attendent que Springsteen distribue la set-list du soir. Les anciens sont calmes, mais les membres plus récents attendent avec une certaine anxiété. « Je flippe toujours, je fais des cauchemars où on m’annonce une chanson que je n’ai jamais entendue quinze minutes avant qu’on monte sur scène », explique Jake Clemons.

Des milliers de fans, dont beaucoup étaient là depuis le matin, furent autorisés à entrer dans le stade à dix-huit heures, pour un concert qui ne commencerait pas avant vingt-deux heures. Je remarquai un groupe de jeunes Espagnols qui portaient une pancarte en anglais, qui disait « Bruce, merci de rendre nos vies meilleures ». J’essayai d’imaginer une pancarte comme celle-ci pour… Pour qui ? Lou Reed ? AC/DC ? Bon Jovi ? (« Richie Sambora, merci de rendre nos vies meilleures » ? Difficile à imaginer.) Les interactions très sincères entre Springsteen et ses fans, qui peuvent paraître mièvres au non-initié, sont ce qui le distingue, lui et ses concerts. Quarante ans sur la route, et une heure avant de monter sur scène, il essayait encore de renouveler cet échange. « On est isolé, on a besoin de parler à quelqu’un, dit Springsteen. On est un peu désemparé, on cherche le contact, la preuve qu’on est en vie, qu’on existe. J’espère que les gens sortent de la salle de concert avec un sentiment un peu plus positif sur les options qui s’offrent à eux, sur le plan des émotions et des relations. On leur donne un peu plus de pouvoir, et eux t’en donnent aussi. C’est un combat contre la futilité et la solitude de l’existence ! Un peu comme si on était rassemblés autour du feu, à se battre contre ce sentiment de l’inéluctable. C’est ce qu’on cherche à faire les uns pour les autres. J’essaye, explique-t-il encore, de monter le genre de spectacle que le gamin au premier rang n’oubliera jamais. Nous, on s’efforce d’être avec vous, on vous fait entrer et après on essaye d’être avec vous pendant le spectacle, jusqu’au bout. On bosse là dessus longtemps, et cette tournée c’est l’aboutissement. C’est compliqué à décrire, puisque quelque part on s’approche aussi de la fin de l’histoire du groupe. Il y a des goses qui viennent au concert qui n’auront jamais vu le groupe avec Clarence Clemons ou Danny Federici, des gars qui en ont fait partie pendant trente ans. Notre boulot c’est d’honorer les gens qui ont joué à nos côtés en montant la meilleure tournée qu’on n’ait jamais faite. Pour cela, il faut prendre conscience des pertes, des défaites autant que des victoires. Il y a une finitude là dedans, même si la fin est peut-être encore loin. On finit la nuit avec une fête, mais pas une fête simple. C’est une fête sur la vie, c’est ce qu’on essaye de donner. »

Une semaine auparavant, une des tantes de Springsteen mourut. Et le jour qui précéda le premier concert à Barcelone, Mary Van Zandt, la mère de Steve, mourut elle aussi, à Red Bank. « Quand j’étais gamin, les morts arrivaient régulièrement, dit Springsteen. Puis il ya une période de la vie, où, sauf pour des accidents, la mort disparaît. Puis on atteint une période où elle redevient une compagne régulière. Nous y sommes entrés à présent. » Un petit moment après, après avoir changé son jean quotidien pour son jean de scène, Springsteen traversait le tunnel du stade en direction de la scène avec le Band. La dernière chose qu’il aperçut avant de se diriger vers le micro et les projecteurs fut une pancarte attachée sur la dernière marche, qui disait « Barcelone ». Quelques années avant, lors d’un concert à Auburn Hills, il harangua plusieurs fois la foule au cri de « Hello, Ohio ! » Van Zandt le prit finalement à part pour lui dire qu’ils étaient dans le Michigan. Springsteen regarda la pancarte et s’avança dans la lumière. « Hola Barcelona ! » cria-t-il devant une mer de quarante-cinq mille personnes. « Hola, Catalunya ! »

 

 


[1] Humoriste américain.

[2] Editorialiste américain, connu pour ses prises de position conservatrices.

[3] Chroniqueurs conservateurs à Fox News.

[4] Asbury Park est situé dans le New Jersey, et Central Park à New York, de l’autre côté de l’Hudson River.

[5] « Et Big Man rejoignit le groupe. » « Big Man » était le surnom de Clemons.

[6] Spectacle itinérant de danse sur glace, crée aux Etats-Unis dans les années 40.

 

 

 

 

 Retrouvez l’article original sur le site du New Yorker :http://www.newyorker.com/reporting/2012/07/30/120730fa_fact_remnick

 

 

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